jeudi, septembre 25, 2014

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Chronique de la vie au travail #1 : la sécurité alimentaire





On prend souvent trop à la légère la sécurité alimentaire.

Et pourtant.

On n’a que trop d’occasions de s’en repentir.

La sécurité alimentaire, c’est s’assurer que l’aliment que l’on consomme n’est pas une petite saleté destinée à nous faire trépasser dans des souffrances atroces au fond de la salle de restaurant d’un MacDo de Grigny.
C’est aussi un très beau principe qui consiste à s’assurer que les gens que l’on aime bien, et que les autres aussi, ceux qu’on ne connaît, ont assez à manger – mais bon ça a priori, on s’en fiche, vu qu’on n’est pas encore menacés par la famine, malgré la crise et tout ça (c’est même plutôt l’invasion de Snickers qui semble se profiler).
D’après les pubs du Ministère de la Santé qui sont affichées partout dans le métro et qui, j’imagine, doivent avoir leurs équivalents en spots de deux minutes sur les chaînes de la télé publique, on doit vérifier que ce que l’on consomme est sain, régime, sympa, diet, bref, pas des saloperies à 2500 calories qui font exploser notre ration journalière et nous transforment en petites baudruches à pattes tout juste bonnes à fixer notre écran d’un œil morne et à poster des liens débiles sur Facebook.
C’est aussi ce à quoi nous engagent les messages terrifiants figurant à l’arrière des boîtes de céréales du petit déj, qui font mine d’ignorer qu’on se les enfourne par ration de cinq cents grammes : non non non, mes amis, les céréales du petit déj, on en prend un petit bol type nourriture à oiseaux (grand comme ça, pas plus), on l’accompagne de lait écrémé (parce que l’autre, il ballonne), et on mange un bon YAOURT NATURE et une PETITE POMME avec pour les fibres et le calcium.

Quelle éclate.

Jusqu’ici je pensais que ces annonces faisaient partie d’une stratégie marketing des marques de malbouffe pour nous faire avaler leur truc en se couvrant moralement : « Oh mais non on les avait bien prévenus, ils le savent que c’est du beurk ce qu’on leur file, d’ailleurs on l’a bien mis sur la jaquette qu’il fallait ajouter une pomme sinon la valeur nutritive du Super Crispy fond comme neige au soleil. »
Toute personne ayant une vague expérience de la vie sait que le Super Crispy, on le mange au kilo au fond de sa couette en lisant un vague numéro d’une vague revue de culture gé parce que c’est dimanche et qu’on n’a rien de mieux à faire.
J’imaginais donc naïvement qu’avec moi, soixante-deux millions de Français riaient au nez des pubs du Ministère de la Santé, et retournaient s’attabler tranquillement devant leur sandwich au roquefort et leur cassoulet aux lentilles, avant d’aller, l’âme en paix, vaquer à leurs diverses occupations.
Et bien, que nenni.

Chaque jour étant riche de son lot d’enseignements, j’ai mis à profit l’étape d’aujourd’hui à la cantine de Joliot-Curie, le lycée où je travaille à Moscou (enfin ce n’est pas à Moscou, mais pas loin ; et puis on ne va pas ergoter), pour m’informer sur les pratiques alimentaires des Français – et c’est pas joli joli.
Déjà le Français, loin de s’empiffrer de glace à la truffe comme je le croyais, est au régime.
Pauvre Français.
Dire qu’en 1610 il finissait comme un gros lardon sur une chaise roulante parce qu’attaqué par la goutte. C'est un temps où on savait vivre.
Maintenant le Français avale de petites salades sans sauce, du poisson basses calories, des carottes à l’eau et du concombre. Et quand il s’envoie une lichette de vinaigrette, c’est discrètement, à la sauvette, comme un faux éclopé va piquer des sous dans un tronc d’église. Bref, il culpabilise. Il sait que son petit camembert du week-end lui sera décompté au Jugement Dernier et qu’il est temps de mettre le paquet pour se rattraper.
Ah qu’il est loin le temps où on buvait du Côtes de Bourg à la table des profs ! C’était autre chose de faire cours de latin en cuvant son gros rouge. Maintenant on est lucide : plus efficace, mais sans attraits.
Cernée par tous ces ayatollahs de la bouffe saine, j'angoisse un peu à table, d’autant que le cuisinier a jugé bon de préparer ses courgettes à la vapeur d’eau dans une chambre ultra stérile peuplée de vierges nées une nuit de pleine lune : bref, ça n’a aucun goût. Je vais donc à petits pas quémander un sachet de sel.
ET LÀ, TOUT BASCULE.
Le cuistot me fixe d’un œil ulcéré.
« Qu’est-ce qu’il vous faut ? »
« Ben, du sel. Vous savez, les petits sachets, là. »
« LE SEL EST RATIONNÉ. »
(Réminiscence XIVème siècle. Les Anglais sont à nos portes, on garde le sel pour les mourants et les cadavres.)
« Comment ça, vous êtes en rupture de… »
« Non mais, vous comprenez, il ne faut pas que les élèves prennent de sel, alors on le cache, comme ça ils n’ont pas l’idée de le demander. C’est comme ça qu’on les éduque, vous voyez. »
(Non, je ne vois pas, mais comme ça lui fait plaisir j’acquiesce ; et de toute façon il y a douze mecs de bac pro BEL qui attendent que j’arrête de bloquer la sortie du self avec mes histoires de sel donc il vaut mieux que j’évite de faire la maligne).
Le cuistot voit mon air déconfit et ajoute sur un ton plus pacifique :
« Bon vous comme vous êtes prof, on fait une exception, mais il faut que ce soit discret sinon ils vont comprendre. La règle, c’est goûter d’abord, et décider ensuite si on n’a besoin de sel. »
(La règle, oui oui)
« Bon ben allez prenez, mais vous savez qu’on a déjà mis DEUX kilos de gros sel pour faire cuire les trente kilos de pâtes, et c’est déjà BEAUCOUP TROP puisque la règle c’est un et demi. Et je peux vous le dire, depuis qu’on ne met plus le sel en évidence, les élèves ils en prennent beaucoup moins. »
En prononçant ces derniers mots il se rappelle que je bloque la moitié du lycée au sortir des bacs à poisson depuis cinq minutes et que j’attire l’attention universelle sur la question du sel beaucoup plus efficacement qu’une pub de l’Office de tourisme de Guérande. Il court donc farfouiller dans sa réserve à sel, et m’amène la précieuse denrée, histoire qu’on en finisse.
Après tous ces chichis je m’attends à ce que son sel soit mêlé de paillettes d’or et présenté sur un coussin orné de la fleur de lys, mais évidemment c’était un effet d’annonce et c’est le bête sachet de deux grammes qu’on nous sert dans toutes les cantines depuis que j’ai l’âge de m’en soucier, c’est-à-dire depuis 1997.
Dernier regard du cuistot :
« Deux kilos c’est beaucoup trop, hein, et on resale dans le bac en plus. »
Ouais allez c’est bon j’y vais, je vais retrouver mon yaourt nature et mes courgettes à l’eau, et on va parler d’Emmanuel Macron, ce sera drôle.

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