dimanche, février 04, 2018

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Permis de quoi?




Dans nos sociétés moroses et désenchantées, il n'y a plus guère de rite de passage, nous en conviendrons tous.
Plus de rite et sans doute plus vraiment de passage, car de quoi à quoi pourrions-nous passer ? Les travaux les plus récents de l'anthropologie (cf. blogs de Mediapart) nous l'ont démontré, l'adulte européen d'aujourd'hui n'est rien qu'une d'autre qu'une continuation de l'adolescent flasque d'hier matin, et quand je vois qu'on ouvre des bars à céréales à Châtelet-les-Halles je ne m'étonne plus de rien.
Mais bref, c'est un vaste sujet que nous ne pourrons épuiser intégralement aujourd'hui (contrairement à l'auteur de cet article de droite qui préconise le retour au duel d'honneur pour civiliser les jeunes, une lecture vitale : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00802654/document), et j'étais venue de toute façon apporter une note d'espoir et de réconfort aux trentenaires assoupis que nous sommes : si, il existe bien encore une possibilité de transmutation individuelle, et cette possibilité c'est le permis de conduire.
Car oui, tante Gudule l'a rappelé 4 000 fois : « Comment veux-tu être autonome sans le permis ? »
Evidemment tante Gudule n'a pas la carte Navigo, puisqu'elle habite dans l'arrière-pays de Montceaux-les-Mines. Elle ignore donc que depuis le 1er septembre 2015 il est possible de multiplier les interconnexions sur le réseau francilien et même de passer son mardi soir à Meulan-Hardricourt, si tant est qu'on n'ait que ça à faire, sans payer un centime.


Intercalons ici un message de remerciement à la région Île-de-France.

Tante Gudule ignore aussi à quel point il est ardu de débusquer un demi mètre carré pour attacher son vélo dans la rue un soir de week-end, alors une Nissan Micra... Soyons sérieux.
Certes, mais le permis, cela peut servir « un jour », et donc un jour, précisément, par désœuvrement, par goût du défi et peut-être un peu pour te la raconter, tu le passes, et tu l'obtiens.

Le récit exhaustif de ce passage de permis fera l'objet d'une livraison séparée.

Et te voilà donc, sans que tu l'aies vraiment prévu, AUTONOME.



Il faut avouer que l'idée de te gouverner par tes propres lois te sied fort et qu'en conséquence tu vas la mettre en application tout de suite. Et le plus cool serait, non pas tant de te gouverner par tes propres lois en Île-de-France, où de toute façon personne ne veut te prêter un véhicule, mais dans un pays étranger, où le Navigo n'a pas cours.
Type la Tunisie.
Tu t'y vois donc déjà, autonome en Tunisie. Finis les plans vaseux à base de cars qui ne partent jamais, de harceleurs du tram côtier et d'heures perdues dans le salon voyageurs de la gare de bus. Tu vas suivre tes propres lois et elles vont consister à partir à l'heure qui te chante visiter ce site éloigné de tout qui manifestement est un enchantement édénique :

DOUGGA.



Oh, mais que dit le Guide bleu à propos des formalités préalables à la location d'un véhicule tunisien ? Allons voir ♪♫.



Et toi, tu n'as le permis que depuis 15 jours. Il est possible que cela se voie.
Mais le Guide bleu ne référencie que les agences internationales à grande résonance marketing, et il néglige le plan loc de l'hôtel. Le plan loc de l'hôtel n'a que faire que tu aies ton permis depuis 15 jours, peut-être même sera-t-il admiratif, lui, des heures que tu as passées à zoner dans les ronds-points de Noisy-le-Grand.
Sans doute, mais Plan Loc va quand même te demander ton permis et là tout de suite tu n'as qu'une feuille A4 avec des carrés verts.
Même que quand tu en as envoyé la photo à tante Gudule elle t'a demandé ce que c'était puis, informée, s'est exclamée lamentablement : « Alors c'est ça le permis des jeunes, maintenant ?! »
Il y a donc à craindre que Plan Loc, et surtout le fonctionnaire de police tunisien alerté par ta tentative de créneau merdique ne confondent pas ta feuille A4 avec un permis digne de ce nom et que tu te retrouves incarcérée bêtement.
Renseignons-nous donc ensemble sur la procédure indiquée pour obtenir un vrai permis, dit joliment permis carte de crédit.



Saluons au passage le grand succès de la réforme des titres sécurisés, qui simplifie la vie pour l'usager et rend le titre plus sûr pour l'Etat.



Tu sais lire et donc tu te rends chez un photographe répertorié à qui tu demandes sur le ton martial de la personne qui se voit déjà fanfaronner à Dougga :
« Et vous pensez qu'ils vont me l'envoyer quand, mon permis ? »
« Oh, ça dépend de la période. »
« J'entends, mais ça dépend entre quand et quand ? »
« Oh, au minimum c'est 15 jours. »



« Mais en général c'est plutôt un mois. »



« Voire plus. »



Vu comme cela se profile il semble bien que je vais aller à Dougga en bus intercités ou en taxi et qu'il n'y aura pas moyen de s'arrêter en 3e devant le temple de Vesta.
Face à ce fail il ne reste qu'à se réfugier dans l'anticipation et à donc à télécharger ma feuille A4 dans l'interface Agence nationale des titres sécurisés, dans l'idée de concrétiser le plan loc dans un futur indécis.
Résumons-nous : d'ici un mois (voire plus), je devrais recevoir un permis carte de crédit. 40 jours que je vais mettre à profit pour trouver 40 usages crédibles à mon autonomie.

1- Conduire dans Paris         oui      non
                                              □         
Tu es un Parisien
Tu es un banlieusard de droite

2- Conduire sur le périphérique    oui      non
                                                      □         
Tu es un scooteriste adroit
Tu es un banlieusard de droite

3- Conduire porte de Bagnolet      oui      non
                                                      □         □
Tu habites à Bagnolet
Tu t'es perdu en allant au bois de Vincennes

4- Conduire place de l'Etoile         non      non
                                                       □         □

5- Prendre des sens interdits involontairement

6- Passer la 2e la 1ère la 2e la 1ère la 2e la 1ère

7- Avoir mal au genou gauche

8- Racler une jante sur le trottoir

9- Stationner sur une place handicapé



10- Rien du tout, parce que de toute façon personne ne me prêtera pas de véhicule

11- La ramener face aux copains qui n'ont pas le permis

12- Vite cesser de la ramener puisqu'ils savent très bien dans quelles circonstances je l'ai obtenu

13- Aller acheter le pain à la zone commerciale



14- Ne pas montrer la photo réalisée par le photographe agréé où j'ai l'air de sortir des geôles de Daesh

15- Comparer mon permis avec ma carte de crédit qui a tout de même l'air un peu plus grande

16- Prouver mon identité en tentant de revenir des geôles de Daesh

17- Ouvrir une porte claquée bêtement

18- Tenter de régler un achat en sans contact chez l'épicier

19- Ramasser les miettes de biscuit en sillon bien propre sur la table de la cuisine

20- Poser pour une affichette promotionnelle de l'Agence nationale des titres sécurisés

21- Tenter de louer une voiture à l'agence Hertz de l'aéroport de Béziers

22- Authentifier un chèque au moment de payer mon nouveau vélo bien classe

23- Tapoter sur la vitre pour attirer l'attention du chat

24- Impressionner un gosse à qui j'essaierai de faire croire que c'est une carte professionnelle d'agent d'artiste

25- Emprunter un autolib' sale

26- Caler la lampe de chevet

27- Montrer ma tête de semi-jeune à mes petits-neveux dans 48 ans

28- Décoincer un morceau de filet mignon d'entre mes dents

29- Louer un Vélam à Amiens

30- Prouver mon âge à des gamins qui me félicitent pour mes 40 ans

31- Ouvrir un tiroir coincé

32- Comparer le format carte de crédit avec le permis du chauffeur de taxi à Dougga

33- Laisser une pièce d'identité en garantie avant de parcourir le Parc floral en rosalie

34- Me gratter la narine gauche

35- Faire un raclement idiot contre la porte du séjour

36- Donner un truc à mordre au chat pour le détourner de sa rage prédatrice

37- Aller rendre visite à tante Gudule (ou pas)

38- Le refaire quand je me serai fait voler mon portefeuille à la gare de Lausanne

39- Réaliser un collage surréaliste en atelier d'arts plastiques

40- Un bide

dimanche, janvier 28, 2018

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Un balcon sur la mer





Il arrive qu'en avançant en âge on gagne en sagesse et qu'on découvre les vrais problèmes de ce monde.
Le premier d'entre eux étant, bien évidemment, le logement.
Jusqu'ici on m'aurait bien fait rire en plaçant ce sujet à la tête d'une liste des pires plaies de l'humanité, mais c'est évidemment que je n'avais jamais eu à me soucier sérieusement du sujet. Âge bienheureux de l'innocence ! La chaudière à gaz ronronne, la chaleur nous enveloppe, que d'heures merveilleuses passées à se pelotonner sous la couette en regardant les flocons de pluie fondue verdâtre tomber sur le bitume ! Joie de vivre.
Mais en vérité tout le monde ne profite pas de l'existence sur ce mode et c'est pourquoi je voudrais vous entretenir du mal-logement et notamment de sa manifestation la plus dramatique :

LES BALCONS ENCOMBRÉS.



En voilà un problème qui ne nous concerne pas puisque, tous autant que nous sommes, nous n'avons pas de balcon ! Et d'ailleurs qu'en ferions-nous, à part nous y faire asperger de pluie fondue et baigner dans les brumes toxiques diffusées par les moteurs Diesel ? Rien, nous n'en ferions rien, et cela tombe bien car à l'issue d'une longue semaine de discussions avec des bailleurs sociaux, j'ai découvert que le problème le plus récurrent des logements de Seine-Saint-Denis n'était pas tant leur exiguïté, leur emplacement, disons, « enclavé », ni les paysages monotones sur lesquels donnent leurs baies vitrées, que l'encombrement des balcons.
Il faut avouer que les balcons des résidences que je côtoie ont des physionomies assez marrantes : vélos, plantes vertes, mobilier petit ou gros, rideaux flottant dans le vent, etc. Ces rideaux sont de toutes les tailles et de tous les styles, mais jusqu'à la semaine dernière, ils m'évoquaient surtout cela :



Cela, ce sont ces curieux voilages qui relient entre eux les monuments byzantins sur les mosaïques. Sur le fond, c'est quand même assez princier et j'aurais plutôt eu tendance à féliciter les locataires qui se divertissent à personnaliser leur façade façon règne de Justinien. Mais de toute évidence je suis la seule à défendre cette opinion, car les balcons encombrés constituent le cheval de bataille numéro 1 des agents municipaux chargés de maintenir les quartiers en état. Pourquoi :
>> Le balcon encombré est un balcon qui peut tomber.
Sa structure serait-elle fragile ? Oui. En conséquence le balcon encombré peut bientôt être un balcon effondré et son occupant ira rejoindre les Byzantins en ce sens qu'il sera mort.
>> Le balcon encombré est un balcon moche.
Et ça, de la laideur dans les quartiers politique de la ville, c'est vraiment ce que nous ne souhaitons pas risquer.
Malgré tout je m'interroge : en quoi sont-ils si moches ? Parce qu'ils sont hétéroclites ? Ce n'est pas faux, mais j'aimais bien les balcons quarante fois plus hétéroclites des blocs de béton roumains, livrés sans finitions aux locataires, qui se sont hâtés de les fermer avec toutes sortes de matériaux : hublots, planches, ciment coloré. Ce n'est pas vraiment pire que certains panoramas urbains d'Île-de-France qui, eux, n'ont pas été personnalisés et ne sont même pas vérolés par les balcons.



Dans tous les cas, l'intensité du problème des balcons encombrés est telle qu'il est décidé de lancer un plan d'action contre les fautifs et de les contraindre à débordéliser leur balcon séance tenante. Des contacts sont pris :





Comme on le voit, le locataire est rétif. Heureusement, des solutions existent, et elles ont été expérimentées avec bonheur ailleurs, certes pas sur la question des balcons, mais sur celle, tout aussi épineuse, du linge moche qui pend aux fenêtres. 



Mais pourquoi tant de laideur ? Un seul remède : la coercition. Il ne reste qu'à mettre sur pied la brigade de choc qui débarquera en pleine nuit au domicile des contrevenants pour déblayer brutalement leur balcon et fracasser toutes ces saletés à coups de masse.
Le sujet des balcons progresse donc, mais je ne suis au fond pas satisfaite. C'est que même déblayés ils continueront probablement à être moches et que veulent les gens ? Ils veulent de la beauté. Comment faire alors ?
Certes, tout le monde ne s'accorde pas sur ce qu'est la beauté, surtout en matière de logement, et j'en ai fait la triste expérience en accrochant chez moi des linges roumains sur des tableaux XIXe au point de croix à côté de masques africains. Cet aménagement n'est pas universellement considéré comme beau. Il arrive même qu'il énerve. J'étais perdue de perplexité quand le film de Merzak Allouache, Enquête au Paradis, m'a donné les clefs de la beauté en matière de logement.



En réalité Enquête au Paradis n'aborde pas la question du logement et je crois que le réalisateur serait tout à fait scandalisé s'il découvrait que je détourne son œuvre pour disserter sur un sujet aussi trivial que les balcons. Ou peut-être qu'il s'en foutrait. À voir.
Enquête au Paradis nous entraîne à la rencontre d'Algériens qui s'interrogent sur le paradis, le vrai, celui qui nous attend (ou pas) après que nous aurons trépassé, suffoqués par les brumes Diesel toxiques. Comme on s'en doute le sujet ne fait pas consensus et il s'avère (attention : ce film est subventionné par l'Institut français) que la doctrine wahhabite fait des ravages, notamment auprès des jeunes qui, comme on a déjà eu l'occasion de s'en apercevoir, sont un peu débiles.
Pendant que les deux journalistes, protagonistes principaux du film, mènent leurs interviews, je laisse mon regard s'égarer. Cet entretien n'aurait-il pas lieu sur un toit-terrasse donnant sur la mer ?
Je n'avais pas beaucoup d'idées préconçues sur Alger, étant donné que personne que je connaisse n'est jamais allé à Alger et qu'un projet de voyage dans cette région susciterait probablement autant d'enthousiasme que mon premier séjour en Iran. Et pourtant, à tout prendre, aperçue depuis ce toit-terrasse, Alger a l'air bien plus vivable que Téhéran.
Mollement alanguie dans mon fauteuil, je songe :

«  Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux ! »



Bel homme

Ok pas de tombes, plutôt des supertankers. Mais derrière l'interviewée, qui fixe le ciel en noir et blanc, pend un agrume. Une sorte d'orange, probablement. Cet agrume est dans un pot et prend le soleil. En somme, cette personne dispose d'un toit-terrasse absolument pas encombré (mais elle l'a peut-être rangé avant l'interview, c'est le genre de choses que je ferais) où elle a installé des agrumes. Le tout donnant, à des kilomètres de distance et sans la moindre tour en béton à perte de vue, sur la mer.
C'est fou, ce potentiel de sérénité des surfaces planes.
Il semblerait que j'aie enfin découvert la poudre, à savoir qu'un beau balcon suspendu dans les hauteurs d'une ville méditerranéenne est un bien estimable. Et surtout, que le beau appelle le beau : pourquoi encombrer un tel balcon, d'où la vue est-elle même encombrée de choses très belles à voir ? Personne n'y songerait, ou juste à la limite une petite plaque marrante sur le mur avec des chats en terre cuite, mais vraiment à la limite.
Forte de ces réflexions nouvelles, je reviens à mes balcons de Seine-Saint-Denis. Seraient-ils moins moches s'ils donnaient sur la mer ? En somme, la Seine-Saint-Denis serait-elle moins moche si elle était à Marseille ? Ou bien suffirait-il d'y expatrier seulement les balcons ?
Ou peut-être d'offrir un oranger à tout le monde.
Nul ne le sait.


samedi, décembre 30, 2017

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Piégées dans un sauna nudiste



Parfois, un aphorisme bien creux entraîne les plus grandes catastrophes.
C'est même trop fréquent – et j'en profite pour alerter le lecteur naïf contre les images cucul de chats que de temps en temps il relaie sur les réseaux sociaux. Les chats ne sont pas le problème. Je ne vois d'ailleurs pas le mal qu'il y aurait à diffuser des photos de chats, ça enchante le quotidien, nous sommes tous d'accord. Mais parfois, derrière, ou plutôt à côté de la photo de chat, il y a un aphorisme débile, du type « Souvent on communique mieux avec les animaux qu'avec les humains », « Mieux vaut être seul que mal accompagné », « Il y a des gens avec qui il vaut mieux se fâcher ».
Je sais, ces contenus, parfois, nous les avons pensés, ils nous paraissent inoffensifs. Alors que non. Diffusés à vaste échelle, ils contribuent à faire du monde ce chaos lugubre que nous connaissons. Chacun, en partageant un aphorisme débile, même accompagné d'une photo de chouette craquante, doit être conscient de la responsabilité qu'il endosse. Car une personnalité fragile, mise au contact d'un aphorisme débile enveloppé dans le plumage duveté d'une bébé chouette, pourra basculer du côté obscur et cesser toute interaction sociale au profit de son border collie. 



On imagine bien où ça va la mener : à troller les publications de ses amis virtuels et à diffuser encore plus d'aphorismes débiles, dans une tentative désespérée et névrotique de leur imposer sa vision du monde chiante. C'est ce que Vice, publication de grande qualité, appelle la viralité négative : « Ces statuts, JPGs et autres contenus partageables qui prennent la forme d'un coup de gueule, sont les symptômes d'une nouvelle rhétorique parano ; un discours désillusionné et illusoire qui a su malicieusement toucher et séduire une grande partie de la population. Vous trouverez ces proclamations disséminées un peu partout sur votre fil d'actualité Facebook, placardées sur Twitter, comme un Post-it rédigé par un psychopathe, infestant votre page d'accueil Instagram comme un cadavre oublié au fond d'un bus. Ils sont moches et stupides, hystériques et étrangement banals. »1



Je me rends compte que nous nous égarons, que vous êtes venus sur cet article parce qu'il était question d'un sauna nudiste, et certainement pas pour me lire pontifier sur les contenus viraux négatifs, quand bien même je souhaite la mort à toutes les personnes qui contribuent à la diffusion de cette peste. Il n'est pas trop tard, en tout cas, si vous n'avez pas décroché: il va être question d'un sauna nudiste, et avec un grand luxe de détails par dessus le marché.
Enfin tout est effectivement parti d'un aphorisme bien creux : « Pendant les vacances d'hiver, il faut assumer que c'est l'hiver. » Plutôt que de choisir une destination lointaine, ensoleillée et exotique, qui nous exposerait au retour à de très douloureuses semaines de réadaptation, autant aller directement se geler les miches dans une destination glaciale. Pari tenu ! C'est comme ça que nous avons choisi la

BELGIQUE.



Curieux, non ? et plein d'audace.
30 décembre 2016, Gand. Une brume glaciale nimbe nos deux héroïnes, que nous baptiserons par commodité « moi » et « elle », ou plutôt « moi » et « Pétronille », car « elle » pourrait prêter à de fatigantes confusions avec tous les objets de genre féminin que nous rencontrerons dans cette narration. Cette brume nous nimbe même si bien que nous commençons à nous dissoudre avec elle et à maudire intérieurement le débile qui a propagé l'aphorisme sur l'hiver jusque sur nos écrans.
Gand a disparu depuis 16h45 dans son manteau de nuit et la balade a quelque peu perdu de son charme, d'autant que ne restent d'ouverts, en cette veille de Saint Sylvestre, que les kebabs turcs les plus moches. Je sens, au fond de mes poches, mes mains se transformer en pain de glace. Une sourde irritation monte.
Au coin d'un kebab turc particulièrement sordide, une fenêtre à volutes laisse sourdre un peu de lumière. Un troquet, peut-être, c'est-à-dire la salvation.
Surtout, troquet ou maison particulière, c'est d'abord une villa Art nouveau.
Personne ne peut aller en Belgique sans y apprécier un peu l'Art nouveau, ce serait tout bonnement débile et non cautionnable. Il y en a littéralement à tous les coins de rue, à croire que le pays entier a surgi au tournant du XXe siècle, d'ailleurs en fait c'est assez possible, qu'y avait-il avant ?
Je suis pour ma part tout à fait favorable à l'Art nouveau et j'en profite pour caser une photo de cette très belle broche Art nouveau que Pétronille m'a offerte pour Noël et qui me plonge dans le ravissement.


Merci Pétronille! C'est aux vrais cadeaux qu'on reconnaît les vrais amis, pas ceux qui disparaissent au tournant... No comment... Partage si toi aussi tu penses que c'est vrai...

Ce soir-là, donc, Pétronille et moi-même sentons bien que prendre un thé dans un salon Art nouveau serait très nettement ce qui pourrait nous arriver de mieux, et nous nous collons le nez à la porte dans l'espoir d'entendre la rumeur d'une conversation. Au lieu de cela, une plaque :
SAUNA AZUR
« Ah ben tiens, ce n'est pas un café. C'est ballot. »
Certes, mais personne n'a dit qu'il était interdit de pénétrer dans un sauna pour y boire un verre d'eau. Pétronille, qui fait mine d'adorer la brume glaciale mais que ça gonfle autant que moi, est la première à se précipiter, sous prétexte qu' « on verra bien s'ils font du thé ».
Et le comique est qu'ils en font.
Mais silencieusement.
Le sauna Azur est silencieux car c'est un sauna zen et que les cris de putois de deux égarées qui se réchauffent ne sont pas à même de préserver l'atmosphère de zénitude préconisée par la direction.
Ce zen a effectivement imprégné l'Art nouveau, ce qui n'est d'ailleurs pas tout à fait inédit puisque, comme tout le monde le sait, l'Art nouveau s'est lui-même beaucoup imprégné du Japon. J'en veux pour preuve ces superbes kimonos Art nouveau qui nous prouvent, s'il en était besoin, que nos tenues d'intérieur ont dégringolé depuis longtemps dans les tréfonds de la hideur. 


Plus classe que ton pyj, ma grande

Pour conserver l'ambiance zen, donc, les employés du sauna Azur, qui est aussi un café, s'interdisent de brailler, de se prendre les pieds dans le tapis ou de lancer à la cantonade des inepties du type : « Trois cafés pour la 7 ! » ou « Faites marcher les langoustines ! » Et c'est un vrai bonheur des oreilles. J'aurais bien casé ici une digression sur l'instinct gueulard des garçons de café parisiens mais a priori cela n'intéresse personne et il est plus que temps d'en venir au cœur de l'action.
Je ne sais comment cela s'est fait, sous l'impulsion de Pétronille ou sous la mienne, mais en tout cas la décision de s'échouer une heure ou deux au sauna Azur est prise rapidement. L'employée de l'accueil, dans une attitude très détachée et très zen, nous alerte toutefois :
« Ici, c'est un sauna nordique. »
Je ne me suis jamais vraiment représenté le sauna comme une pratique amérindienne et je me demande pendant dix secondes si elle nous prend pour des manches.
Mais non, car elle insiste : « Vous savez ce que c'est qu'un sauna nordique ? »
De l'index elle oriente notre regard.



Pétronille balaie l'avertissement : « Aucun souci ! » Trop forte : elle me dispense de le dire. De toute façon cette manie très française de refuser la nudité et de se comporter malgré tout comme d'infâmes pervers n'est pas cohérente, plus on cache plus on refoule, c'est très clair. Nous, nous n'avons rien à cacher, car nous sommes des cœurs purs, je crois qu'il n'y a pas lieu de tergiverser là-dessus.
Nudité, c'est un fait, mais il est hors de question en revanche que je me sépare de la croix en argent et perles fines que je viens d'acheter chez un antiquaire au coin de la rue et qui est une pure merveille. Pas une merveille Art nouveau, hélas, car dans ce cas mes maigres appointements n'y auraient pas suffi, mais une copie merveilleuse et c'est donc tout comme. Nos voisins nordiques ou belges, quels qu'y soient, n'y verront que du feu, si tant est qu'ils nous discernent dans cette brume zen et bouillante.
Rappel de la dame : « Il est interdit de parler dans toutes les pièces du sauna – sauf le café, où vous ne reviendrez qu'à la fin. »
C'est donc dans le plus grand recueillement que nous nous enveloppons dans nos peignoirs, au milieu d'un fatras Art nouveau qui en temps ordinaire nous aurait fait brailler sans retenue : « Regarde cette lampe ! ce vase ! cette chauffeuse ! ». Devant les dames nordiques qui nous entourent et que je trouve, finalement, assez modestement couvertes, je fais tout de même en sorte que la croix en argent soit très visible. Pas elles qui auraient un truc aussi classe, les sagouines. On sait comme ils sont, les Nordiques : hygge, mouffles et compagnie. Heureusement que Mads Mikkelsen rattrape cette cata.
A la sortie, la dame zen nous colle un dépliant sous les narines : il convient de respecter, à l'intérieur du sauna, un strict parcours hygiénique et spirituel. Pas question, en effet, de tremper des orteils sales dans une vasque méditative. Un maître des bains, sorte de bonze obèse appointé à cet effet, vérifiera que nous nous conformons à cette charte, sans quoi il nous aplatira au sol et la soirée sera gâchée.
« Ok », opinons-nous de concert.
Je dois noter que Pétronille est particulièrement enthousiaste à l'idée de pénétrer dans le sauna, mais ce n'est pas qu'elle ait hâte de se mettre à poil, ou en tout cas je ne pense pas sans quoi elle le ferait plus régulièrement, c'est qu'elle a repéré le bain à bulles. Il faut dire qu'avec l'augmentation en flèche des tarifs de l'Aquaboulevard de la porte de Sèvres il n'y a plus moyen de se carrer tranquillement dans un bain à bulles à Paris. Pétronille, donc, se précipite et m'abandonne dans les douches, en proie au plus vif désarroi.
Car on a beau se figurer qu'on affrontera le sauna nordique en rigolant, c'est une autre affaire que d'y être. A droite, un type nu, à gauche, un type nu, et qui plus est parfois le type nu est flanqué d'une dame nue qui elle aussi s'étrille et s'ébouillante comme si ce comportement, nudité et étrillage, était convenable dans l'espace public. Le type nu de la gauche ayant achevé de se nettoyer, il se dirige vers un bassin où il s'asseoit, toujours nu, à même la margelle, au vu et au su de tous et notamment d'un Japonais tout aussi nu. Tout ce beau monde se trempe les orteils dans l'eau tiède car, je me le rappelle d'un coup, la dame zen nous a alertées sur l'importance de la préparation aux hautes températures : « Vous ne pouvez pas passer directement d'un froid glacial à une température très élevée, votre corps ne le supportera pas. »
J'aimerais bien la voir le jour où le dérèglement climatique aura pris le dessus, on verra si elle fera la fière.
Je m'aperçois qu'entre le Japonais et un probable Nordique, Pétronille s'est assise à l'aise et se met elle aussi les orteils à température. Dans toute cette nudité, personne ne songe à échanger une parole, alors que cela contribuerait sans doute à dissiper un peu le malaise de la situation : « Et donc au Japon vous votez fréquemment pour le parti conservateur ? », « Quel est actuellement le statut de la femme dans les sociétés nordiques ? »
Rien de tout cela, Japonais, hommes du Nord et Pétronille fixent leurs orteils ou méditent, comme cela est recommandé par le dépliant, et il semblerait hélas qu'il n'y ait rien de mieux à faire.
Je ne suis pas arrivée depuis six secondes à cette sinistre conclusion que d'une cabine en bois située dans notre dos surgit une colonne dense de fumée brûlante. A peine s'est-elle dissipée qu'une forme énorme et vaguement humaine se dessine : de sa main gauche elle tient un fouet de branchages, de l'autre elle nous fait signe d'entrer. Pas trop possible de résister à ce style d'invite, et d'ailleurs toute la petite bande, convenablement réchauffée du pied, se dirige à la queue-leu-leu dans la cabine. J'hésite, mais la forme humaine fronce un sourcil. J'éclabousse au passage. La porte se claque.
A l'intérieur de la cabine, toutes sortes de gens nus, hommes, femmes, formes se sont éparpillés sur des marches. Je crois bien qu'en temps ordinaire, sous tous ces corps accumulés, les marches de bois craqueraient, mais en présence de la forme humaine, que j'ai enfin identifiée comme étant le maître des bains, elles évitent bien de la ramener. Silence donc, et plus que zen : sépulcral.
Cela toutefois jusqu'à ce que le maître des bains entame son prêche trilingue sur le rituel nordique du sauna : nous allons l'admirer, en nous taisant, jeter successivement sur les braises de l'essence d'acacia, de trèfle et de menthe. Si nous survivons à l'inhalation de ces fumées bouillantes, nous serons purifiés physiquement et mentalement pendant les cinq heures à venir. « Si vous avez trop chaud toutefois, n'hésitez pas à sortir. »
Quelque chose me dit que ce serait vraiment la grosse honte de sortir avant le terme devant tous ces Nordiques accoutumés, mais cette histoire de braise me questionne. Est-ce qu'on est bien sûrs de l'innocuité de ce traitement ? Je ne connais personne qui soit revenu d'un sauna nudiste en racontant qu'il a assisté à un décès, mais à vrai dire je ne connais personne non plus qui soit déjà entré dans un sauna nudiste. C'est peut-être lié. Par dessus le marché, le maître des bains a tout à fait le physique d'un individu capable de faire disparaître un corps dans l'Escaut. Le temps que je me fasse ces réflexions, il a inondé d'essence d'acacia les braises déjà rouges et je me rends compte que la croix en argent, portée à incandescence, a commencé à imprimer sur ma gorge une marque tout à fait christique.
Un peu con, cette histoire de croix.
Pour dissimuler mon malheur, je bombe le dos et fait mine de fixer les fentes du plancher avec intensité, comme si j'y avais perdu un billet de 50. La croix, ainsi, pendouille dans le vide et m'évite d'étonnants stigmates – et surtout, comme je le redécouvre à cette occasion, l'air chaud ayant tendance à s'élever, il est encore possible au ras du sol de respirer quelque chose qui ressemble à de l'oxygène.
Un coup d'oeil à la dérobée me rassure : Pétronille est toujours en vie et, le dos appuyé à la paroi comme une Nordique qui se serait adonnée à ce passe-temps toute sa vie, elle a l'air de s'éclater.
Je retourne à mes fentes.
Maître des bains trouvant notre supplice incomplet, il agite au-dessus des braises parfumées son fouet de branchages. Au moins, à première vue, il ne nous l'appliquera pas dans la gueule. En peu de temps tout disparaît dans une brume odoriférante et, très évidemment, mortifère. J'hésite : faut-il sauter sur une marche et saisir Pétronille pour la tirer de cette souricière ? Impossible : dans ce brouillard opaque tous les corps se ressemblent et une erreur est vite arrivée, je ne voudrais pas saisir à la place de son bras la jambe velue d'un Norvégien. Ces gens ont ravagé la France sous Charles le Chauve.
Maître des bains asperge l'air de rien les braises furibondes de son huile de trèfle, la fumée s'épaissit encore. Le moment est peut-être venu : je me plaque au sol, rampe sur 80 centimètres et hop ! ma main alerte active la clenche, je m'éjecte, la porte se referme. Qu'ils se débrouillent avec leur huile de menthe, il y a vraiment des dingos partout.
Plus personne à l'extérieur de la cabine, c'est peut-être l'occasion d'explorer les alentours. Le sauna est construit à l'entour d'une cour centrale, qui est très sympathiquement pourvue de fenêtres arrondies et autres commodités Art nouveau de ce genre. Seul souci : il y fait trois degrés. Mais l'attrait des chaises longues et du glouglou discret de la fontaine Art nouveau est si vif que je retourne chercher mon peignoir. Trois belles minutes de rêverie s'ouvrent à moi.
Ah, l'Art nouveau... Tant de belles dames ont dû séjourner ici. Car, osons le dire, il y a eu dans l'histoire de la mode et des arts décoratifs des périodes bénies que nous ne reverrons plus. Qui sont donc les couturiers belges de cette époque ? Elles allaient peut-être à Paris s'habiller chez Worth ou chez les sœurs Paquin ou même chez...


Très belle expo au musée Galliera, un grand merci à toute l'équipe

Il suffit parfois d'un seul Norvégien pour dissiper une foule de visions enchanteresses. A peine le temps de sortir de mon peignoir une face éberluée et voici qu'un colosse – peut-être celui que j'ai craint de précipiter tout à l'heure au bas des marches de la cabine – claque la porte, traverse la cour en trois enjambées et avisant la fontaine à trois degrés, saute dedans avec une espèce de férocité aveugle. Je recule épouvantée et tente de me confondre avec la chaise longue : après avoir pillé les monastères des bords de Seine je ne vois pas comment ce type hésiterait à me piétiner comme un furieux. Mais non : il a repéré un seau d'eau rempli à ras-bord, qu'un mécanisme astucieux relie à la fontaine. Un regard de fou s'allume dans ses yeux clairs : il saisit la cordelette accrochée à la droite du seau, la tire d'un coup sec et se prend d'un seul coup sur le crâne sept litres de flotte congelée. Sans la règle du silence, je crois bien qu'il se marrerait, le dingue. Et il fume !
Comme tous ses petits acolytes qui sortent, hommes et femmes, de la cabine et se précipitent eux aussi dans la fontaine comme si c'était un comportement chrétien. Ils fument et s'inondent d'eau glaciale, avant de tous refluer dans l'intérieur du sauna, pour recommencer leur petit rituel, douche, pieds, chaleur et seau d'eau sur la tête. Des barges.
Par précaution je décide de les suivre. Maître des bains s'est dissipé, plus trace de Pétronille dans la cabine : serait-il qu'elle a fondu ? Pas du tout, elle est dans le bain à bulles. Comme elle est seule je sussure : « Non mais tu as vu ces types à poil ?! » Non, elle n'a rien vu : contrairement à moi elle a ôté ses lentilles et elle évolue dans ces lieux avec une douce inconscience. Du Maître des bains même elle ne sait rien. En revanche elle condamne très sévèrement ma fuite : « Tu aurais dû rester pour la menthe, c'était extraordinaire, j'avais très chaud et très froid à la fois, comme si j'étais une profiterole. » Je veux protester mais elle me fait mine de me taire : elle médite.
Je ne sais ce que c'est que cette manie contemporaine de la méditation, à croire que nous consacrons l'essentiel de notre temps à de l'activité cérébrale. Il n'y a pas six jours, alors que j'expliquais à un type que je voulais me replier dans un monastère, il s'est exclamé : « Ah oui, c'est sympa la méditation ! »
Non. Ce n'est pas sympa. Et dans un monastère on ne médite pas. C'est en Asie qu'on médite dans les monastères et j'ai bien précisé que je voulais aller dans le Gard. Est-ce qu'on pourrait cesser de délirer trois secondes et se concentrer sur nos fondamentaux culturels ? Hein ?
Il ne manquerait plus que par-dessus le marché je me fasse prendre en photo par une nonne alors que je médite dans son verger pour le publier sur mon Instagram dans un salmigondis dégueu : « #hygge #chillingout #peace ».
ÇA SUFFIT.

J'arrache donc Pétronille a son bain à remous et la précipite dans ses fringues. Elle me regarde candide, l'oeil vitreux. Je lui vocifère à l'oreille : « Tu n'en as pas marre de céder au culte de l'image ? Reprends-toi ! »
« Quelle image ? Je ne vois rien ! » Elle se visse des lunettes sur le nez. « Ah mais tiens, qu'est-ce que cette marque de croix sur ton cou ? C'est bizarre, on dirait une vieille sainte à stigmate. »
Il faut croire effectivement que la méditation n'a pas sur moi les meilleurs effets car j'ai l'air, dans le miroir Art nouveau, d'une vieille chouette humide et courroucée. Pétronille se marre : « Tu as gardé ta croix dans le sauna ! C'est vraiment juste histoire de se la raconter ! »
« Se raconter quoi ? Personne n'a rien vu. Personne ne regardait. »
« Tu plaisantes ? Les types n'ont vu que ça. »
« Vu quoi ?
« Ta croix ? »
J'explose : « Parce que tu comprends le norvégien ?! »
Pétronille, pleine de douceur : « Mais ils parlaient français. Il n'y a que des Français ici. »
Devant mes yeux baignés de larmes : « Et un Allemand. Il y avait aussi un Allemand. »
Et ainsi s'acheva notre plongée dans l'univers fascinant du sauna nordique, nudiste et méditatif, de la ville de Gand. Et tout disparut, consoles, miroirs, fenêtres contournées, fontaines chantantes et le Maître des bains sur son petit vélo. Sur ces corps sculpturaux je vous aurais dit plus, mais, chut ! le silence zen prévaut sur tout.
Bonne nuit !


mardi, septembre 20, 2016

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En visite chez les sikhs






Comme nous le savons tous, hormis ceux qui ont passé les cinq dernières années terrés dans un tunnel d’autoroute dans l’Ardèche, la question des religions et, plus largement, du rapport entre les religions et l’état de civilisation a pris en France un tour légèrement épineux. Sans vouloir incriminer qui que ce soit, il semblerait que ces regains de polémiques ne soient pas dus, pour une fois, aux fantaisies de nos amis les curés, mais bien à une religion jeune et pleine de dynamisme, récemment implantée sur le territoire national, et pleine de controverses toutes neuves, j’ai nommé : l’islam.
Note de service : les étudiants en sciences religieuses remarqueront dans ce post de blog toutes sortes d’approximations. C’EST FAIT EXPRES. C’est un post de blog, pas une thèse de troisième cycle. SI VOUS AVEZ ENVIE DE PINAILLER, PASSEZ VOTRE CHEMIN.
L’islam, tout neuf et fringuant qu’il est, nous a déjà permis ces trente-cinq dernières années de retrouver ce sens bien français de la pointe et de l’estocade :
-          « Ma foi, mon ami, n’est-ce point un hidjab que tu portes sur la tête ?
-          Du tout, Monsieur, c’est une casquette de baseball.
-          N’importe, mon cher : la République se vit à crâne découvert. »
Et le fait est que l’actualité, récente et moins récente, nous a donné matière à alimenter de nombreux déjeuners familiaux. Les errements de l’islam de France (burkini, créationnisme, mosquées en kit) ont savamment rallumé dans notre pays la flamme de l’évangélisation laïque, que nous croyions éteinte : plus de nuées à dissiper dans le ciel ! plus de femmes émotives évanouies au passage des processions ! Il faut en convenir : sans calotte, la France s’ennuyait un peu. C’est bien une astuce dont nous devons être reconnaissants aux salafs : grâce à eux, nous savons désormais avec certitude ce qu’est l’élégance française.



Pendant que l’islam s’exerce à paraître antipathique, les religions qui ne font pas parler d’elles travaillent, discrètement, leur rôle d’acolytes. Il est notable qu’en France, le ressentiment à l’égard des religions n’est pas si déterminé qu’il veut le faire croire, sans quoi, probablement le vote de droite aurait disparu avec les idoles qui l’ont suscité. La religion qui attire durablement la haine populaire, c’est à vrai dire celle qui se veut hégémonique, qui dicte au commun ce qu’il doit croire et qui il doit vénérer. Celle qui se contente de psalmodier au fond d’un garage paraît, au fond, très pittoresque.
Ce petit axiome que je viens de pondre me paraît efficace, puisqu’on constate :
     - que l’hégémonie musulmane (= tentative d’imposer une visibilité religieuse dans la rue) est l’objet de toutes les fureurs,
-       -   que la méditation bouddhiste (= tentative d’imposer une visibilité religieuse dans les salles de sport) séduit jusqu’aux chefs scouts.
C’est bien le signe de quelque chose.
Nous noterons au passage (et ce n’est pas moins qui le dit, mais Raphaël Liogier, chercheur aixois habitué des plateaux télé) qu’une polarité fascinante s’est établie au passage entre l’islam et le bouddhisme. Pourquoi ces deux-là, ma foi ?
·         Islam : religion (en passe de devenir) majoritaire, hégémonique, mais malgré tout allogène, peuplée de rites barbares, opprime les femmes, style vestimentaire naze ; quand elle fait des convertis, c’est qu’ils sont fous ou djihadistes ;
·         Bouddhisme : religion de convertis, mais sympas (cadres supérieur blanc-he-s), ou bien d’Asiatiques mignons tout plein qui mettent des fleurs fraîches sur un gros Bouddha dans leur fast-food, pas vraiment une religion en fait, plutôt une philosophie/art de vivre, et ça fait un bien fou aux enfants, depuis qu’ils font de la méditation en temps périscolaire ils ne gueulent plus le soir comme des possédés.



Hélas, ce diptyque ne fonctionne pas très bien, mais je laisse Raphaël Liogier vous expliquer pourquoi, car ce n’est pas le cœur de mon propos.


Je voulais en effet vous entretenir, non pas du bouddhisme, qui a déjà fait l’objet d’autres dissertations sur ce blog, mais bien d’une autre religion minoritaire, point du tout en passe de devenir hégémonique : le sikhisme.


Voir Ma vie est comme un prunier, le post sur le bouddhisme

Oh là, mais qu’est-ce donc ! eh oui, le sikhisme, non content d’exister, pour commencer, existe même en France, et je dirais plus : à nos portes, puisque que le principal, et probablement seul, temple sikh de France se trouve à Bobigny, au 14 rue de la Ferme pour les curieux.
Jusqu’à samedi 17, j’avais peu d’a prioris sur le sikhisme, hormis ceux que m’avait légués le visionnage intensif du Patient anglais : sikh = bel homme élégant à la longue crinière.
Comme tout un chacun, je savais aussi que le port du poignard chez les sikhs anglais faisait l’objet de toutes sortes de controverses, car il n’est pas tout à fait possible de laisser entrer un ado sikh dans une salle de classe avec un sabre de quatre mètres, on ne sait que trop ce qu’il en ferait. De même, il ne paraît pas très pertinent de laisser un sikh, si coquet soit-il, embarquer dans un vol pour New York avec son poignard à la ceinture. Les compagnies aériennes s’exposeraient à un risque majeur : celui d’assister à une révolte des dames, qui ont vu leurs crèmes hors de prix flanquées violemment à la poubelle par un gardien malveillant à l’entrée de la zone d’embarquement. Alors si on me balance mon shampooing Klorane sous prétexte que je pourrais faire sauter mon siège en secouant le flacon, je ne vois pas pourquoi le premier sikh venu aurait le droit, sous prétexte qu’il est sikh, de se balader avec des objets tranchants dans son turban. Osons dire les choses.



La visite du temple sikh de Bobigny, dans le cadre des journées du Patrimoine, m’a permis, non pas de dissiper ces malheureux stéréotypes portant sur l’homme sikh, mais au contraire de les confirmer de façon définitive. L’homme sikh est coquet et bien portant, et il porte des mini-poignards partout, y compris dans son caleçon, pour tromper les foules. Imaginons qu’on lui confisque son poignard d’apparat en montant dans le vol Easyjet : aucun problème ! Il a toujours le second dans ses chausses.
Sur quoi donc repose la spiritualité sikhe ? Tel était le sujet de l’exposé auquel nous ont soumis les sikhs d’accueil du temple de Bobigny. J’en ai saisi l’essentiel, mais pas le détail de la biographie des gourous, car au bout de deux heures trente j’étais trop occupée à combattre la faim en ramassant des miettes de pain à même le sol pour bien saisir les valeurs ajoutées respectives de Guru Nanak et Guru Hojbind. Mais le fait est que le sikhisme, né au Pendjab au XVe siècle, s’est conçu dès le départ comme une religion d’égalité, de respect de l’individu, promouvant le respect de la femme, des institutions politiques, de la laïci…. EH LES MECS, VOUS NE SERIEZ PAS EN TROP DE NOUS FAIRE UN TOPO REPUBLICANO-COMPATIBLE JUSTE POUR LES JOURNEES DU PATRIMOINE ? On vous voit venir !



N’importe : Hubert (appelons-le ainsi), notre sikh de service, tente de faire défiler son PowerPoint pour nous expliquer les splendeurs du Mool Mantr, le principe premier des sikhs, qui ressemble furieusement au Dieu de la Bible. Pas si surprenant : les sikhs n’ont pas tout inventé (je rappelle que le sikhisme est né au XVe. Je l’ai écrit plus tôt, mais comme entretemps je me suis mise à hurler, il est possible que l’information se soit perdue.)
Pour comprendre d’où sort le Mool Mantr, je débusque, sous mon lit, l’Atlas des religions que j’ai acheté en soldes chez Gibert il y a six mois. Impossible de trouver la page « Sikhisme » : d’après l’index, je dois me reporter à « Syncrétismes ». Voilà qui est bien réducteur. À la page « Syncrétismes », et d’après le graphique afférent, le sikhisme, c’est d’abord de l’hindouisme, avec une dose d’islam.
Donc, si je résume :
·     -   hindouisme : plein de dieux verts et bleus, mais dominés par un principe premier, le Brahman,
·             -     islam : monothéisme bien appuyé.
Si cette explication a le mérite de la clarté, il me semble tout de même qu’elle ôte au sikhisme son caractère propre.


Ce schéma est très clair.

Mais Hubert ne nie pas du tout la continuité entre hindouisme et sikhisme : bien au contraire, le sikhisme (qui selon lui n’a rien à voir avec l’islam, mais je crois qu’en 2016 il vaut mieux, dans tous les cas, n’avoir rien à voir avec l’islam) a réformé l’hindouisme. Je tends l’oreille : l’hindouisme du XVe siècle s’était certainement éloigné de ses fondements, ses leaders étaient corrompus, il fallait retourner à la source pure etc etc.
Du tout : « L’hindouisme était fondé sur l’inégalité. Vous connaissez le système des castes : les intouchables n’avaient pas même le droit de circuler dans les villes à certaines heures de la journée, car leur ombre portée aurait pu souiller le sol. Le sikhisme s’est opposé à cet état de fait et a restauré l’égalité entre toutes les classes sociales. Attention, je ne dis pas qu’il les a nivelées ! Il a fait s’asseoir riches et pauvres côte à côte, car tous sont égaux devant le Mool Mantr. »
Bon, de toute évidence, Hubert pense que nous roulons pour les Renseignements généraux.
J’ai oublié de préciser que Hubert est un vrai sikh pendjabi, le seul d’ailleurs de l’assistance, puisque les autres originaires, comme on dit, sont cantonnés à l’extérieur. Hubert, qui tente de rendre intelligible une pensée qui l’est assez peu, a du fil à retordre, non pas avec l’assistance, mais avec les sikhs convertis venus en force le challenger sur tous les points de doctrine : nommons-les Michel, Yves-Marie et Kévin. Kévin, comme son nom l’indique, a 22 ans. Jusqu’à l’année dernière, sa vie était un chaos atroce : bac ES, licence de sciences de gestion, drogues dures. Il a probablement fait le marlou à Saint-Leu-la-Forêt jusqu’à rencontrer le Mool Mantr. Depuis, sa vie coule sereine sous le turban.



Hubert, vrai sikh doré sur tranche, a quelques difficultés avec la langue française et n’a pas tout à fait le charisme de Michel, vieux routard tatoué jusqu’à l’os. Chaque de ces déclarations opaques (« Le Mool Mantr est sans haine car sans peur ») est instantanément interrompue par Michel, qui l’éjecte sans ménagement, ou par Kévin, qui sautille sur son siège pour prendre la parole. Hubert en devient quasiment dingue. Se faire voler sa religion par ces trois loustics est déjà assez compliqué, mais se faire couper la parole toutes les trois secondes, ça frôle l’incident diplomatique.
Il faut dire que les Bobignais présents vont parfois chercher la petite bête. Marion, étudiante de 23 ans effondrée sur son siège, s’emporte violemment : « Et vous n’avez pas l’impression que porter un turban, un poignard et un caleçon, tout ça c’est rien que pour l’apparence ? Vous ne feriez pas mieux de vous concentrer sur les bonnes actions ? »



Hubert blêmit face à sa contradictrice, mais Michel, familier de la joute, comprend l’enjeu : turban = foulard islamique, poignard = détournement d’un avion sur les Twin Towers. Sachons déjouer l’attaque avec souplesse.
« Mademoiselle, vous avez touché un point primordial : les cinq K (= cinq accessoires que tout sikh engagé sur le chemin de la chevalerie spirituelle se doit d’avoir en permanence sur soi) n’ont pas de valeur en eux-mêmes. Porter un peigne sur l’occiput n’a jamais rendu quelqu’un meilleur. Mais ils représentent une discipline que l’individu s’impose à lui-même, et qui est le reflet de la discipline spirituelle qu’il s’impose à toute heure de sa vie. Comment prétendre prendre soin de sa foi et des autres quand on n’est même pas capable de prendre soin d’un caleçon ? »
Ces propos me paraissent frappés au coin du bon sens, mais Marion ne partage de toute évidence pas cet avis. Elle renifle rageusement. Michel ne lâche pas l’affaire :
« Mademoiselle, quand vous sortez de chez vous le matin, vous prenez toujours soin d’être bien coiffée et bien maquillée ? »
Michel ne l’a manifestement pas regardée, pris par son exposé comme il l’est, car Marion est hirsute, habillée en survêt et essuie ses baskets sur le siège de devant. De plus, Marion est accompagnée par sa mère, qui lui jette instantanément un regard d’admonestation : pas de maquillage au programme.
Marion ricane : « Ah non, moi jamais. Je m’habille normalement, je veux dire, correct. Mais je ne fais pas spécialement gaffe. »



L’astuce rhétorique de Michel est un peu tombée à l’eau. Il embraye donc sur une meilleure technique : éliminer purement et simplement Marion du débat.
« Eh bien nous, les sikhs, nous sommes très attentifs à être correctement vêtus. Cela fait partie de notre éthique : prendre soin de nos cheveux, de notre corps, porter le turban et le poignard, qui sont des marques extérieures de notre soumission à Dieu (Michel traduit, parce qu’au bout d’un moment ça fatigue), cela nous encourage dans notre voie spirituelle. »
J’acquiesce complètement et garde l’argument sous le coude pour le prochain débat que j’aurai sur le thème du maquillage comme marque de soumission de la femme.
En attendant, ces arguties ne me nourrissent pas et je sens que je vais trépasser d’inanition sans avoir assisté à l’apparition du Mool Mantr. Je m’éclipse donc avec mes compagnes. Un magnifique sikh originaire, équipé d’un turban vert, se précipite à notre suite. Il est tout dépité : je l’assure de notre intérêt et lui demande où est le repas végétarien promis initialement pour 13h30.
Il faut savoir que le partage de la nourriture, exclusivement végétarienne, est un élément à part entière du culte sikh. C’est bien beau de dire qu’on abolit les différences sociales, mais si chacun mange de son côté avant le culte, les uns au Flunch et les autres à la cantine de Bercy, ça ne nous avance pas à grand-chose. Les sikhs résolvent le problème en mangeant collectivement dans une cantine qui se trouve sous la salle de prière : le langar. Et comme il ne faut pas manger son prochain, c’est-à-dire le bœuf ou l’okapi dans lequel on risque de se réincarner à cause de ses méfaits, on mange des patates à l’oignon, ce qui est le mets le plus proche de l’enchantement pour un estomac en furie comme le mien.


Ne mangez pas ça!

Assis en ligne sur un tapis, nous dégustons donc le plat unique, coude à coude avec les sikhs. L’occasion de rencontrer Mireille, 26 ans, venue avec son mari et ses deux enfants. Mireille porte le turban : ah bon, les femmes aussi ? Tout à fait, puisque Mireille est engagée elle aussi sur le chemin étroit de la chevalerie spirituelle. Il me semble que si les femmes musulmanes défendaient le port du hidjab en expliquant que c’était une marque d’appartenance à la chevalerie spirituelle plutôt qu’un signe de modestie, elles s’épargneraient bien des considérations oiseuses. Mais cela imposerait aux hommes musulmans de porter aussi le hidjab, et je crois que l’impact négatif de cette pratique en termes de style vestimentaire global serait bien supérieur à ses bénéfices médiatiques.



Rassasiée, convaincue par les dissertations de Michel sur la nourriture végétarienne (qui suffit bien à notre équilibre alimentaire), moins par celles d’Yves-Marie sur les cheveux « qu’il ne faut pas couper, car le cerveau est connecté directement à la pointe des cheveux, ce qui améliore considérablement ses performances sensorielles », j’entame un mouvement de repli. Dans la salle de conférences, Marion est toujours roulée en boule sur sa chaise, pas convaincue mais fascinée : qui sait si elle n’adoptera pas bientôt le poignard sur son survêt ?





Marguerite au chat

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Matisse, 1910

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DES LIVRES

  • François de Singly, L'individualisme est un humanisme, 2011
  • Ihsan Oktay Anar, Le Traité de mécanique, 1993
  • François Pétrarque, Mon Secret, 1351
  • Emmanuel Carrère, Limonov, 2011
  • Gabriele D'Annunzio, Forse che sì forse che no, 1909
  • Théophile Gautier, Arria Marcella, 1852
  • Nina Babarkina, Contes populaires russes
  • Corneille, Médée, 1635
  • Boccace, Le Décaméron, 1353
  • Ovide, L'art d'aimer, 1 (oui, c'est une année, 1)
  • Ernestine et Franck Gilbreth, Treize à la douzaine, 1948
  • Philippe Ariès et Georges Duby, Histoire de la vie privée, 1981

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