samedi, novembre 29, 2014

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Chronique de la vie au travail #5: L’égalité à l’école, cette grande idée



Jeudi 18 octobre, 15h30, un cours normal. Comme j’ai une vague migraine consécutive à mon abus de jus de cranberry de la veille, je décide de manager la séance avec doigté. Hors de question de brusquer les jeunes, de les perturber par des déclarations contradictoires (« Répondez à la question »/ « Non, en fin de compte, fermez-la »), ou de bouleverser leur univers de valeurs avec un énième texte sur la tolérance, la diversité et la relativité des normes.
Je pose donc les enjeux dans les cinq premières minutes.
« Je vous rends vos copies aujourd’hui OUI OUI OUI je sais vous êtes stressés, alors vous pouvez vous calmer tout de suite, tout le monde (enfin, presque) a la moyenne, il n’y a pas de suspense, vous allez pouvoir écouter la correction avant que je vous les remette à, mettons 16h26, voilà, 16h26 c’est parfait. En attendant, voici les réponses aux cinq questions que vous allez tous me poser d’ici trente secondes, oui, justement, Gudule, la question que vous voulez me poser je suis probablement en train d’y répondre, hein ? Comment je peux le savoir ? Eh bien, voyons, vous voulez sans doute me demander à quelle heure je rends les copies ? Oui, c’est ça ? Je n’en sais rien, en fait, je n’ai pas décidé. Bon, à part ça, vous pouvez d’ores et déjà le noter : OUI, j’ai pris en compte le brouillon dans mon barème, NON je n’ai pas noté l’orthographe (dans votre intérêt ou dans le mien, je ne sais pas au fond), OUI j’ai noté en fonction du niveau que vous aviez atteint avant le devoir et pas de celui que vous serez censés avoir atteint après la correction, NON je ne rajoute pas des points si vous répondez aux questions pendant cette séance et OUI il y aura des notes pour rattraper. Allez, hop, on commence, et on va relire le texte histoire de se le remettre en mémoire. »
« MADAME ! »
« Oui, Jeannine, pourquoi est-ce que vous convulsez comme ça ? »
« Mais, Madame, c’est pas juste ! Vous allez nous faire la correction maintenant ! Comment on pouvait faire le devoir si on ne savait pas tous ces trucs ? »
« Je ne sais pas Jeannine. Je ne sais pas. »
Pendant que Jeannine et Paulette perdent les cinquante minutes restantes du cours à se scandaliser, Jean-Bernard et son voisin sont en train de périr d’ennui sur leurs sièges. Pour une raison que je ne m’explique pas, ils ont saisi l’essentiel de mon cours la première fois que je l’ai délivré, et ils aimeraient bien, je suppose, qu’on passe à autre chose. Mais, c’est bête, parfois, on n’y arrive pas.
« MADAME ! ça fait trois heures que je lève la main ! »
« Certes, et moi ça fait trois heures que j’essaie d’écrire le titre de la leçon au tableau pendant que tu m’interromps avec tes cris. Quel est le problème exactement ? »
« Vous ne nous avez pas dit s’il y a des bonnes notes ? »





Jean-Bernard se renfrogne encore davantage. Lucien, son meilleur ami, n’est pas de tempérament bilieux par contre. Vu que l’encéphalogramme de la classe tend à rejoindre l’épure de la ligne droite, il s’occupe : c’est la troisième feuille de têtes de lapin que je le vois remplir depuis le début de l’heure.




Grosso modo la classe se divise en trois clans. Le clan de Jeannine est de loin le plus gonflant. Peu nombreux, mais très fortement mobilisateur, il m’évoque les groupuscules gauchistes de l’ENS : quatorze membres, mais combien d’affiches déchirées en pleine nuit, de déclarations vengeresses sur les publications des partis adverses !
Jeannine et ses copines ne comprennent à peu près rien à mon cours. On ne peut pas dire pourtant que j’y investisse des trésors d’intelligence et de subtilité : je tente, avec une conviction faiblissante, de leur enseigner des recettes toutes faites pour entrer dans l’esprit de l’examen. Il s’agit, au fond, de recopier mot pour mot les plans que je leur donne, et – mais tout est là – de savoir à peu près lire un texte court. Je pourrais m’y escrimer pendant quinze ans que le résultat serait le même. Jeannine a à peu près autant d’espérances d’atteindre le niveau du bac de français que moi-même de finir éminence grise de l’Aga Khan. Ce n’est pas possible, mais j’essaie.
Le clan intermédiaire, c’est tout le monde. Des petits jeunes bien mignons, dont la personnalité, bien souvent, disparaît derrière les perruques blondes, les coupes de footballeurs ou, pour les plus affirmés, les keffiehs noués autour du menton. Ils ne sont pas franchement captivés par ce que je leur débite, mais au moins, ils ne braillent pas et n’ont pas l’air d’estimer qu’ils me font un grand honneur en débarquant dans mon cours (en retard et l’air endormis).




Ceux pour lesquels je me lève le matin, ce sont les cinq ou six, parfois plus, souvent moins, qui ont l’air d’avoir un semblant d’activité cérébrale quand ils rentrent chez eux et éventuellement le week-end. Ceux qui me regardent avec passion quand je leur annonce que Victor Hugo a payé au prix fort son engagement contre Bonaparte.
« Ah bon ? il n’a pas retiré ce qu’il avait écrit ? »
« Non. C’est ça, quelqu’un qui va au bout de ses convictions. Il passe vingt ans sur un rocher, mais il ne retire pas ce qu’il a écrit, et il ne se vend pas un autre. »
« Ah ouaaaaaaais… »
Jean-Bernard et Lucien sont, au sens strict, des choupinets. Quand je leur demande de barbouiller cinq pages sur un sujet quelconque, ils reviennent avec une carte SD et un documentaire de huit minutes où ils ont résumé les enjeux de mon cours (« Parce qu’en fait, on trouvait ça marrant, donc dès que vous voulez qu’on recommence vous nous dites ») et fait apparaître en gimmick Hugo déguisé en rappeur West Coast avec un bling en forme de rocher.
Autant dire que la cohabitation entre Jeannine et Jean-Bernard s’apparente plus au clash des civilisations prophétisé par Samuel Huntington qu’à un bel élan commun vers la culture et le développement de soi.
Bizarrement, j’arrive assez peu souvent à concentrer mes efforts sur Jean-Bernard. J’aimerais bien pourtant. Au bout de cinq ans, je commence à saturer de raconter les mêmes âneries sur la doctrine naturaliste et la méthode du commentaire composé, donc si on pouvait passer à la vitesse supérieure, ça m’arrangerait. Lire des textes de plus de vingt lignes, par exemple. Ou qui feraient allusion à des périodes historiques nébuleuses, comme la Révolution (« C’est en 1945, c’est ça ? »). Je sens Jean-Bernard assez réceptif, mais Jeannine s’en contrefout.
Et si Jeannine a un talent, c’est celui d’emmener la classe avec elle.
Je ne sais pas qui est le pédagogue halluciné qui a décrété qu’en mêlant les types d’élèves jusqu’à l’âge de vingt-trois ans révolus, on obtiendrait une sorte de vortex ascendant. Comme si la culture, la sensibilité et la curiosité des uns allaient contaminer, par simple friction des âmes, ceux qui passent leurs soirées l’œil rivé à leur téléphone.
En réalité, c’est tout le contraire qui se produit. Mon cours vise le niveau médian, ceux qui veulent bien essayer, comme ça, pour voir, et parce qu’il faut bien rentabiliser les huit heures qu’on passe chaque jour au lycée.
Dans les faits, le clan des paumés contamine tout. Ils ne comprennent pas, et ne voient pas pourquoi les autres devraient comprendre. Ils meurent d’ennui donc ils jacassent, se lèvent, interfèrent en permanence, réclament pour eux une attention que je dois accorder à trente-cinq personnes. À la fin ils n’ont pas davantage compris, mais leur objectif secondaire est atteint : je n’ai pas pu faire mon cours.
Ils imposent aussi à leur camarade leur rythme de travail. Jamais trop vite, c’est leur credo. Je découvre ainsi qu’un groupe d’optionnaires de latin de Terminale S (la prétendue filière d’élite), censément pas les plus à la rue donc, ne sait pas reconnaître la première déclinaison (« Terra ça veut dire quoi ? Hum ? Non ? Et le cas ? la fonction ? Non bon laissez tomber. ») et ne peut pas identifier une conjonction de subordination dans un texte de trois lignes. Sûr que ça valait la peine de leur payer un professeur de Lettres classiques pendant six ans.
Ce qui est dommage tout de même, c’est que pendant que Jeannine pousse des cris et que Lucien dessine des aliens sur sa trousse, les exigences des grandes écoles et des concours prestigieux n’ont pas tellement baissé. Que le cousin de Lucien, dont les parents sont légèrement plus fortunés, l’ont rapidement sorti de cette classe d’excités et l’ont inscrit dans le lycée privé de la ville voisine, où les plus à la peine prennent six heures de cours particuliers dans la semaine. Le jour du bac, lui saura peut-être lire le texte – il a eu le temps de s’y préparer pendant l’année.
À force de prétendre lutter pour l’égalité, on aboutit à une situation amusante où les inégalités s’exacerbent et où ceux qui luttent pour s’en sortir sont entraînés dans une spirale infernale d’échecs et de désillusions. Comment peut-on croire sincèrement que des élèves que tout oppose, leur milieu, leurs familles, leurs centres d’intérêt, leur appétence au travail, leur culture scolaire et in fine leurs ambitions, entrent en classe comme des pages vierges ? qu’en passant le seuil de ma porte ils laissent derrière eux ce bagage et se découvrent, trois ou quatre heures par semaine, une passion pour la littérature ?
De fait, seuls ceux qui ont acquis, de par leur éducation, le goût de la culture et de l’effort savent le manifester en classe. Les autres ne comprennent tout simplement pas ce qu’on attend d’eux. Dans le doute, ils bordélisent. C’est toujours une occupation.
On oppose à cela toutes sortes d’arguments fallacieux. « C’est le charisme du professeur qui doit remplacer la culture familiale. » « Peu importe qu’ils sachent lire (compter/analyser/décrire/apprendre/tenir leur agenda/faire leur lacets), c’est une génération qui a développé d’autres compétences. » « Il faut partir de leurs centres d’intérêt et pas de nos références à nous. »




On brade. Impossible de faire lire à une classe lambda un roman de longueur moyenne ? On évite donc de lire. Jeannine ne se sentira pas en difficulté. Pendant ce temps, Jean-Bernard, parents CSP+, me montre sa copie : six fautes en deux lignes. « Ben non je ne lis pas, ça ne sert à rien. »
Les fondements du lycée français sont toujours aussi élitistes : pour s’en sortir et atteindre le niveau prétendument requis, un élève devrait être autonome, gérer son travail seul, se constituer une culture générale, pratiquer les langues étrangères et faire le lien entre toutes les matières qu’il apprend. Curieusement je ne vois pas trop tout cela dans les travaux rendus. Pas grave ! les fondements n’ont pas changé, l’examen, par contre, est une coquille vide. Pas besoin de maîtriser l’orthographe ou la lecture pour passer le bac de français : recracher le cours fera l’affaire.
Qui sort gagnant de tout cela ? Le cousin ? Devant le désastre lui fait la différence. À lui les écoles prestigieuses !

Les résultats de l’ENA viennent de tomber. Quarante-cinq places, dix femmes, des noms à particules, bien français, les beaux quartiers. Merci l’école de la diversité. J’y penserai demain matin devant Jeannine. « Parce qu’il faut qu’on l’apprenne le cours en plus ?! »

3 commentaire:

  1. En bonne voltairienne, Marguerite Petrovna, tu nous fais rire et réfléchir en même temps. Et le rire, si l'on en croit Démocrite, est la plus noble expression du désespoir...

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  2. Il a bien raison, Démocrite. Mais il faudrait troquer le rire contre des outils plus efficaces et faire bouger les choses!

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  3. Merci pour cet artcile, j'ai éclaté de rire à deux reprises. Je ne me suis pas encore résignée mais je m'épuise dans ma fonction. Tristement vrai et criant de vérité!

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