vendredi, octobre 17, 2014

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Mes nouveaux amis du web : au cœur de l’«économie du partage»




J’étais très occupée, ce mercredi, à feuilleter les journaux sur mon divan. Et voilà t’y pas que je découvre une polémique qui agite férocement les journaleux américains depuis quelques semaines.
Prêter son appartement à un inconnu, est-ce de gauche ?
Formulé de cette manière, ça paraît juste très imprudent. On entrevoit tout de suite les limites du procédé : l’inconnu, qui a l’air gaillard et avenant au premier abord, se révèle être un fou furieux. Il récupère les clefs le samedi en promettant de passer ses soirées à lire Proust et à manger des graines de courge. Et vous récupérez votre deux-pièces huit jours plus tard, baignant dans les fonds de cocktails et l’eau de la chasse. Les bouteilles de muscat de mémé ont disparu et il y a fort à craindre que les voisins du dessous n’aient déjà lancé une pétition pour vous faire éjecter de l’immeuble.
Bien évidemment, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Ce n’est pas à nous, en 2014, qu’on expliquera qu’il ne faut donner ses clefs à personne et que la petite sœur de la copine ira passer ses oraux de concours ailleurs, les hôtels Ibis c’est pas fait pour les chiens.
L’inconnu de la polémique n’est en fait pas complètement un inconnu : c’est un type dont on a vu la page Facebook. On atteint donc tout de suite un degré de confiance que huit mois de colocation n’auraient pu nous garantir. Ledit inconnu s’est aussi inscrit à un site de partage d’appartements, et manifeste ses intentions pacifiques en laissant le site gérer les interactions.

« Gertrude G. vous a laissé un message. Pour le voir, veuillez indiquer votre date de naissance et le nom de jeune fille de votre animal domestique.
Gertrude G. attend votre réponse. Pour entamer une conversation avec Gertrude G., entrez votre mot de passe composé de dix-huit caractères alphanumériques dont trois majuscules, un tiret et un smiley qui pleure.
Gertrude G. a accepté la transaction. Vous pouvez effectuer un paiement PayPal de 877,35€, dont 21% lui seront reversés. »

Nos journaleux américains se demandent si le nombre croissant de personnes acceptant d’entrer en contact avec Gertrude G. et de lui louer son studio du centre-ville de Palavas reflètent une tendance de société. En gros : aurions-nous cessé d’être de gros pleutres égoïstes pour commencer à tendre les mains aux autres et à créer du vivre-ensemble ?
Deux tendances s’affrontent.
Il y a l’option nerd/créateur de sites d’économie du partage (c’est comme ça que ça s’appelle, et non ça n’a rien à voir avec le troc).
Pour ce camp, prêter son appart, sa voiture ou son vélo d’appartement pour une somme modique, ce n’est pas une interaction économique : c’est un état d’esprit.
L’un d’entre eux va jusqu’à conter son expérience de retraite spirituelle dans une réserve de Sioux Oglalas, où apparemment il a passé des moments assez sympatoches puisqu’il en est revenu enthousiasmé par leur sens de la communauté, leur simplicité, leur approche décomplexée des rapports humains, etc. Ce sont ces vacances écolo qui lui ont inspiré l’idée de son site, où des urbains un peu fauchés acceptent de faire taxi le samedi soir sans payer de taxes ni posséder de licence.
L’autre camp est composé de contradicteurs hargneux, qui pensent que tout ça, au fond, c’est du vent, et rien d’autre qu’un énième coup du capitalisme mondial. Si les gens louent des chambres sur Internet, ce n’est pas qu’ils veulent vivre une expérience de dépaysement, c’est juste qu’ils n’ont plus d’argent.
Je cite :
« Ce n’est rien d’autre que la tendance naturelle du capitalisme, qui s’efforce constamment de rechercher des moyens plus efficaces de fournir des biens et des services. Les technologies de l’information nous permettent simplement de réduire les coûts et de faire émerger des gisements de valeur. »

C’est sûr que, malgré tout, payer son studio à Rome 100€ au lieu de 800, ça peut faire réfléchir.

Je ne prendrai pas directement parti dans cette discussion, qui m’a pourtant empêchée de dormir une bonne partie de la nuit suivante. C’est que jusqu’ici, quand je réservais un trajet sur BlaBlaCar, je trouvais que c’était, eh bien, un peu cool, et que ça méritait tout de même une bonne conversation en salle des profs.
« Laissez tomber, la SNCF c’est tellement XXème siècle, maintenant il faut miser sur l’économie du partage. »

Je reviendrai plutôt sur quelques souvenirs d’échanges (je ne sais pas bien pourquoi j’ai introduit le vocable échange dans cet article, vu qu’il est clairement question de biens qu’on loue, et je commence à comprendre, depuis que je loue un appartement, que cela s’apparence assez peu à avoir ce bien pour rien) divers et variés. Nous devrions pouvoir en tirer de petites conclusions d’ici peu.

Il y a un an, j’ai embarqué toute ma petite famille pour une semaine de farniente à Sète, la ville des canaux et du calamar. Hors de question de finir dans un motel hideux au bord de l’autoroute : je veux de l’authentique, partager la vraie des vrais Sétois.
Je m’inscris donc sur Airbnb et prends contact avec Jeannine, une charmante retraitée de 62 ans.
Jeannine est propriétaire, avec son mari, d’un luxueux quatre-pièces donnant sur un canal sétois, bref, la totale niveau authenticité, on pourrait presque faire un plongeon depuis une des quatre fenêtres du salon.
Je me présente à Jeannine, via la messagerie du site : je suis digne de confiance, chef de famille, je fais prendre l’air à mon frérot, je travaille en ZEP ; en somme, je suis une sorte d’abrégé de ce que la France produit de plus sain, de plus robuste et de plus intègre.
Elle accepte donc de me prêt.. pardon, de me louer sa demeure pendant la deuxième semaine des vacances de la Toussaint, pendant qu’elle-même et son époux vont profiter de leur résidence secondaire dans l’arrière-pays sétois.
Ce que Jeannine ignore, c’est que derrière mon air propret, je dissimule des intentions criminelles. Loin de me préparer à ranger son appart et à polir les parquets à la cire d’abeille, j’ai bien l’intention d’y introduire un
CHAT.
Et qui plus est un
PETIT CHAT.

Vous savez, ces animaux pourvus de multiples dents qui s’essayent sur tous types de surfaces, papier, carton, textile, gomme, garniture de matelas, dentelles d’Alençon.
Introduire un petit chat dans cet appartement, c’est donc lui signifier son trépas prématuré. À peine lâché dans les 90 m² du palace de Jeannine (parce que même sur Airbnb, le mètre carré est moins cher à Sète que rue du Cherche-Midi), l’animal va identifier quelques spots bien vulnérables et il reviendra régulièrement, pendant sept jours et sept nuits, y faire ses griffes jusqu’à annihilation totale de la matière.
Il n’est bien évidemment pas prévu d’informer Jeannine de cette circonstance. Il est probable qu’elle s’empresserait de dresser autour de son appartement une barrière de sacs de sable et de pourrir mon profil Airbnb.
Je laisse donc le chat à la gare de Sète avec le frérot et je vais récupérer les clefs en solo. Jeannine me présente avec émotion les papiers peints de la chambre à coucher. « C’est un artiste local qui a fait ça. »
Eh bien tu peux dire adieu à tes guignoleries, ma grosse, il y a le chat dehors qui attend de se faire les dents sur tes parois.
La semaine s’écoule calme et paisible, marquée de minimes incidents : le chat renverse un palmier nain / le chat escalade les fauteuils / le chat redescend les fauteuils qu’il a escaladés une minute plus tôt / le chat s’infiltre sous les couvertures tricotées et y fait un foin d’enfer parce qu’il a vu, ou cru voir, la forme vague d’un pied endormi ET J’EN PASSE.
On rempote tant bien que mal le palmier nain et on réintroduit les fils arrachés dans le revêtement du canapé.
Jeannine, dans sa grande candeur, nous a dit avant de partir :
« Vous laisserez les clefs dans la boîte aux lettres, on reviendra tranquillement de la campagne dans l’après-midi. »
Profite bien de ton appart, nous on est dans le TER.

A vrai dire les journaleux ne s’inquiètent pas que de savoir si les hôtes potentiels risquent de ruiner votre logement en organisant des partouzes et des débats littéraires. Ils se demandent si les rencontres suscitées par ces applications de partage peuvent déboucher sur de véritables amitiés, du genre revoir son loueur douze mois plus tard et prendre un pot.
(Et, pourquoi pas, occuper de nouveau son logement, mais à l’œil.)
Je n’ai personnellement jamais recontacté Jeannine.
Ni les vingt-deux conducteurs de BlaBlaCar à qui j’ai eu affaire depuis mon inscription sur le site. Pas même le médecin qui roulait en Prius.
Je crois que ça ne nous a jamais traversé l’esprit, ni aux uns ni aux autres.
C’était autre chose à l’époque où la pension de famille était le mode commun d’établissement des célibataires, et où les trajets en voiture de poste duraient du soixante heures pour un Paris-Vernon. Pas facile de tenir le coup en se contentant d’une appli Angry Birds. Il fallait bien engager la conversation.
C’est ce que nous montre Dostoïevski quand, au chapitre VIII de l’Idiot, le prince Mychkine pose ses bagages chez Gabriel Ardalionovitch dont la mère et la sœur louent des chambres à des hôtes « hautement recommandés ».
« Sans rien avoir d’extraordinaire, cet appartement dépassait, en tout cas, les moyens d’un employé chargé de famille, en supposant même à ce dernier un traitement de deux mille roubles. Mais Gania et les siens n’étaient installés là que depuis deux mois, et ils avaient choisi ce local exprès pour y installer des pensionnaires. »
Comme on le voit, Dosto ne suggère à aucun moment que cette petite entreprise puisse être motivée par autre chose qu’un pur désir de venir en aide à l’autre et de partager des moments sympacools autour d’une tartine de fromage de chèvre. Le facteur économique est, purement et simplement, absent des préoccupations de Gabriel Ardalionovitch.
Par ailleurs, l’introduction du prince dans cette famille aimante va conditionner une série de rebondissements, qui l’amèneront, à une échéance assez brève, à subir coup sur coup trois crises d’épilepsie et, après s’être fait rejeter successivement par deux donzelles, à finir prostré et abruti dans un asile de fous au milieu des montagnes suisses.
(C’est une lecture que je vous recommande chaudement.)
Il est vrai qu’au XIXème siècle on savait faire les choses de manière un petit plus conviviale et qu’à l’époque, le mot partage avait encore du sens.

Je suis contrainte d’interrompre ce billet par l’heure tardive et par mon chat, qui depuis l’affaire de Sète a pris sept ou huit kilos et demande un entretien permanent.
Si vous aussi vous avez fait des rencontres émouvantes avec un retraité inscrit sur Airbnb, envoyez-moi votre témoignage par courrier.
Si vous pensez que l’économie du partage, c’est l’avenir de l’homme, partagez cet article sur Facebook.


Sinon, à la prochaine.

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