jeudi, octobre 30, 2014

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La vie de voyage #3: À la recherche de Saint Sava





Il fait nuit noire. Depuis deux heures la Fiat Punto roule dans des chemins défoncés noyés par la brume. Les panneaux indicateurs, quand il y en a, ne dévoilent que de sibyllines informations : Cul-de-Sac, Hameau des Loutres, Zone sanitaire interdite. La carte, quant à elle, est imprécise. Jamais personne, semble-t-il, n’a exploré ces recoins hostiles.
Les trois occupantes de la Punto n’en mènent pas large. Depuis huit jours qu’elles sont parties de Belgrade, elles ont compris qu’il ne fallait pas plaisanter avec les forêts serbes. Déjà la couche épaisse de brume dans laquelle elles sont immergées depuis le matin risque bien de leur coller une pleurésie. Mais surtout, on peut faire des rencontres tout à fait dommageables. Pas plus tard que la veille, elles ont échoué dans une vieille auberge de bord de route, au sommet d’une colline ; au fond de la salle se découpait mystérieusement, dans un épais nuage de fumée, la silhouette d’un vieillard armé, siégeant silencieusement entre un drapeau et huit photos de son fils mort. Pas rassurant.
Ce soir-là, elles ne cherchent pas les ennuis. En fait, elles cherchent un monastère. Plus précisément le haut-lieu de l’orthodoxie serbe, Studenica [prononcer Studenitsa ; enfin on n’est pas non plus obligé de prononcer]. Là est enterré le premier roi serbe, Stefan Nemanja ; et là son jeune frère, Saint Sava, a écrit la première œuvre littéraire en serbe, qui est, laissez-moi vérifier, le Guide pratique de la véritable foi orthodoxe de l’Eglise serbe. Tout un programme. Il va sans dire qu’elles sont très impatientes de se confronter à la vie et aux multiples œuvres de Saint Sava Nemanjić. Mais pour cela il va falloir trouver comment se tirer de cette fichue forêt.
Depuis le début du voyage, la route serbe a une certaine tendance à être boueuse, et la Punto, qui est une petite voiture bien brave, mais que je ne vous recommande pas pour entamer un Paris-Oulan Bator, finit généralement enlisée jusqu’aux jantes. Par ailleurs, les commerces d’alimentation sont rares dans la forêt, et nos voyageuses ont déjà passé suffisamment de soirées à brouter des miches de pain arrosées de café noir pour savoir qu’en fait, ça craint.
Une lueur ! Les y voilà. Il suffit de grimper (avec la Punto) ce raidillon de trois cents mètres pour rejoindre l’auguste enceinte et se mettre à l’abri des loups, des sorcières et des soldats de la FORPRONU.
La nuit, il est bien sûr hors de question de mettre un pied derrière les murailles, où les moines se livrent à de paisibles occupations, type prier ou manger des graines. De toute façon, le monastère serbe médiéval ressemble assez peu à une ville nouvelle du Val d’Oise : le plan urbanistique a plutôt été pensé pour écarter les importuns, et un gros moine à barbe (j’ignore s’il a une barbe en fait, mais on peut le supposer) clôt les portes vers 19h.
Cependant, il reste l’hôtellerie. Qui n’est pas mal : on dirait un konak ottoman. C’est d’ailleurs probablement un konak ottoman, puisqu’au XVIème siècle la région était, osons-le dire, turque. Je vous ai mis une photo de konak ottoman pour que ça fasse sens.


Un konak ottoman


Quant au monastère ceint de hauts murs, il est assez élégant.


Le monastère


Mais de nuit un 5 novembre, il ressemble plutôt à ça.



Qu’importe : nos trois donzelles dormiront cette nuit dans un lit propre, ce qui n’est pas arrivé, eh bien, depuis quelques jours - puisqu’entretemps il y a eu le nid de poussière géant de l’hôtel de Novi Pazar et d’autres gîtes sur lesquels je préfère, au sens propre, ne pas m’étaler.
Dans l’hôtellerie les boiseries sentent la cire, la cuisine sent la soupe, et les murs, splendeur inégalée, sont ornés de portraits grandeur nature des moines les plus éminents, vêtus de leur habit de parade, identique en tout point à celui de leurs ancêtres médiévaux. Attablées pour dîner, nos trois amies entament sans plus tarder une conversation urgente : faut-il, ou non, réagir aux agressions misogynes ? N’est-il pas préférable d’expliquer plutôt que de sanctionner ?
Le parti de la modération semble être sur le point de l’emporter, quand une voix masculine s’immisce dans la controverse :
-        -  “Hello girls, how old are you ?”
C’est un type de la table à côté, qui a un peu déconnecté de sa soupe. Il est avec un camarade du même genre, et, à voir leurs sourires imbéciles, ils ont débattu un bon moment de la meilleure technique pour entrer en conversation.
Silence de deux minutes. L’une des trois voyageuses se reprend, contemple le type, lui répond :
-       - Ecoute mec, tu nous excuseras, mais là, tu déranges.

Passer la nuit dans un monastère est toujours une expérience pleine de charmes. On y rencontre des types humains étranges et chaleureux, des voyageurs, des fous, des gens heureux ou désespérés. Cette nuit-là tout semble réuni pour créer l’enchantement. Sous la photo de l’higoumène un groupe de joyeux trentenaires fait bombance : ce sont les restaurateurs de l’église principale, le catholikon. Depuis le XIVème siècle en effet, il a pris un sérieux coup de vieux ; un époussetage s’imposait. Ceux-là ne demandent pas l’âge des choses : ils savent.
Et ils savent où est passé Saint Sava, ce que moi, en l’occurrence, j’ignorais. En visitant un monastère où a vécu Saint Sava, où il a consacré des heures studieuses à instruire les novices, où son frère est enseveli, eh bien, bêtement, je chercher Saint Sava. Surtout qu’à voir la frénésie qui entoure Sava en ce moment (construction d’une église géante à Belgrade, institut culturel, goodies), on peut imaginer que cet homme a quelque chose de particulier.
Pas plus de Sava que sur ma main dans le catholikon.
-       - Qui est-ce que vous cherchez ?
C’est un des restaurateurs du dîner de la veille, qui achève de poncer une pierre.
-       - Euh, Sava.
-       - Sava qui ? Saint Sava ?
-       -  Vous l’avez vu ?
-       -  Il est mort.
-       - Ah ! mince.
-       -  C’est pas grave, vous ne pouviez pas savoir.
En fait ce nouvel ami est doté d’une science inépuisable sur Sava et ses copains, et pour cause : il est restaurateur d’églises depuis l’âge de 21 ans.
-      -   Saint Sava n’est pas enterré à Studenica parce que SES RELIQUES ONT DISPARU.
Frisson.
-       -   C’est un coup des TURCS.
Et voilà, il faut évidemment que la discussion devienne partisane. Fatigants, ces voyages dans les Balkans : on finit toujours par en revenir là : c’est la faute des Turcs ; le conflit yougoslave, la crise, la pression immobilière à Thessalonique : la faute des Turcs.
Mais sur cette affaire il faut bien avouer qu’ils n’ont pas le beau rôle. Ce pauvre Sava n’avait rien fait de notable depuis son décès en plein XIIIème siècle. Il dormait, tranquillement, dans sa sépulture de Trnovo [pas de prononciation répertoriée à l’heure actuelle] quand déboulent les Turcs en pleine surexcitation guerrière.
Non content d’annexer les provinces balkaniques, le sultan se propose d’islamiser les Serbes qui sont pourtant, on le sait, rétifs à ce genre de projets. Il délègue son ami le pasha Koca Sinan, qui cogite l’affaire un moment.
Un plan génial germe dans son cerveau. Saisir les reliques de Sava à Trnovo. Les porter à Belgrade. Y mettre le feu.
Pour mettre l’épisode dans le contexte, il faut rappeler que pour les Serbes, Sava est plutôt un type bien. J’irais jusqu’à affirmer, à en juger d’après la page Wiki de Sava (Saint), qu’il y a une sorte de crispation identitaire autour du bonhomme.
Je vous mets le lien en copie, des fois que.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Sava

En tout cas j’étais heureuse d’apprendre que la cathédrale Saint Sava de Belgrade était le plus grand temple de la chrétienté orientale, moi qui croyais que c’était Vézelay.

Sava est donc, j’y reviens, un personnage suscitant une sorte d’adhésion enthousiaste. Il faut dire que, non content de rédiger des codes et des canons, il a consacré sa vie à des œuvres utiles : évangéliser les laïcs, enseigner aux jeunes (pas mal en effet), rapprocher le trône et l’autel, embrigader son père, un fieffé barbon, dans sa fondation du mont Athos où il a fini sa vie pieusement sous le nom de Siméon Myrrhophore.
Brûler ses reliques n’était peut-être pas l’option idéale pour sensibiliser les Serbes à la question de l’apostasie. Enfin je ne sais pas, mais quelque chose a raté dans le plan com de Koca Sinan, et les Serbes sont toujours orthodoxes.
Le restaurateur se veut rassurant.
-      - Vous ne pouvez pas voir Sava [cf. plus haut rôti à Belgrade], mais il y a son frère Stefan Nemanjić. [Il désigne plus loin un sarcophage en argent.] C’est le premier roi serbe, il a vaincu les Byzantins, les Bulgares et les Bogomiles.
-        -  Sympa.
-        - Si vous voulez j’ouvre le sarcophage.
-        -  [ ?]
-        -  [Air entendu] J’ai les clefs.
-        -  Hum, ah ?
-     -  Le jour de sa fête, on porte le cercueil en procession, on l’ouvre et les fidèles peuvent embrasser sa dépouille. Toi aussi tu peux le faire aujourd’hui !

-       -  Oh ? Oui oui ! Euh je veux dire peut-être ! En fait je ne suis pas sûre qu’on a bien garé la Punto. On en reparle plus tard hein ! Allez on se tire.

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