jeudi, novembre 27, 2014

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Je vais mettre mon fils à l’école romaine



Il est 6 heures, Marcus Lutatius Plancus vient de se réveiller. Et comme ce n’est pas un fainéant, il ne reste pas au lit à écouter France Inter en trempant des biscottes dans son Ricoré. La journée commence, il faut aller au Forum, inspecter les prisons, faire exécuter deux ou trois condamnés, bref, se rendre utile à la République.
M. Lutatius Plancus n’est pas seulement un citoyen impliqué et un électeur consciencieux. C’est aussi, eh bien, un papa. Et en l’an 63 avant notre ère, c’est du travail.




Pas autant qu’aujourd’hui, vous me direz ; quand on doit emmener tous ses les week-ends ses enfants à la base de loisirs et leur faire apprendre la viole de gambe, je peux bien concevoir qu’on abdique une partie de son existence d’adulte libre et conscient.
Marcus, c’est un autre type de père. Je me fie à la lecture de l’Histoire de la vie privée, notamment les chapitres consacrés à l’évolution de la cellule familiale romaine, écrits par mon copain Paul Veyne (bisous). On y lit, à la page 21 : « La naissance d’un Romain n’est pas seulement un fait biologique. Les nouveaux-nés ne viennent au monde, ou plutôt ne sont reçus dans la société, qu’en vertu d’une décision du chef de famille ; la contraception, l’avortement, l’exposition des enfants de naissance libre [NdA : ça ne veut pas dire qu’on en fait des tableaux, hein] et l’infanticide de l’enfant d’une esclave  sont des pratiques usuelles et parfaitement légales. […] À Rome, un citoyen n’ « a » pas un fils : il le « prend », le « soulève » (tollere) ; le père exerce la prérogative, aussitôt après qu’est né son enfant, de le soulever de terre, où l’a déposé la sage-femme, pour le prendre dans ses bras et manifester ainsi qu’il le reconnaît et refuse de l’exposer. »




Charmante époque. Je serais assez d’avis qu’on remette ces pratiques au goût du jour, et qu’on les prolonge jusqu’aux dix-huit ans du gamin ; parce qu’après tout le potentiel de nuisance de certains jeunes ne se révèle que sur le tard – j’ai d’ailleurs une liste assez complète de proscriptions urgentes portant sur trois départements d’Île-de-France.
On peut donc se figurer qu’un père de famille au premier siècle avant notre ère n’aurait pas commencé à paniquer le 2 décembre sur la quantité de cadeaux à acheter pour le Noël sa progéniture. Ce qui n’empêchait pas qu’ils fussent des éducateurs très attentifs : les enfants d’un citoyen avaient intérêt à revenir de chez le grammairien avec des bulletins corrects, sinon l’investissement concédé sur leur avenir se serait révélé infructueux, et là, direction le tas de fumier.
Je découvre au passage que le père de famille conservait toute sa vie le droit de faire exécuter un enfant ou, plus raisonnablement, de le déshériter. Un orphelin de dix-sept ans jouissait donc d’infiniment plus de droits qu’un adulte de cinquante dont le père aurait eu la mauvaise idée de s’accrocher à la vie.
Au-delà de leur aspect folklorique, je trouve que ces informations mettent en perspective de façon amusante notre propre conception de la famille.
Je ne prétends pas que les Romains s’en soient affranchis. Le contrat matrimonial était bien le premier lien social, la paternité reconnue fondait la transmission du patrimoine. Mais le lien affectif qu’on y a surajouté était secondaire. S’il existait de l’affection entre les membres d’une même famille, on s’en félicitait ; sinon, on passait outre.
Les Romains prêtaient d’ailleurs assez peu d’attention à la parentalité biologique, et préféraient bâtir leurs stratégies familiales grâce à l’adoption : un jeune homme brillant pouvait être adopté par un sénateur en mal d’enfants, ou désireux de s’assurer que son successeur soit à sa hauteur.
À y réfléchir, c’est assez vertigineux. On nous assène depuis un siècle que nos origines familiales conditionnent toute notre vie psychique, et que nous n’aurons jamais fini de payer les erreurs et les névroses de nos parents. Et voilà des gens qui se soucient fort peu de savoir qui sont leurs parents ! Nous sommes persuadés d’être responsables des difficultés qu’ont nos enfants à apprendre, à progresser, à devenir des adultes, ou simplement à être heureux. Et voilà des gens qui, lorsqu’un enfant n’accomplit pas les espérances qui ont été mises en lui, s’en débarrassent et en choisissent un autre !
Je trouve cela très rafraîchissant. En voilà au moins qui n’auraient pas manifesté en 2013 pour exiger que chaque enfant à la mamelle aient droit à un papa et une maman en bonne et due forme, qui aient le bon goût de perpétuer les stéréotypes de genre et de les conforter de l’illusion que la réussite d’une existence passe par la constitution d’un couple hétérosexuel monogame et indissoluble. La mère du petit Caius, la femme de Marcus, était déjà passée dans deux autres lits, sans que cela cause au cher bambin de troubles psychologiques irrémédiables, ni que cela génère une jalousie morbide chez son troisième époux.




 Marcus, justement, vient de sortir de chez lui après avoir reçu les innombrables clients venus lui présenter leurs compliments matinaux. Il doit savoir aujourd’hui quelle province il sera appelé à gouverner.
La nouvelle tombe : c’est la désillusion. Le voilà préfet de Seine-et-Marne. Autre chose que la province d’Asie ! Lui qui espérait mettre en coupe réglée les cités marchandes de la côte, c’est râpé ! Il va en être réduit à décider des horaires d’ouverture des piscines municipales d’Ozoir-la-Ferrière. Et que faire de Caius, son aîné, qui doit, dans un futur pas si lointain, prendre la succession de son père et prétendre comme lui aux magistratures les plus prestigieuses ?
Caius est une petite frappe qui passe ses samedis soirs à courir les quartiers mal famés avec ses camarades, rosse les passants attardés et entretient trois maîtresses sur les deniers paternels. Sa mère est désespérée. Marcus espérait bien adopter le troisième enfant de son maître de musique, un petit jeune plein de belles qualités, mais il vient de mourir subitement. C’est raté pour cette fois. Il reste à voir ce qu’on peut faire de Caius. Il a quinze ans, il peut courir la gueuse si ça l’amuse, mais cette fois-ci il va accompagner son père, la Gaule ça l’éduquera, on sait qu’il fait très froid l’hiver.




Marcus, une fois installé à la préfecture de Melun, inscrit son fils au lycée voisin, pour qu’il se divertisse à préparer le bac. Le mois d’octobre arrive : c’est l’heure de la première rencontre avec les enseignants. Le cas de Caius inquiète son professeur de sciences économiques.
-          « - Monsieur Plancus, je dois vous dire que je suis assez préoccupée par Caius. Je le trouve fatigué. Vous êtes sûr qu’il se porte bien ? Il n’y a pas eu de problème dans votre famille ?
-        - Non, rien. Quoique… on a retrouvé mon frère suicidé, mais tout le monde s’y attendait ; il n’a pas pu justifier ses rentrées d’argent à son retour de Sicile, il fallait bien que ça finisse comme ça ! D’ailleurs j’aurais apprécié qu’il ne tarde pas autant, cela nous aurait évité à tous des moments de nervosité, mais bon, tout le monde n’a pas un sentiment très net de la dignité.
-           - Mon Dieu ! Et Caius est au courant de tout cela ?
-          -  Eh, bien sûr, pourquoi ne le serait-il pas ?
-         -  Vous avez pensé à consulter un psychologue ?
-          - ?
-         -  Le pauvre enfant arrive à dormir la nuit ?
-        -  Je n’en sais rien, il dort rarement chez moi ; il a quinze ans, il loue un appartement de six pièces pour recevoir ses maîtresses et organiser des festins ; je n’en sais pas plus. Si cela faisait du grabuge, de toute façon, je lui en ferais voir !
-          Mais comment peut-il travailler dans ces conditions ?
-      -    Ecoutez, Madame je ne sais plus quoi, je pensais que nous étions là pour parler des performances de Caius, et je peux vous assurer que j’ai bien assez à faire pour ne pas me soucier d’un jeune homme qui est largement entré dans l’âge adulte. C’est à lui de voir s’il a envie de réussir ses examens ; si cela ne l’intéresse pas, il végètera toute son existence, et ça ne me concerne plus.
-        -  Mais il faut qu’il s’épanouisse dans une filière qui lui correspond !
-       -   Je crois que ce qui lui correspond pour l’instant, c’est un séjour de deux ans à la tête d’un régiment. Ca renforcera son civisme et son esprit de décision.
-         - Il a le projet d’entrer dans l’armée ?
-       -   Mon fils n’a aucun projet du tout, c’est moi qui décide s’il a des projets. Vu l’argent qu’il me coûte, je ne vais pas en plus lui demander son avis ! Pour l’instant, j’ai décidé qu’il me succèderait dans la carrière des honneurs ; mais j’avoue que j’ai quelques doutes, et vous ne faites pas grand-chose pour me rassurer. S’il me déçoit, ou qu’il revient de son commandement sans avoir durablement impressionné ses hommes, il ira surveiller le régisseur de mon domaine de Campanie et j’adopterai mon neveu, le fils du suicidé. Il a dix-sept ans, mais il est déjà questeur, et je peux vous dire que ça ne traîne pas ! En plus, si je m’y prends assez vite, je pourrai récupérer l’héritage de mon frère. Ce serait dommage que ça se perde…
-        -  Vous avez d’autres enfants ?
-        -  Non.
-        -  Caius est fils unique ?
-       -   Non, il a deux sœurs.
-       -   Il s’entend bien avec elles ?
-      -    Pourquoi le saurais-je ? et quelle importance ? Elles sont restées à Rome, la première a treize ans, je la marie à mon retour, la deuxième est trop jeune mais elle promet assez, je pourrai peut-être en fait quelque chose, du côté des Calpurnii Macedonici, vous savez, le père rentre tout juste d’Afrique…
-       -   Merci, Monsieur Plancus, je pense qu’il y a d’autres parents qui attendent, pourriez-vous me signer la feuille de présence ? Bonne chance à Caius, hein ! Et qu’il prenne un peu soin de lui, ce jeune homme !

-        -  Soin de lui, bof. Je pense qu’il va aux bains, comme tout le monde.

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