mercredi, octobre 22, 2014

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Chronique de la vie au travail #2: Savoir lire, pour quoi faire ?




L’autre jour, à l’issue d’une séance d’étude de texte avec une classe de 2nde, une jeune fille a demandé à me parler en privé. J’ai craint un instant qu’elle ne cherche à m’avouer quelque secret honteux, comme cela arrive de temps en temps, ou qu’elle se plaigne de sa copine Clothilde[1] et réclame de changer de classe pour ne plus avoir à la fréquenter (cela arrive aussi).
Rien de tout cela. L’élève souhaitait m’informer qu’elle envisageait de demander un passage en 1ère L (Littéraire, pour ceux qui auraient manqué la suppression du bac C) et me demander quelques conseils pour se mettre dans l’état d’esprit de la filière.
Je commence à la connaître un peu, et je vois qu’elle se donne du mal ; mais elle ne peut pas aligner deux mots écrits correctement. Sa syntaxe frôle le délirant, et toute son orthographe dessine le portrait d’une jeune fille, fort sympathique ma foi, mais dont le rapport avec l’écrit se cantonne à remplir sa fiche de renseignements au début de l’année.
Je prends donc un air faussement innocent et lui demande combien de livres elle lit chaque mois, toutes catégories confondues (romans, manuels de maquillage, magazines de foot, essais de philosophie analytique etc).
Elle me renvoie un regard stupéfait.
« Mais, euh… aucun. »
« Mathilde, vous vous rendez compte que pour suivre en filière littéraire, décrocher votre bac, et, éventuellement, faire quelque chose de votre vie avec, il pourrait être utile de lire quelques livres. Dans littéraire il y a lettres (il est vrai que l’étymologie est piégeuse sur ce point), et les lettres on les trouve surtout dans des livres. »
Elle ne paraît pas plus épouvantée que ça par les abysses que lui ouvre ma proposition. Je l’engage à s’abonner à J’aime Lire dès ce soir, et mets un terme à l’entretien.
Je crois pouvoir affirmer qu’en cinq ans de carrière, et presque trois cents élèves, j’en ai peut-être rencontré dix qui pouvaient aborder la lecture d’un texte de longueur et de difficulté moyennes.
L’immense majorité des adolescents arrive au lycée, et qui plus est au lycée général, en étant parfaitement incapables de se lancer dans la lecture d’un roman, même simple. Quant au lycée technique, c’est tout juste s’ils sont en mesure de déchiffrer une consigne de deux lignes et de l’appliquer correctement.
On pourra m’objecter, et cela a déjà été fait, que ma position relève d’un pur snobisme, et que savoir lire, c’est savoir déchiffrer – l’objectif que se fixent les instituteurs du CP pour la fin du premier trimestre. Savoir lire, ce serait donc pouvoir reconnaître dans le mot livre cinq lettres, composant deux syllabes, et dont l’articulation se prononce [livr].
Même en se limitant à cette définition peu extensive, je peux livrer à l’examen du public une bonne vingtaine d’élèves peinant à identifier les lettres dans un mot, et échouant systématiquement à prononcer (je ne dis même pas à comprendre) un mot qu’ils n’ont jamais rencontré. Ils découvrent « matelot » dans un texte ? Ils ne peuvent pas le dire. L’association des syllabes est insurmontable pour eux. Mais pas d’inquiétude ! Ils sont dyslexiques. Certes ils n’ont pas ouvert un livre depuis dix ans, mais ça n’a aucun rapport.
Par ailleurs, si l’école publique a pour unique objectif de former des gens sachant déchiffrer, je suggère qu’on fixe le terme de la scolarité obligatoire à 8 ans. Il n’est peut-être pas nécessaire d’ennuyer des gens jusqu’à 16 ans révolus avec des savoirs dont ils n’auront jamais rien à faire, et qui de toute façon leur resteront inaccessibles puisque, je le répète, ils savent déchiffrer et pas lire.
Mettons que nous destinions nos jeunes à devenir des lecteurs, c’est-à-dire à pouvoir lire plus qu’une phrase sans ânonner et à être mesure de la recopier sans y ajouter des fautes d’orthographe.
Comment se fait-il que nous arrivions à un résultat aussi lamentable ? Qu’ils puissent parvenir à l’âge de 15 ans en végétant au-dessous du niveau qu’on pourrait espérer chez un gamin de l’école primaire ? Personne, au cours de leur scolarité au collège, ne s’en est donc aperçu ? Personne ne trouve inquiétant que 80% des jeunes ayant obtenu leur baccalauréat considèrent le français écrit comme une langue étrangère, menaçante et, au fond, inutile ?
On peut considérer qu’il importe peu de leur apporter une culture littéraire. Cela se discute, mais n’a pas de rapport direct avec notre propos.
Mais savoir lire et écrire sa langue maternelle est une des compétences minimales qu’on peut exiger d’un citoyen.
Dieu sait pourquoi, cela paraît désormais si peu évident, et suscite si peu d’angoisse chez nos citoyens et chez les pédagogues chenus censés en faire les vainqueurs de la société de demain que je peux me retrouver, un vendredi soir, avec ma gentille Mathilde, dont les yeux reflètent cette sempiternelle interrogation :
« Lire des livres ? Pour quoi faire ? »




[1] Tous les prénoms ont été changés.

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