samedi, novembre 22, 2014

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Chronique de la vie au travail #4 : La joie des sorties scolaires




Vos élèves confondent Napoléon et Jacques Chirac ? Ils croient que les Illuminati ont construit la Pyramide du Louvre ? que le forum des Halles recouvre un cimetière maya ?
Qu’à cela ne tienne. Vous allez les emmener en SORTIE.
En tant qu’habitué des places à 5€ du poulailler de la Comédie-Française, vous savez pourtant que passer la soirée devant le Misanthrope en compagnie de la 2nde 18 n’est pas franchement une partie de plaisir. Au milieu du IIIe acte, Ludivine sera probablement en train de hurler « Madame ! Madame ! Hugo m’a piqué mon sac ! J’vois rien, y fait noir ! », et au sortir de la salle, vous aurez droit à la panoplie des commentaires pertinents : « Trop belle ta robe ! », « T’as vu, ce bouffon s’est mis à côté de sa copine, il croit que personne a remarqué qu’elle le prend pour un boloss », « C’était trop de la merde. J’y crois pas qu’on nous traîne voir ces trucs. J’aurais préféré rester devant les Anges. »
En tant que fonctionnaire, vous ravalez ces souvenirs cuisants et, trois ou quatre fois l’an, vous sacrifiez au rituel de la sortie.
Au fond de vous, une sorte de vague conscience, façon signal lumineux indiquant la sortie dans un tunnel du RER, vous rappelle qu’une sortie n’a jamais guéri un élève persuadé que son prof est stipendié par le complot maçonnique mondial. Mais vous essayez. Encore. Et toujours.
L’année dernière, devant mes copines les ST2S, je me lance dans une tirade exaltée : « Alors, pendant l’entretien avec l’examinateur, vous n’oubliez pas de parler de vos sorties au musée… »
« Au QUOI ?!! »
« Au musée. Vous êtes bien allées dans un musée une fois dans votre vie, tout de même ? »
« Ouaich non ! Les profs ça leur faisait trop peur de nous emmener ! On aurait tout cassé ! »

Bon. Un remède s’impose. Et vous n’êtes pas comme ces frileux qui ont craint qu’elles cassent tout, hein, vous savez qu’elles ont 17 ans et que la maturité a fait son chemin, que l’appel de la culture est le plus fort, etc etc.
Je me demande malgré tout comment, en vivant dans un périmètre qui, certes, contient un certain nombre de cités craignos, mais se trouve somme toute à trois kilomètres de Paris, sur une ligne de métro, deux lignes de RER, je ne sais combien de bus, qui renferme un monument aussi secondaire que la Basilique des Rois de France, elles ont réussi à atteindre la majorité sans mettre les pieds dans un musée. Au fin fond de la Creuse, ça s’entend. Mais là, je peine à comprendre.



La Basilique de Saint-Denis en 2050


Nous voici donc embarquées pour une expédition au Louvre, circuit Les Grands Chef-d’Œuvres Eternels. Je potasse la brochure une demi-heure : ça devrait suffire, aux dernières nouvelles elles ne savaient pas situer l’Antiquité sur une frise. On va se focaliser sur l’acquisition des savoirs fondamentaux ; l’histoire de la statuaire hellénistique, ce sera pour l’année prochaine.
La sortie est facultative, puisqu’elle aura lieu en soirée, pendant la nocturne. J’escompte ainsi éviter la foule, et donc minimiser les risques de contact entre mes donzelles et une troupe de Japonais taciturnes. Vu les piques qu’elles se lancent entre elles (« Ouais, grosse vache, tu crois que t’es belle avec ta tête de Sri Lankaise ? »), je préfèrerais éviter qu’elles les couvrent de « Faces de Jaune » ou autres joyeusetés.
16 se sont inscrites. Nous sommes trois. Tout devrait bien se passer.
A 18h40 devant la Pyramide, la moitié du groupe n’est toujours pas arrivée, je commence à craindre que cette opération finisse au Starbucks du coin. Mais, surprise ! les voilà ! Et, hum, elles sont 28 ! Sûr que c’est fatigant de cocher son nom sur une liste ! On va donc se faufiler en toute discrétion à l’intérieur du musée !
Avant d’entamer notre affaire, je case le topo introductif.
-          On ne disperse pas. On a déjà retrouvé des corps d’élèves dans les sous-sols du musée. Pas d’enquête, pas de coupable. C’est à elles de voir si elles veulent rentrer chez elles en un seul morceau.
-          On n’agresse pas les visiteurs, même ceux qui leur bouchent la vue devant un tableau. Des gens sont venus de très loin pour voir la Joconde, ils ont payé 12€ pour entrer, on respecte leur engagement.
-          On fait des pauses, parce qu’on va marcher six kilomètres, monter des escaliers, se perdre dans des salles présentant des centaines d’astrolabes en bronze, des peignes en ivoire et des bijoux mérovingiens, et que personne, je dis bien personne, ne doit savoir que nous sommes ensemble.
-          Il y aura interro lundi prochain.

C’est parti.

Nous nous faufilons pardon nous entrons en trombe dans les salles antiques. L’objectif : trouver la Vénus de Milo. Contrairement à mes prévisions optimistes, les Japonais sont en force et créent une barrière de sécurité autour de la dame.
« Ouais, Madame, c’est quoi ce truc ? C’est censé être vieux ? »
« Ouais, Bernadette[1], vous le voyez sur le cartel, cette statue date du troisi… AH MAIS VOUS FAITES QUOI LÀ ?!
Les copines de Bernadette ont bousculé un troupeau de frêles Japonaises et tentent de palper les hanches de la Vénus.
« Nan mais attendez, ça peut pas être aussi vieux, ça n’existe pas ! »
« Hum, si si ! Mais ce sont rarement les originaux blabla »
Bernadette me regarde avec commisération. Elle se demande comment son lycée, pourtant mal coté, peut se permettre de recruter des gens assez naïfs pour gober les élucubrations des conservateurs de musée.
« Non mais Madame, c’est ce qu’ils vous disent. Faut pas croire. »




Nous enchaînons sur les peintures italiennes. Si vous avez déjà arpenté la rue de Rivoli un mercredi après-midi pendant les soldes d’été, vous vous représentez très exactement la Galerie d’Apollon à 20h32. Evidemment, six élèves sont déjà portées disparues.
« Comment ça, elles sont parties aux toilettes ? Je vous ai dit au moins dix fois qu’on avançait et qu’on ne pouvait pas attendre que tout le monde se soit refait le maquillage ! C’est n’importe quoi ! Est-ce que vous avez leur numéro de téléphone au moins ? »
« Ben non, c’est des pauvres meufs, pourquoi est-ce qu’on les appellerait ? »
Après enquête, il s’avère que les pauvres meufs ont souhaité faire un selfie dans les grands escaliers, que la première tentative n’était pas concluante, ni la deuxième, que le téléphone de Jeannou est tombé en panne de batteries, que… « BON ALLEZ TANT PIS on enchaîne, elles sauront bien se retrouver, elles n’ont pas trois ans. De toute façon si on reste là à ne rien faire il y en d’autres qui vont se barrer. Allez, on va voir la Joconde ! Et vous restez group… VOUS LÀ-BAS VOUS REVENEZ ! C’est dans L’AUTRE DIRECTION ! »
« Excusez-moi Madame, ce sont vos élèves ? »
« Hein ? Pas du tout, je ne les connais pas. Pourquoi ? »
« C’est parce qu’elles poussent des cris. Ce n’est pas un comportement acceptable dans un musée. Pourriez-vous leur dire ? »
« Euh, oui, euh, d’accord, je vais voir, allez hop on se bouge. »
Difficile malheureusement de passer une consigne à l’ensemble du groupe. Deux élèves accaparent mon attention :
-          Elisabeth, alias le Bouledogue, qui trottine avec difficulté sur ses ballerines en papier et me menace de mille tourments si on ne « trouve pas bientôt un tapis roulant ».
-          Lucette, qui peine à contenir son agressivité (c’est elle qui a traité sa prof d’histoire de « vieille salope » trois jours plus tôt) et qui s’est mise en tête de lacérer la Joconde avec ses clefs de scooter. « Vous croyez que je peux ? »
Merci l’équipe de direction qui a eu l’idée de placer la précieuse Mona derrière une vitre blindée, apparemment on avait prévu que je viendrais faire un tour avec la 1ère ST2S2. Lucette est un peu désappointée.
« En plus c’est tout petit ! Quelle arnaque ! »
Sa voisine renchérit : « Pour cette taille je ne vois pas pourquoi ils en parlent autant. C’est juste une fille, quoi. »
Grand succès par contre pour les Noces de Cana, qui font face au tableau de Léonard. Là on en a pour son argent. Je tente d’intercaler un blabla sur la signification de l’épisode biblique, mais elles ont déjà fichu le camp : apparemment quelqu’un a signalé la présence des trois disparues à l’autre bout de la galerie. Nous les suivons au pas de course.




Je commence à me douter que nous ne finirons pas le programme, le groupe montre des signes d’épuisement. Mais je tiens malgré tout à les mener dans le pavillon des Arts de l’Islam : nous avons eu, deux mois plus tôt, une polémique assez violente sur la représentation du Paradis dans les mosquées ottomanes.
« Vous allez voir, les faïences d’Iznik c’est super. »
Je n’avais négligé qu’un minuscule aspect de la question : les Arts de l’Islam, ça n’est pas la zone la plus courue du musée ; on y trouve donc essentiellement des couples BCBG en admiration devant la céramique iranienne, des étudiants de l’INALCO et des vieillards égarés. Mes ouailles font donc fâcheuse impression :
« Madame, la vieille moche là elle m’a dit qu’on faisait trop de bruit. Mais on parle pas fort ! C’est les autres qui n’ont qu’à parler plus fort ! »
« Oui, bon, alors, Lucette, ça n’est pas comme ça que ça marche, parfois vous devez vous adapter aux codes de l’endroit où vous entrez, et je vous assure que ça ne vous fera pas de mal. »
« Rien à foutre ! Elle n’a qu’à fermer sa gueule ! »
Nous descendons voir les faïences. Sur le chemin nous croisons les tapis persans. Lucette me lance avec son regard de folle : « Vous allez voir, je vais marcher dessus ! »
Obnubilées par mes histoires de jardins de tulipe, je file en tête avec les deux élèves qui me sont restées fidèles. Un cri déchire l’atmosphère : c’est ma collègue. Elle court à ma rencontre :
« Elle a essayé de monter sur le tapis ! »
« On l’a vue ? »
« Non. »
« Peu importe alors. Allez, on sort d’ici ; elles en ont assez fait. »
Je crois pouvoir enfin me débarrasser d’elles. Que nenni : j’ai eu le malheur de mentionner la présence d’une momie dans l’aile des Antiquités égyptiennes. Elles ne sortiront pas sans l’avoir vue : il faut savoir tout de même si c’est un « vrai mec ».
Malheureusement, les Antiquités égyptiennes, c’est loin, et je sens pointer l’émeute. Nous décidons donc de traverser le musée littéralement en courant, pour voir notre momie et rentrer.
Cela implique de longer les murailles du Louvre médiéval. Madeleine m’arrête devant une poterne.
« Pourquoi ils ont mis ce truc ici ? Ca sert à quoi ? »
« Quel truc ? » (La fatigue commence à peser et je me vois mal lui expliquer de façon exhaustive les fonctions d’une porte dans un mur.)
« Ben ça. Ces gros murs. »
« Euh… Comment dire… C’était le Louvre, mais avant… [Je me remotive.] Je veux dire, c’est le Louvre du Moyen-Âge. Après on a ajouté des bâtiments plus modernes autour et au-dessus. »
« Ah, ils vous ont fait croire ça ! »
« Fait croire ?... »
Madeleine, tranchante : « Le Moyen-Âge, ça n’a pas existé. »
S’il y a des médiévistes qui passent par ici, je m’excuse. Je n’ai pas été la hauteur.
« En effet, ça n’a pas existé, et moi non plus je n’existe pas, ce musée n’existe pas, et vous, surtout, vous n’existez pas. D’ailleurs rien n’existe et c’est pour ça qu’on va sortir de là rapido. »
Evidemment nous ne parvenons pas à débusquer la momie, elle a dû être déménagée. Je sens que les élèves piaffent d’impatience. A la place je tente de leur refiler des sarcophages et des momies de chat, mais rien n’y fait : même les ibis ne parviennent pas à les émouvoir.


Parfois je me demande si Voltaire n'avait pas raison 
quand il trouvait les Egyptiens bizarres.


Un sous-groupe décide donc de faire sécession. Nous restons avec les dix dernières, épuisées et avachies, quand Lucette se met à hurler : « Elle est là ! elle est là la momie ! » Nous bifurquons dans un couloir : surprise ! Les sécessionnistes sont revenues ! Elles ont tenté de prendre l’ascenseur : curieux, tout de même, parce que l’intégralité de notre parcours depuis la Pyramide s’est déroulé de manière horizontale ; ça ne les a pas empêchées de monter au 5e, de redescendre, d’en prendre un autre, toujours verticalement, c’est bête, et donc finalement de nous retomber dessus. Tant mieux : ça nous permet d’apprécier ensemble la momie.
« Vous croyez qu’il nous entend ? »
« Sans doute. Faites attention à ce que vous racontez. »
« Mais il n’y en pas qui se réveillent ? »
« Si, mais ne vous inquiétez pas, elle est fatiguée. Vous êtes le vingtième groupe à venir la voir aujourd’hui. Elle n’a plus l’énergie. »
Tout le monde est satisfait, nous entamons donc le trajet retour. Débrief dans les couloirs : 
« T’as vu, j’ai pris une photo de ma copine ! »
« Qui ça ? »
« Mona Lisa ! C’est ma pote ! »
« Elles sont où Jacqueline et Dorothée ? »
« Elles font un selfie. »
« Franchement je vois pas l’intérêt, elles sont trop moches. »
Cette histoire de selfie me fait penser que j’ai promis une photo pour le site du lycée. Je leur propose donc une pose de groupe devant la Pyramide.
« Madame, on peut chanter l’hymne de Cachin ? »
« Euh ? non. »
« C’EST NOUS LES FILLES DU 9-3 ! Ca-chin en force ! Ca-chin en force ! »
La photo ne s’impose peut-être pas, finalement.
« Allez, vous savez comment rentrer ? Tout le monde a son ticket ? Bon allez c’est super, bonne nuit à tout le monde ! »

Allez, vous aussi vous en avez fait de belles sorties, non ?





[1] Tous les prénoms ont été changés.

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