mercredi, juin 15, 2016

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Petit guide de promenades dans Paris assiégé



En ce moment, difficile de s’y retrouver dans le flot des distractions que nous offre la capitale : l’Euro ? la crue ? les manifs ? Vous venez d’arriver, vous êtes un peu perdus, c’est normal : le Chat et Marguerite est là pour vous aider à trouver vos marques dans une ville qui n’a pas fini de nous surprendre.

Jour 1 : Aller à la rencontre du fleuve nourricier

Les Parisiens l’oublient trop souvent, ils sont fils du fleuve. Pourtant, il faut bien l’avouer, ils sont peu nombreux à tenter l’excursion sur les quais de Seine. Heureusement, la crue de 2016 est venue mettre un peu d’animation dans tout ça. Soyez pionniers et laissez-vous embarquer !



Les plus de la visite :
-     -     faites un selfie devant le panneau de travaux du pont Notre-Dame, comme 872 000 personnes avant vous ;
-         -             participez à la reconquête d’un quartier trop injustement délaissé ;
-         -            gagnez une heure de natation dans le square Henri IV.
En bonus :
-          peut-être une fabuleuse rencontre avec la noyée de la Seine, égérie des surréalistes !


Attention, un symbole Illumati est caché dans cette image.

Jour 2 : Avoir les chocottes place de la Nation

Le monde entier l’a compris, le cœur de l’art de vivre parisien, c’est la Kro en terrasse.  Non, pas le rooftop de ce type super qui vous promet des soirées dans son loft à Aubervilliers. 



Des terrasses parisiennes.

La terrasse, avons-nous découvert, est un lieu de résistance et de subversion. Les nuisances y sont en effet nombreuses, et malgré la ténacité des Parisiens, il est parfois difficile d’alimenter une controverse entre :


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et



Toutefois, vous poser vous aussi en terrasse vous permettra d’expérimenter des sensations inouïes. Pour cela, rien de bien compliqué : il suffit de :
-          relire la plaquette de prévention gouvernementale sur les attentats ;



-          prêter attention aux détails significatifs ;


-          observer son environnement ;


-          avoir les foies.

Les plus de la visite :
-          se prendre en selfie l’air horrifié quand une Clio noire s’arrêtera à votre hauteur pour attendre le feu, ça vous permettra de ressembler à toutes ces pubs très naturelles où les gens voyagent en famille dans des parcs d’attraction.


Sympa et discret, cette fonctionnalité incrustation

Jour 3 : Passer une soirée feu de bois à côté d’une bagnole qui brûle

L’écotourisme, c’est sympathique, mais ce n’est pas à la portée de toutes les bourses ! Tout le monde ne peut pas s’offrir un lodge dans le marais poitevin ou une ballade en touk-touk sur le plateau de Saclay. Il est vrai pourtant qu’au milieu d’un séjour en ville, on se prend parfois à rêver des camps scouts de notre enfance et des feux de bois où nous chantions le truc avec le vent dans les hauts sapins et l’histoire de la fille qui va apparaître dans le miroir si tu prononces trois fois une parole cabalistique. Fort heureusement, la mairie a pensé à tout : plus besoin de s’exiler ou de faire un stage dans un incinérateur pour retrouver les bonnes vieilles sensations d’antan, il suffit de compter sur le bon vouloir des antifas !


Colonie de vacances en Dordogne

Les plus de la visite :
-          en postant le flux d’images sur Periscope, vous pourrez faire croire que vous avez assisté à des cérémonies funéraires cheloues sur les bords du Gange ;
-          vous contribuerez à promouvoir l’image du vélo comme moyen de transport urbain safe.

Jour 4 : Jeter des parpaings sur une foule en délire

Parfois, la vie est trop tendre : les masses de chats et de pandas du Web sont là pour nous le rappeler. Dans ces moments-là, il faut retrouver un peu de substance et aller péter des gueules. Paris peut vous satisfaire !


Dessin: Marsault

Comment s’y prendre ?
Faites mine d’aller prendre un grog à la Coupole comme un Américain friqué. Prenez un parpaing. Jetez-le sur la coupole.

Les plus de la visite :
-          ça fera un gros bruit, c’est drôle ;
-          vous serez douché gratuitement, ce qui bouclera la boucle avec la jour 1 ;
-          tout le monde jette des parpaings, alors pourquoi pas vous ? N’hésitez plus !

Au terme de votre visite, la ville de Paris, s’il en reste quelque chose, sera ravie de vous recevoir à nouveau !


Tu veux voir ma grosse Tour Eiffel ?

lundi, mars 07, 2016

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« Ma vie est comme un prunier »



Qui n’a jamais perdu son temps à entrer des recherches ineptes dans Google ? La première d’entre elles étant, évidemment, de googler son propre nom dans le vague espoir de découvrir qu’on est devenu une star à son insu ou que des inconnus se répandent en louanges sur notre compte dans des forums.
Comme ça débouche rarement sur quoi que ce soit, on entre aussi des associations de mots fantaisistes, du type « coloc pas chère Paris » ou « réparer bug PC vite ». Ou bien, dans un accès de mélancolie à 3h du matin, on confie au moteur de recherche ses petits doutes existentiels :
« tristesse pourquoi ? »
« boulot cool recherche »
« combien de semaines congés payés nouvelle-zélande »
« encombrants mairie de paris »
C’est ainsi qu’on peut se lancer, dans Google Images, dans l’aventure fascinante des mots-clefs « zen au travail ». Comme vous l’imaginez, le résultat est complètement con. Il n’y a même pas besoin d’aller regarder : l’image qui sort en premier est celle-ci.



Comme si, très naturellement, l’idée de la zénitude au travail devait convoquer immédiatement celle d’une working girl hystérique tentant maladroitement de camoufler son envie de mourir en prenant des pauses shivaïtes.  D’ailleurs, aucune banque de photos ne se hasarde à représenter un DAF mâle dans une telle position. Ils ne font peut-être pas de yoga sur leur lieu de travail. Ou alors ils ne sont pas confrontés au stress. Enfin, en tout cas, la problématique du zen au boulot a l’air d’être essentiellement féminine.
Si l’on résume, le problème du cadre moyen en France est donc bien de devoir se démultiplier en permanence, pour répondre à Jeanine, à ses mails, à la déléguée syndicale qui gueule parce qu’on supprime la subvention du RIE, au client qui veut faire un call dans 35 minutes etc. Et tout ceci crée de la souffrance, parce que, comme tout être humain qui se respecte, le cadre veut affronter chaque tâche séparément et avec sérénité.



Nous retrouvons ce beau principe dans le dessin d’illustration suivant, qui reprend l’idée selon laquelle la recherche du zen concerne une certaine catégorie d’individus, à savoir les femmes, et en leur sein, uniquement les femmes trentenaires sur-diplômées free-lances/cadres autonomes à 80%, qui élèvent leur enfant dans un loft parquet bois naturel de 130 m². (Et qui travaillent par terre, ce qui fait que leurs problèmes de stress vont rapidement être remplacés par des problèmes de dos.)
Comme on le voit, cette dame parvient à jongler entre ses diverses obligations sociales (être une femme/être une mère/être successful/être soi-même) grâce à ses capacités de concentration et à ses coussins.
Enfin, le zen au travail, toujours selon Google Images, ce n’est pas de promouvoir sa petite gueule en évitant d’être stressé, c’est aussi partager des moments sympas et conviviaux avec ses collègues, par exemple en faisant de la méditation assis sur des tables, parce que le département Evénements a piqué les coussins de relaxation pour le client hong-kongais qui venait acheter des Airbus.



Tout ceci donne bien envie d’aller travailler, mais, hélas, n’a pas grand-chose à voir avec le zen. D’ailleurs, il est à craindre que le zen n’a pas grand-chose à voir avec le zen, c’est-à-dire que les moines bouddhistes qui pratiquent la chose à longueur de journée ne se reconnaîtraient pas dans l’image d’illustration de la dame qui jongle son ordi, ses Louboutin et ses cailloux décoratifs.
Sur Arte, le grand prêtre Miyazaki remet les pendules à l’heure. Gaillard à 104 ans, notre ami dirige le monastère de Eiheiji, au Japon et sa conception de la vie zen ne consiste pas précisément à « prendre du temps pour lui » ou à « lâcher prise ». C’est même plutôt le contraire. 



Levé à 3 h 30, Miyazaki trottine jusqu’à la salle de méditation où il réveille à coup de carillon tous les petits jeunes venus en stage au monastère. Il se plonge instantanément en méditation, pendant que les apprentis, encore mal réveillés, sont bourrés de coups de bambous par des cerbères. L’après-midi, le grand-prêtre Miyazaki, loin de filer à sa séance de sauna-cérémonie du thé, recopie pour la 8 000e fois le sutra du cœur, que son assistant s’empressera de serrer dans un coffret spécial entre des feuilles de riz.



Le journaliste a fait appel à un écrivain japonais pour interroger Miyazaki sur sa vision de la vie. « Qu’est-ce donc que le zen ? » lui demande-t-il. « C’est bien ranger ses chaussons. »
Il faut comprendre aussi que passé un certain âge, ce genre de considérations peut prendre une importance insoupçonnée. Mais pas seulement : « Nul ne peut avoir l’esprit ordonné si son environnement n’est pas ordonné. »


Noter les chaussons bien rangés.

Suivent trois minutes d’images de jeunes prêtres récurant les vitres ou polissant des casseroles. Miyazaki en voix off : « Le moindre geste peut être pénétré par le zen, devenir du zen. Ce que vous mangez devient zen. »
Petite précision utile : les cuisines du monastère d’Eiheiji ne servent pas précisément les festins de Sardanapale, donc le zen va surtout pénétrer une petite salade d’algues sans sel. Pas grave : tout est dans le regard.
Revenons sur cette histoire de chaussons, tout de même. « Le zen, c’est d’être droit. Tête droite, cœur droit. C’est en étant droit que l’homme s’éduque et échappe aux désirs. »
Mais alors, la fille aux Louboutin s’est complètement trompée de cible ! Les chaussures, l’ordi, la cuisine équipée, tout cela l’éloigne du sens de la vie, qui n’est pas elle, ou son plaisir, mais donc, on l’a compris, l’effacement de soi.
Très logiquement, les cadres qui méditent sur le bureau de la salle Neptune sont aussi un peu à côté de la plaque, puisque le travail, de toute évidence, les éloignent de ce même objectif.


Internet + relations de travail = drame


Pour terminer, Miyazaki se confie sur la place qu’occupe la nature dans sa vie. Les randos, les balades à cheval, la plongée sous-marine ? Que nenni. « La nature est parfaite parce qu’elle ne fait rien pour être rétribuée. Elle pousse, elle germe, elle se reproduit, et elle part quand elle doit partir. Elle ne cherche pas à être belle pour quelqu’un d’autre. Nous devons être comme elle. » (Aïe, les Louboutin) D’ailleurs, le jour de ses 104 ans, le grand prêtre Miyazaki a récité un poème de style chinois où il comparait sa vie à un prunier.

Et puis il l’a calligraphié 458 fois.


samedi, février 27, 2016

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8 motifs urgents d’abolir le travail plutôt que de le réformer




Février 2016 : étape supplémentaire dans la fascisation de notre pays, Myriam El Khomri réforme le Code du Travail. Bon, soyons clairs : je n’ai pas lu le projet et ça n’est pas à l’orée du départ en week-end que je vais le faire, donc oublions ça. Ce n’est pas ici que nous aborderons les points essentiels de l’actu : la Ministre fantasme-t-elle secrètement sur Pierre Gattaz ? a-t-elle eu une activité professionnelle, un Bafa, une bonne note à son stage de troisième, avant d’intégrer son poste ? Je ne sais pas, il y a toutes sortes de gens plus informés sur la Toile.



De toute façon, réformé ou pas, encadré ou pas, le travail, c’est tout naze. La preuve en huit points qui emporteraient l’adhésion du plus vicelard des DRH :

1/ Le travail est une activité intéressée, je dirais même l’activité la plus intéressée qui soit.
En toute franchise, passer huit heures à gratter en marge des copies de la 5eB ou remplir des bulletins de paye sous Windows 7 n’a jamais excité la créativité de personne. L’objectif reste le même : assurer sa subsistance. Or ma maman me l’a toujours dit : les gens qui nous fréquentent par intérêt n’ont aucun intérêt. Le travail, ok, mais gratuit.

2/ On nous a menti des années sur ce que nous allions réellement faire au travail.
C’est la grande source de souffrance de toute personne ayant validé son bac avec plus de 12,2 de moyenne : la société ne nous mérite pas ! Poulette, 21 ans, nous le confirme : elle a fait un burn out en révisant ses partiels, parce que la fac ne la méritait pas. 

J'ai fait un burn out, je pars en Thaïlande : encore un article fascinant du Nouvel Obs

Et que dire des millions de jeunes gens qui pensaient exercer des jobs créatifs et passent des années stériles à remplir des feuillets Excel ? Génération sacrifiée !



3/ L’utilité sociale d’un job est inversement proportionnelle à sa rémunération.
J’en excepterais l’enseignement, puisque j’ai été payée cinq ans 2 500€ par mois pour faire de la garderie et alimenter des conversations de 22 mots, ce qui était frustrant mais somme toute légèrement surévalué. Le reste du temps, le spécialiste de l’habitat durable paye ses nouilles avec son SMIC pendant que des gens s’enrichissent à nous vendre de grosses voitures. #minutedegauche

4/ Il faut regarder la réalité en face : il n’y a pas de travail pour tout le monde.
Dans l’hypothèse même où on aurait envie de travailler, il n’y a pas forcément de place où caser notre enthousiasme. Plus exactement, les postes abondent précisément dans les domaines où nous n’avons acquis aucune compétence, tandis que les facs de lettres et de socio débouchent sur une sorte de vague néant bétonné ressemblant à la cour du collège Princesse-de-Clèves.
Ceci dit, j’ai appris que les ex profs de lettres qui candidataient dans ma nouvelle entreprise étaient généralement recalés pour cause de « mauvaise maîtrise de la langue française », ce qui semble indiquer qu’il reste un Eldorado pour ceux qui ont pris l’initiative de lire quelques bouquins.


Moi aussi, je veux ce poste de chargé de clientèle chez Bouyyyyyyyygues!

5/ Le travail, ça passe encore, mais la pause déj’, c’est non.
Au bout de cinq ans, vous avez pris vos marques, vous vous repérez dans les couloirs, vous avez compris les petites astuces, et vous commencez à comprendre que votre job va vous gonfler les 38 prochaines années de votre vie. Mais ce n’est rien à côté du supplice quotidien à endurer : le repas partagé avec Mireille.
« - Le manager de Léa/le boss/le proviseur/le général, quel taré… De toute façon il n’en fout pas une, on ne le voit jamais en réunion/en salle des profs/sur le champ de bataille ! Il est toujours planqué dans son bureau ! »
Heureux homme.

6/ Travailler, pourquoi pas, mais de préférence pas dans la ZAC de la Reine Blanche à Rosny-sous-Bois
Je n’ai rien contre cette charmante localité, et je comprends tout à fait les motifs électoralistes à courte vue qui poussent les maires à multiplier les ZAC, ces sombres damiers de ciment qui défigurent nos campagnes. Parfois, le maire a vu trop grand et la ZAC est vide, parce qu’aucune entreprise digne de ce nom n’a envie d’implanter ses locaux entre une bretelle d’autoroute et un champ de betterave battu par le mistral. Parfois, malheureusement, des gens s’y rendent tous les jours pour peiner sur leur ordi ou pour dépaqueter des presse-agrumes, et je ne peux m’empêcher de penser qu’une vie entière passée à naviguer entre des parkings poids lourds et un hangar en tôle est un peu longue à tirer.


Bienvenue en France

7/ Les métiers sociaux, c’est surtout des débiles qui te harcèlent.
On pourrait penser que le public du métier social (jeune, malade, retraité, personne quelconque en demande d’insertion etc) est un peu sensible au dévouement de l’employé qui le reçoit. Que dalle : il va surtout défouler sa bile sur lui. Au lieu de s’exalter sur la République qui traite équitablement ses citoyens ou qui du moins tente de le faire (allez donc faire un tour aux Etats-Unis et vous comprendrez que les banlieues françaises regorgent d’équipements socio-culturels), le public te gonfle et tente de faire disparaître en toi la moindre étincelle de vertu ou de compassion. Somme toute, il te rend peut-être service, parce qu’il y a plein de métiers pas sociaux où on s’épanouit davantage.

8/ Le temps de loisir crée de la richesse et c’est prouvé.
Il faut le dire : coincé au boulot entre Mireille et le manager, que peut-on dépenser ? en quoi contribue-t-on à faire vivre le commerçant local ? On ne contribue pas. En ayant du temps libre, on a toute latitude d’arroser le disquaire, le libraire, le bistrotier, le loueur de Vélib’, le ciné, le fromager et j’en passe. Les retraités sont les leviers les plus efficaces de notre économie.


Activité rémunérée et bon temps ne sont pas toujours liés: souvenez-vous! 


En application de ces quelques principes de bon sens, je souhaite à tous un joyeux week-end. 

samedi, février 13, 2016

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La tradition, c’est bon pour la peau



Dans la vie, il y a les bons jours. C’est-à-dire ceux où mon fil d’actu Facebook ne contient que des infos intéressantes : Emmanuel Cosse est au gouvernement, une fille inconnue a tourné un clip avec Booba, un chat est devenu super ami avec un lynx [1].
Et puis ceux où rien ne va, parce que je vois successivement passer des titres débiles qui me donnent envie de me jeter sous les roues d’un Vélib’. C’est grosso modo ce qui s’est passé (sans l’étape Vélib’, mais je n’y peux rien, ils sont trop lents) quand j’ai lu successivement une brève de Courrier International sur la Hijarbie (what ?) et un article de société, paru sur Slate, consacré à la dure vie des trentenaires qui doivent claquer leur salaire mensuel en mariages, EVJF etc au bénéfice de leurs amis d’enfance.
A priori, aucun rapport. Mais c’est sans compter sur le mauvais esprit inépuisable que j’aime déverser sur ces pages !
La Hijarbie est une invention d’une étudiante nigériane qui a remarqué que les modèles courants de Barbie ne sont pas voilés. Je veux dire qu’ils ne portent pas le foulard islamique. Effectivement, c’est assez juste, mais Barbie ne porte pas non plus de tenue de pompier et d’ailleurs, gros scoop, Barbie n’a pas de sentiments parce que Barbie n’est pas une vraie personne, donc dans l’hypothèse où elle porterait le foulard islamique, on pourrait assez légitimement supposer qu’elle ne l’a pas décidé librement. Mais bon, peu importe : notre étudiante nigériane a vu sur TF1 que Mattel s’ouvrait à la diversité et faisait des Barbie rondes, basanées et globalement un peu pas pareilles que d’habitude, et elle s’est dit que sa communauté de valeurs n’était pas représentée dans tout ça et qu’il fallait coller un fichu à Barbie. Ce qu’elle a fait et vu qu’en 2016, quand on a une idée innovante on la poste sur Instagram, Hijarbie est devenue une star et surtout, un immense symbole. Parce qu’enfin, il existe une poupée « pudique, à laquelle les petites filles musulmanes peuvent s’identifier. »



Tiens, Dolce et Gabbana s'est aussi mis à la Hijarbie. Les bonnes idées sont dans l'air du temps !

Comme j’ai lu cette info entre une et deux heures du matin, j’ai dû passer ma nervosité sur ce que j’avais sous la main et le mur de gauche porte encore les stigmates de mes marques de griffes. Heureusement, il y a Internet pour se défouler, c’est mieux qu’une porte ou pire, le chat.
Pour tout dire, l’initiative de cette jeune personne me paraît d’une débilité insondable. Je comprends qu’on soit ultra réactionnaire et qu’on juge, en étant une femme soi-même, et qui plus est, une femme qui fait des études, qu’il est bon d’être « pudique », qu’être pudique consiste à s’enrouler la tête dans un mètre de tissu et que toutes les femmes qui sortent de ce système sont juste des connes bonnes à être caillassées. C’est un point de vue qui se défend. Surtout, les gens ont le droit de dire ce qu’ils pensent et d’écrire ce qu’ils disent, c’est un droit fondamental (enfin, au Nigéria, je n’en sais rien, j’ai cru comprendre qu’ils avaient d’autres enjeux en ce moment). Et puis, ça fait du bien d’avoir des gens avec qui se colleter, sans quoi on serait entre nous tout le temps et on s’emmerderait un peu.




Mais tant qu’à être réactionnaire et à sanctuariser le corps féminin, autant le faire avec les moyens LOCAUX ! Notre copine a bien dû saisir à un moment de sa démarche que la poupée Barbie était précisément l’incarnation de la vision occidentale de l’aliénation féminine : au lieu d’être enturbannée, elle est filiforme, blondasse, a des gros seins et un air bête. En plus, elle s’est imposée à la moitié de la planète comme idéal à atteindre et a désespéré des générations de femmes qui, peut-être, avaient un air bête mais n’avaient pas de gros seins. La démarche récente consistant à ouvrir le formatage à la diversité est évidemment une stratégie marketing visant à vendre davantage de poupées neuneus à davantage de petites filles issues de pays qui, il y a cinquante ans, ne constituaient pas des marchés potentiels. Même si la poupée Barbie était unijambiste ou zozotait, je n’en déduirais pas pour autant qu’elle contribue à l’émancipation de qui que ce soit ou qu’elle a le potentiel de mobiliser les foules pour la libération des femmes.




Notre amie nigériane, désireuse de permettre aux petites filles pudiques de s’identifier à un idéal positif, a donc choisi la Barbie. Bien bien. Il n’y avait pas un truc local un peu plus sympa ? Une petite poupée produite par un artisan écolo ? Non ? Il a absolument fallu choisir cet ignoble truc en plastique qui s’écoule à des millions d’exemplaires et qui a la même tête de nouillasse, hijab ou pas, aux quatre coins de la planète ? Ben oui.
C’est tout le paradoxe de la démarche : on veut faire du traditionnel avec l’objet iconique de la modernité consumériste et on vante les bienfaits du mode de vie islamique avec le jouet qui en représente l’exact opposé. Soit cette fille est carrément sadique (« À défaut d’enturbanner la blondasse en vrai, je le fais sur une poupée qui lui ressemble ! »), soit elle n’a rien compris. Je ne sais pas si une quelconque petite fille s’est identifiée à son truc, mais il est surtout clair qu’elle déniché un nouveau segment pour le marketing de Mattel.




Barbie, au service des femmes depuis 60 ans.

Et c’est là que j’en viens aux trentenaires fauchés. Enfin, fauchés, tout est relatif : l’article s’adresse aux jeunes urbains actifs (j’allais écrire « en situation d’emploi », mais je crois qu’il faut se calmer avec la novlangue) qui lisent Slate, autant dire que Jojo de Maubeuge n’est pas très concerné. Il paraît que notre vie est très dure – j’écris délibérément « notre », parce que la journaliste fête ses 30 ans cette année, ce qui est aussi mon cas, et j’en déduis que le cauchemar qu’elle décrit devrait bientôt me concerner aussi – car nos amis se marient, font des gosses etc et que tout ça coûte des SOUS. Oui, c’est juste. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je ne me marie pas et que je ne fais pas de gosse, déjà parce que j’ai horreur de ça, mais aussi parce que je suis assez occupée à payer mes charges sociales et à absorber les hausses d’impôts pour ne pas en rajouter. Toutefois, la perspective de payer le voyage à Zanzibar de jeunes gens énamourés ne m’effraie pas plus que cela, parce que personne n’a jamais eu l’idée de me solliciter avec un projet de ce type et qu’une des vertus que la société libre et démocratique où nous vivons nous permet de pratiquer est précisément l’ESPRIT CRITIQUE.
-         -  Je pars en voyage de noces à Zanzibar, tu contribues ?
-          - Non.
-          - Je veux m’offrir une journée spa-cours de Pilates avec un pro venu des States, tu finances ?
-          - Non.
Voilà, fin de l’histoire : je gère mon tiers provisionnel. Surtout, j’ai assisté aujourd’hui à une formation sur les aumôneries pénitentiaires et les atermoiements existentiels de jeunes personnes qui se demandent comment financer l’EVJF de Jeanne-Micheline me laissent réellement de marbre.




L'EVJF en Angleterre, par Dougie Wallace

Fort heureusement, au terme de cette lecture déprimante, un éclair d’intelligence : l’article renvoie vers l’analyse d’un sociologue qui constate que nous (toujours ce « nous » agaçant) sommes une génération en mal de ritualité et de tradition. Je cite :
« Si dans les années 1970, certains jeunes, cédant à la pression parentale, se rendaient à la mairie en jeans troués – signe de provocation à l'égard de l'institution ou façon de la tourner en dérision–, aujourd'hui, les futurs conjoints font de leur union une grande fête accompagnée de comportements somptuaires. La mariée sera vêtue de blanc, au centre d'un groupe de plus d'une centaine d'invités, amis et parents ; les festivités, soigneusement préparées des mois à l'avance, s'étaleront sur un long week-end. La fête devra être "réussie" et son souvenir éternel sera conservé en photo, vidéo, mis en image sur le net. Et l'on invoquera la tradition, toujours fantasmée, pour espérer ancrer l'engagement dans la durée d'un temps immémorial. »
Eh oui ! J’en étais restée aux années 70 et à l’idée que le mariage était surtout associé à des centaines d’années d’autorisation du viol conjugal. Pas glamour glamour. Mais nous sommes de grands romantiques ! 10 années de Meetic et de coups d’un soir nous ont fait prendre conscience de la vraie, de la seule grande valeur de ce siècle :
LE COUPLE.




Et de préférence le couple légitime et inséré socialement, qui claque 10 000€ en traiteur et en photographe.
À vrai dire, la partie qui retient le plus mon attention est la dernière : la tradition fantasmée. Le mariage en blanc, c’est comme Maman, comme grand-maman et comme la femme de Clovis, probablement. Sauf que non, en fait. Là aussi, c’est du marketing. Et globalement, ces fêtes qui nous coûtent si cher, c’est aussi du marketing. En toute franchise, je doute un peu que nos arrière-grands-parents, qui n’étaient pas tous administrateurs coloniaux et capitaines d’industrie, aient pris de gaieté de cœur la décision de claquer le revenu de trois années au début de leur vie en ménage pour avoir le plaisir de poster des photos sur le Facebook de l’époque. Ces pratiques pseudo-traditionnelles ne reflètent que notre capacité financière accrue (voilà au moins des gens qui ne pleurnichent pas trop sur la crise) et notre besoin de ritualité individualiste. Ce n’est pas la famille que l’on célèbre en se mariant à grands frais, ni même l’ordre social. C’est soi-même.
Mais l’avantage, c’est que c’est un produit qui se vend bien.





[1] Attention, article politique : « un chat, un lynx : ils s’aiment, et ils n’ont pas honte de le montrer ».

dimanche, octobre 18, 2015

On n’est pas si mal ici, en fait



On peut légitimement s’interroger sur les pratiques de lecture des adolescents. D’ailleurs, en ont-ils ?
Je suis bien placée pour répondre à cette angoisse universelle, puisque j’ai passé cinq ans à tenter mollement de distribuer, dans les cartables des lycéens, quelques classiques de la littérature française et donc mondiale. Sans grand succès, évidemment.
Un peu attristée, j’ai fini par consulter les pythies de l’univers adolescent, à savoir les documentalistes des établissements scolaires successifs où j’ai traîné ma déprime. Toutes m’ont répondu la même chose : les lycéens n’aiment pas Balzac.
(Ah bon.)
Par contre, ils sont très friands de témoignages.
Mais quel type de témoignages ? Et qu’est-ce donc qu’un témoignage ?
Un témoignage, c’est une œuvre narrative écrite à la serpe où un individu (footballeur/politique/mère adolescente) raconte son parcours de vie et les leçons qu’il en a tirées, façon Candide de l’ère contemporaine. Bien évidemment, le témoignage répond à un canon éditorial assez stéréotypé, et la contribution du jeune auteur consiste surtout à personnaliser les dates et les noms de lieux à l’intérieur d’un schéma narratif fourni au préalable. En gros, le pitch est à peu près toujours identique : j’ai souffert, j’ai galéré, mais à la fin je m’en suis sorti.
Pourquoi cet intérêt de nos jeunes pour ce type de littérature ? Parce qu’elle leur évoque leur vie ?
Eh bien non, la réponse est plus surprenante : parce que les héros de ces romans du quotidien vivent des vies incomparablement plus merdiques que la leur.
« Que veux-tu emprunter, Sabrina ? Ce manuel d’initiation aux sciences physiques ?
-          Non, merci, je préférerais le bouquin sur la fille de dix ans mariée de force à un type affreux. »


Bonne lecture!

La lecture de cet opus a un effet rassurant : Sabrina est peut-être une quiche en maths, mais au moins, personne ne l’oblige à épouser son cousin et à rapetasser tous les matelas de la famille, qui plus est dans une maison sans chauffage dont la porte ferme avec du fil de fer. Sa vie, somme toute, est plutôt cool.
Eh oui, à l’inverse du principe qui anime les feel good movies (Regarde ce héros socialement inadapté qui parvient à sortir du trou en se lançant dans le modern jazz), les témoignages glauco-déprimants renforcent chez les ados le sentiment que leur vie vaut la peine d’être vécue.
Oui, cela pose le problème de l’empathie, mais disons que c’est un problème qui se pose d’une façon plus large dans les salles de classe et que la personne qui le résoudra n’est pas encore de ce monde.
Et puis somme toute, ça n’est pas très éloigné du sentiment qui m’a poussé à regarder hier soir un documentaire sur le Tadjikistan en replay sur Arte.
Le Tadjikistan, a priori, ça ne m’évoque pas à grand-chose, à part, parce qu’on me l’a beaucoup répété, que les Tadjiks sont des Perses.
« Pas des Turcs, des Perses ! »



Des gens sérieux.

Bref, à part ça, aucune image, pas un grand nom de la littérature, NADA.
Le documentaire suivait Davlat, un jeune entrepreneur de 45 ans, qui profitait de l’ouverture d’une route commerciale vers la Chine à travers le Pamir pour faire un trafic d’ustensiles de cuisine en plastique. Son activité frénétique avait permis à Davlat de s’enrichir raisonnablement, de financer le mariage de sa sœur, la maison de son frère et les uniformes scolaires de ses deux fils.
A priori, un conte de fées comme on aimerait en entendre plus souvent. (Par exemple au sujet de la Champagne-Ardenne.)
Cependant, la vie de Davlat ne ressemblait en rien à une prairie printanière emplie de primevères. Il faut dépeindre, déjà, son environnement.
Sa ville, Khorog, est la capitale du Haut-Badakhchan, une province autonome du Tadjikistan. Capitale : on se représente tout de suite une sorte de mégalopole couverte de monuments soviétiques à la gloire de la Révolution mondiale, Palais des Sports, multiplex, centre de vacances des cadres du Parti. Bon, eh bien non : Khorog compte en tout et pour tout 30 000 âmes. Comme si Auch devenait la capitale de la province autonome  de Haute-Lomagne. Craignos.


En ce moment, la Fête du Caillou à Auch


Evidemment, Khorog se trouve à 2 000 mètres et est coupée du monde 8 mois par an. Les commerçants sont donc contraints d’écouler les stocks d’ustensiles chinois en plastique de l’année précédente, qui ont donc bien évidemment commencé à fondre et à révéler leurs vertus cancérigènes. Davlat se tourne les pouces et aide ses enfants à faire les devoirs. L’horreur.
Heureusement, au printemps, la route vers la Chine redevient praticable : Davlat va pouvoir rencontrer ses fournisseurs. Il part donc avec son copain Navruz en direction de Douchanbé, la capitale du Tadjikistan. Navruz est conducteur de 44 : il vaut mieux, car la route est pendue au-dessus de l’abîme, sans garde-fou, et que les camions qui arrivent d’en face, probablement échauffés par les six mois d’attente, se sentent obligés de prendre les virages à 90. Dans la voiture, Navruz a l’air un peu tendu. Heureusement, arrivé dans la vallée, il peut se faire un peu plaisir : pour passer la rivière, il n’y a pas de pont, les camions doivent passer à gué, avec de l’eau jusqu’à la cabine. Ils font moins les fiers ! Navruz, lui, fend les flots comme un professionnel.


La Sécurité routière n'approuve pas ce message.

À Douchanbé, Davlat prend l’avion pour la Chine et Davlat file l’attendre au col de Kulma, d’où Davlat reviendra avec sa cargaison de casseroles en polystyrène. Sur le chemin, toutes sortes d’aventures l’attendent : moteur qui gèle, camions en rade, douaniers casse-pieds. Mais pour se remettre, Navruz dispose d’une ressource autrement plus réjouissante que nos grills d’autoroute : la tchâikhâne, ou maison du thé. Exactement comme à l’époque où Nicolas Bouvier traversait la Perse, les maisons de thé émaillent le parcours du routier : le samovar est toujours sur le feu, et le conducteur épuisé peut jouir des attentions maternelles de la tenancière, qui lui cuisine du riz aux lentilles ou tout autre met délicat qui égaiera ses papilles.



À l’écran, Navruz, qui vient d’apprendre qu’il restera coincé six jours dans ce bled pourri parce que Davlat est bloqué à la frontière, boit son thé philosophiquement. La voix-off commente : « Pour s’occuper, Navruz peut réparer sa voiture, que le froid et les difficultés de la route ont sévèrement endommagée. Pour vivre dans ces conditions spartiates, il faut une discipline de fer. »
S’il vivait en France, Navruz aurait sans doute déjà lancé six grèves de la faim et une pétition sur Change.org pour que la DDE se décide à prendre les choses en main. Mais les Perses sont, on le sait, des gens rudes à la tâche.

Conclusion : la France, pas si mal, au fond.

Marguerite au chat

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Matisse, 1910

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DES LIVRES

  • François de Singly, L'individualisme est un humanisme, 2011
  • Ihsan Oktay Anar, Le Traité de mécanique, 1993
  • François Pétrarque, Mon Secret, 1351
  • Emmanuel Carrère, Limonov, 2011
  • Gabriele D'Annunzio, Forse che sì forse che no, 1909
  • Théophile Gautier, Arria Marcella, 1852
  • Nina Babarkina, Contes populaires russes
  • Corneille, Médée, 1635
  • Boccace, Le Décaméron, 1353
  • Ovide, L'art d'aimer, 1 (oui, c'est une année, 1)
  • Ernestine et Franck Gilbreth, Treize à la douzaine, 1948
  • Philippe Ariès et Georges Duby, Histoire de la vie privée, 1981

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