mercredi, octobre 15, 2014

Filled Under: , , , , ,

La vie de voyage #2: Dans l'enfer des Solovki (développement)



Au précédent épisode, nos quatre amis ont débarqué dans l’archipel des Solovki où ils constaté :
-        -qu’il faisait froid
-        qu’il y avait des popes
-        que l’eau était coupée à l’hôtel.

Trêve d’atermoiements : nous nous répartissons dans les deux chambres qui nous ont été attribuées et mettons au point une tactique pour assurer la survie et la cohésion du groupe les deux jours qui viennent.
Pour ce qui est de se laver, eh bien, il faudra passer outre. La direction de l’hôtel a déjà défini ses priorités : il y a de l’eau pour le thé, mais pas pour se décrasser les arpions.
Par contre, étant donné que l’Hôtel Solovki Premium ne dispose pas d’un buffet illimité ni même d’une réserve de Snickers, il va falloir songer à s’approvisionner en bouffe. En respectant, bien sûr, les interdits alimentaires de chacun.
C’est là que la situation – déjà complexe – se corse.
Mise en regard avec nos quartiers favoris du vieux Paris, les îles Solovki sont sévèrement désavantagées niveau cuisines du monde. Ce n’est pas ici qu’on trouvera une variante au sempiternel triptyque bortsch-porc/patate-chou mariné. Il faut donc laisser tomber la pizza et revenir aux bons vieux classiques locaux : le hareng cru, le hareng cuit, le hareng en salade. Nul doute que le travail de digestion du hareng cru nous occupe une ou deux heures dans la bise des Solovki.
En attendant de repérer le trois étoiles Michelin du hareng, nous tentons une sortie vers le magasin d’alimentation du coin. C’est l’occasion d’apprécier une constante onomastique de la région : les boutiques, tout comme les hôtels, et, peut-être, les popes, portent non pas des noms mais des numéros, type Commerce de comestibles n°5 ou Débit de boissons alcoolisées n°22. Cela donne au village un petit cachet poétique, et nous épargne les fantaisies stéréotypées des noms de commerces français qui nous infligent à chaque coin de rue du Créa’Tiff ou Les P’tites coquines pour un magasin de dessous.
Au magasin d’alimentation n°5 on trouve le gratin du Solovkien, soit que la coupure d’eau ait fait paniquer tout le monde, soit que la demi-heure de queue devant les étalages de harengs constitue un temps fort de la vie sociale des locaux. Non, tout bien considéré personne n’a l’air de se ruer sur les bouteilles de flotte ; les clients se disputent plutôt les rouleaux de saucisse à l’ail qui ont décidément l’air de remplir une fonction essentielle dans les apéros de fête. Nous décidons de nous en dispenser. Par contre, nos projets de préparer une salade grecque assaisonnée d’huile d’olive se heurtent rapidement à la réalité : pas de fruits et légumes, et en matière d’huile d’olive on aura plus de succès à la vidange du mécanicien d’à côté. L’unique nourriture présente en abondance est le biscuit sec. Et pour le coup on peut en avoir de toutes les formes. Nous ratissons donc les réserves du magasin en eau pétillante et en sablés au pavot.
Pourquoi en eau pétillante ?
Parce qu’il n’y a pas d’eau plate.
Le drôle de l’affaire, c’est que cette eau était plutôt destinée à la toilette de chat qu’à la consommation (pour ça, il y a le jus de myrtilles).
On me fera remarquer que cette histoire de douche devient obsessionnelle et que, coincés sur une île à huit mille kilomètres du Quartier Latin nous pourrions avoir des préoccupations plus urgentes.
Mais c’est qu’il faut situer le contexte.
Nous avons voyagé deux nuits dans le train-couchettes (alias Platzkart) où l’installation du jacuzzi n’était pas encore finalisée. L’unique contact que nous avons eu avec le monde de l’hygiène a eu lieu dans un sauna de Pétrozavodsk [NdT : capitale de la Carélie] réservé à une clientèle choisie de putes et de mafieux. Nous aspirons à un retour à la normalité corporelle.



Le sauna de Petrozavodsk: accueil sympa, confort garanti

Nous sommes donc contraints de stocker notre eau pétillante dans la salle de bains, en attendant le moment béni où nous pourrons nous faire mousser la tête avec un fond de Dop à la cerise.
Les biscuits secs n’ayant pas vraiment contenté nos espérances gastronomiques, nous entamons le tour du village à la recherche d’une baraque de planches qui pourrait faire office de restaurant.
Sur les photos présentant les Solovki et leur principal attrait touristique, le monastère-prison Solovetski, on jugerait que l’archipel jouit d’un climat estival trois cents jours de l’année. Les popes mirent leur reflet dans des lagons azur et les campeurs s’enfoncent dans les forêts à la recherche de colibris et de papillons multicolores.
Pour un 30 juillet, on aurait donc pu s’attendre à un panorama urbain qui reprennent ces quelques éléments essentiels : enfants qui jouent/mémés à fichu/jeunes femmes court vêtues.
Eh bien point du tout.
Il apparaît d’abord que les Solovkiennes ont liquidé les Solovkiens et qu’il n’y a pas d’homme à l’horizon. (Ce n’est pas que ça me manque beaucoup, mais c’est un fait démographique intéressant.) Les Solovkiennes errent à travers le village en traînant d’énormes cabas et elles ont toutes l’air vaguement préoccupées par un truc. Les chiens sont en nette supériorité numérique par-rapport aux êtres humains et ils courent après des petites poules ou des vélos, la voiture étant, de toute évidence, un moyen de locomotion réservé aux popes.
On me fait remarquer que ces gens charmants sont tous, au choix, descendants des prisonniers du Goulag ou de leurs gardiens.
(Je commence à comprendre pourquoi on envoie les réfugiés ukrainiens repeupler ce genre d’endroits.)
Un trafic intense de population environne le monastère, qui constitue par ailleurs le centre géographique du village. On se doute que personne ne serait venu s’égarer sur cette île s’il n’y avait pas eu un monastère pour motiver un gusse surexcité il y a deux ou trois cents ans :
-         - Eh, poulette, il y a une opération immobilière qui est en train de se monter aux Solovki !
-          - ?
-        -  La baraque en tôles est quasi gratis, c’est le moment ou jamais d’en profiter, et il y a le monastère juste à côté, tu pourras camper dans la chapelle si ça te dit !

Une petite précision historique s’impose : le monastère n’a pas toujours servi de monastère. (Mais ça ne surprendra personne, à une époque où les églises servent de bibliothèque municipale ou de bar à cocktails.) D’une manière générale les Solovki ne sont pas l’endroit le plus fun fun de la Terre. C’est le haut lieu de la répression à la russe, répression contre toutes sortes de personnes entrées dans le collimateur des régimes successifs : déviants hétérodoxes, raskolniks (autres déviants hétérodoxes un peu bizarres), intellectuels, sociaux-démocrates, et, in fine, tout le monde. Au XVIIème siècle on se contentait d’emprisonner les gens dans des caches dans l’épaisseur des murs d’enceinte (il y a des gens qui paieraient des fortunes pour avoir un truc comme ça dans le 6e arrondissement). Au XXème on passe une étape et c’est le monastère entier qui devient un gigantesque cachot. Au début c’est assez convivial, les détenus ont le droit de lire Libé et d’écrire à leur copine ; avec Staline ça devient moins rigolo, il faut débiter des troncs et leur faire dévaler des collines ; et quand c’est trop fatiguant on dévale la colline avec le tronc.
On peut donc estimer, comme c’est notre cas, que ce lieu dégage plutôt de mauvaises ondes. Quand on considère que des pauvres types ont taillé des bûches par -50, on a moins envie d’aller boire du kvass dans la forêt.


Devant le monastère

Ce sentiment de vague oppression (accentué par la digestion difficile des biscuits à l’eau pétillante) se répand progressivement dans le groupe à mesure que nous faisons le tour du village et que nous constatons que non, il n’y a pas de buvette, et que le hareng, même cru, ce ne sera pas pour ce soir.
Il paraît que certains restaurants parisiens se sont mis à élaborer des concepts du type « Toi aussi vis mon handicap » (Mange dans le noir les yeux fermés pour constater à quel point c’est marrant de se renverser du gazpacho sur l’entrecuisse) ou « Teste ma cuisine rustique élaborée par toi-même ». Les Solovki, c’est un peu la même démarche, en version jeûne rituel de trois jours. Tous les restaurants de l’île sont partis en congé. Il y a bien des panneaux qui, dans le micro-centre touristiques (deux rues/une poule/une carcasse de Lada), rappellent qu’à l’aube des années 60 il y a bien dû y avoir des gens qui mangeaient des trucs dans les parages. Mais depuis ils sont morts. Coincés dans la même situation en Iran, nous aurions probablement été invités à dîner par douze familles différentes qui nous auraient ensuite contraints à passer la journée à jouer à des jeux de société ou à feuilleter l’album de famille. Là, nous sommes tranquilles ; pas une popesse ne songe à nous accueillir dans son home.
Par contre, nous mourrons de faim.
Après une petite excursion dans les forêts luxuriantes qui entourent le village, nous rentrons donc brouter des sablés et du fromage salé, en écoutant les rumeurs distantes des matous qui s’écharpent.






La suite au prochain numéro.

0 commentaire:

Enregistrer un commentaire