mercredi, octobre 08, 2014

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La vie de voyage #1 : Dans l’enfer des Solovki (préambule)

Parfois, on part sur des projets de voyage simples, carrés, efficaces. Du tout cuit, du recommandé par les amis, le genre de combine qui les fait s’exclamer : « Ah mais tu vas t’éclater ! », « J’ai toujours rêvé d’aller là-bas ! », « Wah la chance ! ». C’est généralement le cas des voyages ayant pour destination la côte Ouest des Etats-Unis, le Canada (francophone, parce qu’y faut pas déconner), l’Australie (version grand tour, visa de travail et j’ai rencontré des Australiens super ouverts) ou le littoral croate.
Et parfois, on part en Russie.
La Russie ne bénéficie pas, on se demande pourquoi, de l’attrait glam de l’Australie. Je n’ai jamais compris le plaisir qu’on pouvait trouver à arpenter de grands espaces nus et austères peuplés de scorpions, alors qu’on peut arpenter de grands espaces nus et austères emplis d’églises à bulbes. Mais ce point de vue est partagé par peu de gens, et l’annonce d’un départ en Russie provoque généralement ce genre de réactions :
[La scène a lieu au cours d’un repas entre collègues]
A : « Ah et toi tu fais quelque chose cet été ? »
B : « Oui oui, c’est en train de se monter. »
A : « Parce que nous on pensait passer juillet en famille du côté de Lille, les estaminets, la chaleur humaine, pas comme tous ces Parisiens, enfin je dis ça peut-être que tu te sens visée, et puis en août peut-être le littoral croate, ou Istanbul, je ne sais pas, il paraît que c’est sympa, enfin c’est un pote qui y est allé qui m’a dit ça. »
B : « Ouais ouais, Istanbul c’est pas mal. »
A : « Alors et toi ? Tu penses à quoi ? »
B : « La Russie. »
A : « …………………………………. »
B : « Euh oui, enfin c’est un projet en groupe, voilà, quoi. »
A : « ………………… Mais qu’est-ce que tu vas faire en Russie ?!!! »
B : « Ben du tourisme, je ne vais pas soutenir les séparatistes ukrainiens, hé hé. »
La blague tombe lamentablement, mais c’est légitime.
A : « Mais y a quoi à faire en Russie ? »
B : « Je ne sais pas, Moscou, Saint-Pétersbourg, il y a des églises anciennes, et puis… »
C : « Mais c’est pas dangereux ?! »
B : « Pas plus qu’ici [NdT : Saint-Ouen], certainement. »
A, se mettant subitement à hurler : «  Mais t’as rien de mieux à faire qu’aller en Russie ? C’est quoi cette idée ? »
C, poursuivant une conversation entamée ailleurs : « ……. je sais pas, elle a dit qu’elle voulait aller en Russie, j’ai pas bien compris pourquoi……. »
A : « Ben évidemment c’est une idée typique de prof du général ! La Russie ! Sûr que ça doit être intéressant ! »
Désormais nantie de cette réputation de trompe-la-mort impertinente, je décide de passer sous silence les préparatifs de l’expédition. Fort heureusement, je n’ai pas évoqué le véritable objectif de notre voyage, qui n’est pas le Kremlin, le canal de la Fontanka ou le musée Pouchkine.
Notre objectif, ce sont les Solovki.

Une précision s’impose ici. Pour les maniaques du pèlerinage, dont je ne suis pas encore, les Solovki sont un incontournable, le lieu de tous les délices spirituels : c’est loin de tout, glacial, éprouvant, et peuplé de moines à barbiche.
Il va sans dire que ces lecteurs éventuels ne partageront pas les conclusions terribles que je tire d’un séjour de trente-neuf heures dans l’archipel.
Pour les autres, petit rappel Guide Bleu :
Les Solovki sont un ensemble d’îles situées dans la mer Blanche, à 150 kilomètres du cercle polaire, c’est-à-dire qu’à midi pile le 30 juillet étendu sur une plaque en tôle on continue à grelotter.
C’est aussi un goulag, parce qu’on n’allait quand même pas envoyer les types piocher des rocs en Crimée, là où il faut 28 à l’ombre.
Pour y parvenir, dans le cas étrange où on aurait conçu ce projet, on doit entamer un périple à travers les lointains septentrionaux de la Russie européenne, et passer quarante-huit heures dans une couchette aménagée façon cercueil. On ne peut ni se relever, ni s’accroupir (mais on a peu d’occasions de s’accroupir dans une couchette, j’en conviens), ni entamer de rotation sous peine de se retrouver le haut du crâne encastré dans le plafond. Par contre, on profite à plein régime des odeurs de pied du voisin, et la nuit de son festin à base de saucisse à l’ail et de cornichons à la saumure.
Au terme de ces deux journées, le train s’arrête à Kem.
Et tout commence.

Kem, c’est un peu le Finistère des Russes. On ne sait pas ce qu’il y a après, et on ne veut pas le savoir. Et en plus il fait moche.
Ce jour-là, en l’occurrence, l’adage ne se vérifie pas : Kem ménage ses effets, il fait tout de même 18 degrés. Le train, par contre, nous largue en pleine voie au milieu des chiens et des mémés qui vendent des myrtilles sur la voie d’à côté. (La mémé rythme notre voyage depuis le début : le train-couchettes étant dépourvu de wagon-restaurant, elle offre des compléments nutritionnels bienvenus au milieu de la routine des sachets de purée de patate en flocon et de bortsch lyophilisé. J’ai cru bêtement pendant deux mois que les mémés à myrtilles étaient une petite fantaisie de la ligne Petrozavodsk-Kem, et qu’aucun Européen n’avait jamais eu l’occasion d'en apercevoir, mais un reportage diffusé récemment sur Arte à 19h30 m’a détrompée.)
Pas de chef de gare pour accueillir les vaillants rescapés du train de Moscou, mais, comme à l’ordinaire, toutes sortes de clébards dépenaillés et leurs propriétaires en pantalon de treillis et torse apparent.
Sur trois cents mètres nous hissons nos sacs au-dessus des traverses et des paniers de framboises. Kem n’est qu’une étape dans notre itinéraire spirituel : pour aller aux Solovki, il faut prendre un ferry, qui part un peu plus loin, d’un village baptisé plaisamment Le Port des Ouvriers, pour ceux qui n’auraient pas compris que le coin n’était pas une annexe du Club Med de Palavas.
Un monsieur en treillis finit par nous charger à l’arrière de sa camionnette, et nous voilà partis pour huit kilomètres de route défoncée, jusqu’au Port des Ouvriers. Le ferry est prêt à partir. Trop bête : il reste trois billets et nous sommes quatre. Et ce ne sont pas les trois cent cinquante pèlerins surmotivés qui attendent à côté de nous qui vont nous lâcher une place sur l’entrepont. Ils en veulent, eux, Dieu les attend, pas comme nous qui attendons surtout une douche et une nuit de quatorze heures dans le doux ronron de la clim de l’hôtel.
Tiens, il fait un peu frisquet, on va peut-être ajouter un pull sur le premier, hein.
Ah bonne nouvelle, un pèlerin a lâché l’affaire, apparemment il a trouvé un pèlerinage au chaud. Dommage, on s’était déjà un peu habitués à l’idée de passer la nuit à Kem (on notera que dans le groupe, il n’a jamais été envisagé trente secondes de condamner un membre, celui qui aurait tiré la courte paille ou qui aurait été éliminé par la Voix, à passer seul la soirée à Kem pendant que les autres iraient baguenauder aux Solovki. La solidarité, ça a encore du sens pour certains. Soit on se galère tous ensemble, soit on se galère tous ensemble.)
C’est qu’il y en aurait eu des trucs à faire à Kem.
Bref, nous voilà donc dans le ferry, et c’est parti pour une traversée de trois heures dans une ambiance soviético-portuaire de bon aloi. Il fait un froid de gueux donc on reste tassés dans le sous-sol à dormir en tas sur la banquette. Les Russes ont l’air hyper préparés, ils ont tous des vêtements Vieux Campeur et des cache-cols, ça sent le coup fourré cette histoire. Moi qui plastronne depuis le début parce que j’ai pris un pull en cachemire, je commence à sentir l’insuffisance de notre équipement.
Le ferry accoste.


Bienvenue aux Solovki

Aux Solovki, il n’y a pas de mémé à myrtilles. On est passés dans une autre dimension de la mémé.
Il y a des mémés, mais elles ont trente-deux ans et elles ont juste l’air congelées. C’est peut-être normal, parce qu’il fait quatorze degrés et qu’il n’y a pas de bâtiment pour arrêter le vent, donc évidemment on a un peu froid. Le ciel est plombé façon petit matin au Havre, les journées torrides de Moscou paraissent un peu lointaines (ah bon c’était il y a deux jours et il faisait 37,2). En même temps, maintenant qu’on est là, on va s’y faire. Et puis ce n’est pas comme si la France était le pays du printemps éternel, on va faire un petit effort, on a survécus au mois de janvier.
Allons donc à l’hôtel, qui porte un nom guilleret, type Hôtel n°1 des Solovki ou Hôtel Solovki Premium, et comme la seule route est en côte avec des galets eh ben on va grimper la côte en traînant le sac sur les galets. (La prochaine fois ce serait peut-être mieux d’éviter les sacs qui se traînent. Il y a des sacs qui se tirent, des sacs qui se portent, les deux sont corrects, mais alors les sacs qui se traînent, surtout sur des galets, c’est une vraie horreur.)
Au premier coup d’œil, qui dure quand même vingt-cinq minutes parce que l’Hôtel Solovki n°1 n’est pas juste à côté et que, je ne l’ai peut-être pas dit, la route est en côte), la population des Solovki est composée de deux catégories principales qui s’excluent rigoureusement :
-          le monde religieux et ses diverses déclinaisons : popes, femmes de popes, pèlerins (qui sont des pèlerines). On identifie facilement les femmes de popes et les pèlerines à ce qu’elles portent un foulard à fleurs et une jupe à fleurs (mais pas raccord avec le foulard). Et elles ont l’air austère. En général. Et les popes, on les reconnaît parce que ce sont des popes.
-          le monde de la chasse, de la pêche, de la nature et des traditions. Essentiellement des types en treillis qui promènent des gros coutelas et des bouteilles d’eau ou d’un truc qui ressemble. Ils vont camper dans les recoins incultes de l’île et ils trouvent que les Solovki c’est encore trop méridional.
D’une manière générale tous ces gens n’ont pas l’air très frais – mais c’est sans doute un jugement hâtif, parce qu’on est rarement porté à la mansuétude envers son semblable quand on traîne un sac de dix-huit kilos sur des gros galets en se gelant dans un sous-pull en cachemire.
Enfin, l’hôtel. Les chambres réservées ne sont pas dispos, il y a dû y avoir un afflux subit de pèlerins (c’est vrai que c’est le genre de trucs qui arrive à l’improviste), donc on va pouvoir s’arranger mais ce sera cinquante euros. Cinquante euros la chambre ? Non, cinquante euros par tête. Il faudrait qu’on se rende compte : sur les Solovki, la norme c’est d’aller dormir dans la forêt et de tuer des ours à la machette, donc pour avoir un lit de camp et dormir sous une photo du monastère on peut bien mettre cinquante euros, que diable.
Ben allons-y pour cinquante euros.
Ah puis l’eau est coupée sur l’île. Sur toute l’île. Jusqu’à nouvel ordre. Ben oui ça veut dire qu’il n’y a plus de douche, vous pensiez vous doucher au lait d’ânesse ?
Ah oui et puis pour les petites commodités intimes ça va être compliqué aussi, mais pour ça il y a la forêt, la nature est bien faite.
Oui, c’est toujours cinquante euros.
Et non, il n’y a pas de ferry avant ce soir 21h.
La gérante nous jette des regards furibonds type DRH d’une usine d’empaquetage qui fait comprendre à un postulant que s’il renâcle à accepter le job mal payé il y aura huit cent cinquante candidats prêts à prendre sa place au premier claquement de doigts.
Conciliabule.
Bon ben ça se tente, on n’est pas en sucre, ça nous donnera l’occasion de visiter la forêt. Mais pour les cinquante euros, tout de même, ils pourraient offrir le thé.



La suite au prochain numéro.

2 commentaire:

  1. Pour trente euros de plus, l'hôtel offre une photo dédicacée du monastère ? Et si l'on met vraiment les bouchées doubles, suite premium double, ils déménagent le lit de camp dans une flaque d'eau salée entre les rochers et la toundra ? Il y a un concept à creuser.

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    1. Pour trente euros de plus on avait droit à de l'eau croupie pour se doucher, mais on a préféré la solution de luxe: les bouteilles d'eau pétillante de l'épicerie du coin. Parce que ce n'est pas parce qu'on est en vacances qu'on doit se relâcher sur l'hygiène.

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