dimanche, novembre 16, 2014

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La vie de voyage #4 : Sur la route de Batoumi



"Fais gaffe à la mémé! Freine! Freine!"
La Tofaş freine avec difficulté sur la route mouillée. Comme on pouvait s’y attendre, les plaquettes de frein n’ont pas été révisées depuis 1975. La voiture fait une embardée, la mémé a tout le juste se temps de se propulser entre deux étals de pastèques, mais tout va bien, nous sommes saufs.
« Font n’importe quoi, ces vieilles, ça ne s’arrange pas dans ce coin ! »
Nous sommes aux abords de Hopa, une bourgade dont, bien évidemment, personne n’a jamais entendu parler. Si j’avais su ce qui allait nous arriver à tous, et à moi particulièrement, dans cette ville-frontière turque permettant de rejoindre la Géorgie, eh bien, j’y serais allée quand même, mais avec un petit frisson dans l’épine dorsale.
Depuis quelques jours nous gravitons autour de Trabzon, l’antique Trébizonde, qui a perdu de son lustre d’antan et ressemble désormais à une décharge à ciel ouvert hantée par les cafards. Pas moyen d’y trouver une enseigne Avis : nous avons donc loué la Tofaş à un marchand de rasoirs Gilette qui avait dû repousser son week-end en Crimée. Et la Tofaş roule, péniblement, mais elle roule.
Tout le monde ne connaît peut-être pas la Tofaş. C’est l’acronyme utilisé par un constructeur turc pour fabriquer en douce des Fiat Punto, en plus déglingué. Depuis Bursa, il pond des centaines de milliers de ces petits véhicules robustes, pratiques, élégants, qui dépassent aisément en côte un engin de chantier lancé à plein régime. Il leur manque la clim, mais personne n’est contraint de voyager en Turquie en août, que je sache.
La Tofaş du marchand de rasoirs, en plus d’être hautement représentative de l’esprit national turc, nous coûte 50€ pour la semaine. Le marchand n’ayant pas fixé de lieu ni de jour précis pour la restitution, nous envisageons donc avec sérénité la possibilité de la laisser au fond d’un ravin.
Nous voilà donc lancés dans une expédition pas comme les autres : faire le tour exhaustif des églises géorgiennes de ce petit coin Nord-Est de la Turquie, où s’étendait autrefois le légendaire royaume de Géorgie. Ces églises sont souvent oubliées dans des villages, ou au sommet de collines, que plus personne n’escalade.
Bref, que du kif.
Pour expliciter l’enjeu j’insère une petite carte de la région. On voit très bien Trabzon, et surtout les grands axes autoroutiers, ce qui est moins intéressant.




Evidemment, la tentation est grande de jeter un œil aux abords de la Géorgie. La Géorgie, ça suscite tout de suite des rêves : le monastère des Ivirons, les belles Circassiennes, le vin de Kakhétie, les joyeux montagnards qui jouent du fifre, etc.


Belle Circassienne


Mais impossible d’entrer en Géorgie avec une voiture louée en Turquie ! Même à un marchand de rasoirs ! Le pauvre Monsieur serait furieux d’apprendre que nous avons filé avec sa Tofaş. Et comme chacun sait, la douane turque plaisante assez peu avec les Tofaş et les peshmergas.
Nous en sommes donc réduits à humer l’air de Géorgie depuis Hopa, un bled minable et déprimant où s’entassent les migrants géorgiens venus participer à la cueillette du thé.
Qu’importe.
Nous garons la Tofaş devant le seul hôtel de la ville, une tour de quatorze étages au béton défraîchi. Une enseigne à lettres émeraude couronne le perron : c’est l’hôtel Papila.
Monsieur Papila, que nous prenons d’abord pour un majordome, est à la réception : nous n’avons pas même le temps de lui demander d’où il vient, qui il est, et s’il aime son métier qu’il nous balance le topo :
-          Papila c’est un nom laze. Rien à voir avec les papilles ou les papillons. Ici c’est un nom parfaitement normal et assumé.
-          Les Lazes sont une peuplade de la mer Noire réputés pour leur gros nez. Les Turcs les prennent fréquemment pour têtes de T… pardon je m’égare.
-          Son hôtel est excellemment coté parmi les touristes russes qui sont nombreux dans la région. Nous sommes donc au meilleur endroit pour apprécier les splendeurs de la Lazie.
Ma mère, qui n’en manque pas une, en profite :
« Justement, on aurait bien aimé se promener dans les environs ! Mais impossible d’aller en Géorgie ! C’est dommage, vous voyez ! Batoumi a l’air superbe. »
(De fait, les champs de thé commencent à nous sortir par les trous de nez. Retrouver une ambiance urbaine, ne serait-ce que pour une paire d’heures, nous ragaillardirait sans doute.)
Papila réfléchit une seconde.
« Je vais demander à ma femme. »
Madame Papila restera l’énigme de ce séjour. Existait-elle vraiment ? Papila ne l’enfermait-il pas dans une tourelle, ou pire, ne maintenait-il pas la fiction d’une Madame Papila, pour accentuer la véracité de son personnage de Laze sympa ? Son chef détaché ornait peut-être depuis quinze ans les toilettes de la suite patronale. Nous ne le saurons pas. Tant mieux, peut-être.
Pendant ce temps, un acolyte sourd et muet nous escorte vers nos appartements. Il nous fait pénétrer, Marie-Caroline[1] et moi, dans une chambrette tapissée de moquette marronnasse. Je jette mon sac sur le plumard : un type sort de la salle de bains et éteint sa clope.
« Excuse-moi Monsieur, je crois que vous utilisez nos toilette. »
Sans un mot il se dirige vers la sortie, tapote la bosse de l’acolyte et nous laisse dans la pièce enfumée.
Depuis la salle de bains, Marie-Caroline pousse un cri scandalisé :
« Le dégueulasse ! Il a laissé des mégots dans la cuvette ! »
« Laisse tomber, c’est Hopa. On n’est pas au Hyatt Regency. »
Dans le lobby Papila a rameuté toute son équipe. Il va leur confier une lourde tâche : faire tourner les gigantesques turbines de l’hôtel Papila pendant toute une soirée. En effet, Madame Papila a donné son feu vert, nous passons la soirée en Géorgie.
« Mais comment allons-nous faire avec la voiture ! »
Papila esquisse un geste de commandement.
« Pas d’inquiétude. J’ai mon Audi. »
Nous partons donc dans l’Audi de Papila, direction : la frontière géorgienne, à 20 km. Sur le trajet nous badinons :
« Et vous allez souvent en Géorgie comme ça ? »
(En fait on s’en fiche, ce qu’on aimerait savoir c’est comment il a pu se payer cette voiture avec son hôtel miteux, mais évidemment ce ne serait pas poli.)
« Oh oui, souvent. Je vais faire mon shopping de légumes bio. Impossible de trouver de bons légumes bio à Hopa ! »
Bien bien bien. « Et puis les céramiques aussi. Nous les Lazes on aime beaucoup les céramiques. »
Nous voyageons donc avec un gourmet et un esthète. C’est engageant.
Arrivés à la frontière, nous comprenons que rien n’est gagné. Une file de trois cents migrants tente de rallier la Géorgie. Notre motivation s’effrite : la Géorgie c’est magnifique, mais faut-il vraiment patienter cinq heures pour faire le tour d’une station balnéaire des années 60 ?
C’est sans compter sur Papila. Il file vers le poste-frontière, sort une liasse de billets verts, tape sur la bedaine du douanier et nous fait tous passer devant les migrants consternés.
« Vous allez voir ce que vous allez voir ! Je dois laisser l’Audi en Turquie mais mon beau-frère nous attend de l’autre côté. »
Le beau-frère est torse nu.
« Bon, par contre, sa voiture est trop petite, donc les filles vous partez avec cet autre monsieur et nous on reste ensemble avec Mehmet. »
Ma mère commence à sentir le coup fourré. Moi je m’exclame :
« Ben si, c’est évident ! On sera plus à l’aise ! »
L’autre monsieur est torse nu lui aussi.
« Ou alors, tout bien considéré, on peut se tasser. Oui, en fait, on va se tasser. »
Reste à savoir ce qu’en pense Papila. Et justement, il a disparu.

La suite au prochain numéro





[1] Les prénoms ont été changés.

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