samedi, octobre 25, 2014

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Hérodote avait tout compris




J’achevais ces derniers jours un ouvrage que Ryszard Kapuściński a consacré aux Histoires d’Hérodote[1]. Kapuściński est un journaliste polonais réputé pour ses grands reportages menés en Afrique et au Moyen-Orient. Hérodote, eh bien, c’est à peu près le même personnage, mais deux mille cinq cents ans plus tôt : Grec d’Asie mineure, il arpente le monde connu, à savoir les pourtours de la Méditerranée, pour tenter de comprendre les mobiles secrets des grandes tragédies de l’époque, en particulier de la guerre gréco-perse qui a laissé Athènes en cendres une génération plus tôt.




Kapuściński affirme qu’Hérodote est son mentor : il invente la science historique, confronte ses sources, voyage pour vérifier de visu les nouvelles qu’on lui rapporte ; en bref, il refuse la pensée superstitieuse et tente de se former une opinion personnelle sur les enchaînements d’événements qui ont abouti au grand chaos qu’est la fin du Vème siècle. Il semble en particulier peu convaincu par la théorie selon laquelle les Scythes (sortes de Polonais) vivraient dans un nuage de neige permanent et n’en sortiraient que pour dévorer leurs ennemis morts et pour casser la tête aux méchants Perses. Kapuściński est bien placé pour le savoir : les Polonais sont des gens tout à fait pacifiques.
Hérodote s’est penché tout particulièrement sur les guerres gréco-perses, qui sont au Vème siècle ce qu’est la victoire de la France à la Coupe du Monde de 1998 : une série d’événements spectaculaires, incompréhensibles et angoissants. Pendant une trentaine d’années, des Grecs désunis et hâbleurs ont maintenu en échec l’Empire achéménide, la première puissance de l’époque, des gens, en somme, avec qui on avait modérément envie de se chamailler.
Mais ce n’est pas le point qui m’intéresse aujourd’hui. A l'issue du premier tiers de son livre, Kapuściński rapporte un épisode du siège de Babylone par les troupes de Darius Ier. Darius, c’est le type même du roi qui ne s'en laisse pas conter. Les Babyloniens le savaient d’ailleurs si bien qu’ils avaient anticipé les représailles : peu de chances que leur gentil souverain les laisse faire sécession comme ça à la cool, donc pour limiter les bouches à nourrir et les enquiquinements pendant les deux hivers du siège ils avaient fait étrangler leurs femmes et leurs servantes. Au moins celles-là, en cas d’échec de la rébellion, n’iraient pas conter fleurette aux vainqueurs.
Darius a l’air d’être le plus fort, et pourtant Babylone n’est pas prise. Le siège s’enlise, les Babyloniens fanfaronnent derrière leurs murailles, bref, rien ne va. L’armée perse sombre dans la démoralisation, et les aristocrates frissonnent à l’idée que Darius leur demande des comptes sur la conduite des opérations.



Darius, un roi qui ne donne pas envie de rigoler

L’un d’entre eux prend les choses plus à cœur que les autres. Il s’appelle Zopyre (inconnu au bataillon, me précise-t-on, mais il n’est pas impossible qu’Hérodote ait hellénisé les noms de braves personnages perses tout à fait respectés des manuels scolaires) et le sur-place de son armée le jette dans des tourments inexprimables. Pourquoi, Hérodote ne le dit pas ; mais en tout cas il invente un plan bien biscornu pour se tirer, et avec lui tous ses copains achéménides, de cette affaire embarrassante. Profitant d’un moment de repos, il se retire dans un lieu écarté, sort une vieille lame ébréchée et, au lieu de s’en servir pour trucider sauvagement les plantons grecs qui surveillent la scène ou, moins glorieux mais plus simple, de se libérer lui-même de l’existence, il se tranche le nez et les oreilles.
Pourquoi faire, grands dieux ?
C’est ce qu’Hérodote, et après lui Kapuściński, et maintenant moi-même, nous nous demandons aussi.
Quelle espèce d’intérêt peut-il y avoir pour l’armée perse à ce que Zopyre, que personne ne connaît de toute façon, se tranche le nez et les oreilles ? Il n’en sera pas plus efficace et risque même de faire perdre du temps à tout le monde en se plaignant qu’il a mal aux cartilages et qu’il a besoin d’une petite écharpe autour du crâne. Espère-t-il vraiment amadouer Darius, qui n’est pas vraiment le genre à se laisser impressionner par un petit bout d’appendice en moins, avec ce tour grotesque ? J’imagine la conversation :
« - Enfin, Zopyre, qu’est-ce que tu fichais ? Il y a une heure que je te cherche ! Tu crois que c’est le moment de partir en excursion ? Et puis qu’est-ce que c’est que ce mouchoir ridicule que tu te mets sur le nez ? Ecoute-moi quand je te parle ! 
- Euh, non, c’est rien [cof cof], un petit rhume [sifflement lugubre] ; j’étais parti faire une course, on ne trouve rien dans le camp en ce moment…
- Mais retire ce mouchoir ! Ne fais pas ta midinette, je vais m’énerver ! Et tes oreilles, qu’est-ce que tu en as fait de tes oreilles ? Quelle andouille vraiment, je vous ai bien choisis, tous autant que vous êtes !
- Mes oreilles ? Bah, je les ai coupées…
- Tu les as coupées ?…
- Hum, oui.
- Et pourquoi, je peux te le demander ?
- Euh… parce qu’on n’arrive pas à prendre Babylone.
- Tu as coupé tes oreilles parce qu’on n’arrive pas à prendre Babylone ?
- Oui. [Zopyre s’enhardit.] Oui, c’est pour ça que je les ai coupées.
- Bien bien bien. [Un temps.] MAIS QUI M’A FICHU DES CRÉTINS PAREILS ! On doit conquérir une ville et il se coupe les oreilles ! Et pourquoi pas les deux pieds, espèce de butor ? Je vais t’en couper des oreilles, moi ! Gardes, gardes ! Emmenez-moi ce demeuré et coupez-lui tout ce que vous pouvez, je dis bien TOUT, faites-vous plaisir, et vous me le ramènerez en KIT ! »

Contre toute attente, Darius ne réagit pas de cette manière. (On se demande un peu ce qui l’en empêche, puisque la règle d’or chez les souverains achéménides est de couper aux gens toutes sortes d’excroissances quand ils ont besoin de se défouler un coup : un téléfilm assommant sur TF1 ? Et hop que je coupe des têtes au service des programmes !)
Pourtant, je le découvre en progressant dans ma lecture, il est tout à fait ignominieux chez les Perses de déambuler sans oreilles. C’est la marque distinctive des prisonniers réduits en esclavage. (Pratique, en effet, d’avoir un esclave sans oreilles : on ne risque pas de le confondre avec une statue.) Il semble donc que Zopyre ait voulu se punir de l’échec collectif de l’armée et insinuer que ce siège serait, en somme, une grosse honte. Je laisse la parole à Kapuściński.
« De manière significative, Zopyre ne considère pas l’affront des Babyloniens comme un préjudice individuel dirigé contre lui. Au lieu de dire : « Ils m’ont outragé », il dit : « Ils nous ont outragés, nous, l’ensemble des Perses. » Mais pour échapper à cette situation humiliante, il n’envisage pas d’entraîner tous les Perses dans une guerre, il entreprend un acte isolé, individuel d’autodestruction (ou d’automutilation), acte qui, pour lui, représente une libération. »[2]
Si je résume, on nous dit donc que Zopyre, parce qu’il est humilié que l’armée perse passe dans son ensemble pour un ramassis de crasseux, décide d’assumer franchement la situation et retourne l’insulte contre l’insulteur : eh bien oui, je suis un inutile et une jambe cassée, la preuve ? je n’ai plus de nez.
Subtil.
Zopyre, en tout cas, n’a pas trop mal évalué l’humeur de son souverain puisque celui-ci, loin de lui ratiboiser les quatre membres, lui confie la direction de la contre-offensive ; et Zopyre, malin comme un singe, parvient à amadouer les Babyloniens et à les faire trucider jusqu’au dernier.
Mais arrêtons-nous sur l’affaire du nez. A la première lecture, il m’a semblé qu’Hérodote allait un tout petit peu trop loin et que l’acharnement morbide de Zopyre était à mettre dans le même sac que le viol collectif des Amazones par une bande d’ados prépubères et la surexcitation de Xerxès fouettant l’Hellespont à coups de martinet. Mais à tout bien prendre, son geste est assez humain. Face à une humiliation, réelle ou imaginaire, il y a trois attitudes envisageables. Laisser couler (c’est ce qu’on recommande généralement aux Parisiennes dans leur rapport à la gent masculine fréquentant les transports en commun). Se révolter de manière positive et efficace, en se syndiquant/en votant EELV/en mettant son poing dans le nez de l’agresseur. Ou retourner l’humiliation contre soi, pour lui donner un sens tout à fait différent de celui que l’insulteur comptait y mettre. Zopyre se sent traité comme un esclave, il devient un esclave. On en use de même avec les vocables peu amènes concernant les femmes : tu me prends pour une salope ? Je récupère le terme et en fais une arme rhétorique contre les discours vains des misogynes.
Le geste de Zopyre me fait aussi penser à une analyse lue récemment concernant les jeunes Européens rejoignant l’armée de l’Etat Islamique : beaucoup se sentiraient victimes d’un « défaut d’être » ; les sociétés dans lesquelles ils évoluent leur dénieraient la reconnaissance sociale, ethnique ou religieuse dont ils ont besoin pour s’affirmer. L’auteur de l’article s’étonnait à juste titre que parmi ces recrues, plusieurs aient joui d’avantages sociaux considérables dans leurs pays d’origine, études ou professions prestigieuses par exemple, et n’aient pas vraiment souffert, à première vue, d’un quelconque défaut d’être. Il concluait ainsi : la sensation de n’être pas reconnu peut découler d’un échec non pas personnel, mais collectif ; ces jeunes se sentiraient meurtris par les humiliations subies par leur communauté religieuse, et en réaction développeraient des comportements qu’on pourrait qualifier, au minimum, d’assez peu positifs.
Hérodote avait sans doute flairé un peu de cela en racontant l’histoire de Zopyre. Ce charmant jeune homme, qui a tout pour réussir, à qui l’affaire de Babylone devrait, au fond, très peu importer, qui retrouvera femmes et enfants à la cour de Suse, se transforme en épouvantail humain parce qu’il fait corps avec l’idéal aristocratique de l’armée perse. Je ne sais s’il faut excuser sa démence, mais Darius, en tout cas, termine sa guerre sur une remarque amère :
« Ah ! si seulement Zopyre avait pu conserver son nez ! »





[1] Ryszard Kapuściński, Mes voyages avec Hérodote, Pocket, 2006
[2] R. Kapuściński, Mes voyages avec Hérodote, p.165

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