mercredi, novembre 19, 2014

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La vie de voyage #5: Allons voir danser les belles Circassiennes





Une guimbarde rafistolée surgit soudainement dans notre champ de vision. Papila est sur le siège avant ; à côté, un gros.
Il descend et fait le jovial :
« Il faudra se contenter de celle-là ! Rien à voir avec celle du beau-frère ! »
Puis, soudainement confidentiel :
« Ici, je ne peux pas conduire. On m’a retiré mon permis. »
Décidément, il a l’air d’en avoir lourd sur la conscience en matière de dépassement en côte. Mais qu’importe. Je me case à l’arrière, couchée en long sur mes trois camarades. Ce serait presque confortable, si notre chauffeur ne filait pas à 140 à l’heure. Il doit chercher à compenser l’aspect décati de sa machine, on le comprend, la dignité masculine est une chose avec laquelle on ne plaisante pas ; mais j’ai constamment en tête les spots hideux de la sécurité routière sur les enfants de huit ans qui finissent explosés dans le pare-brise parce qu’ils ont couru après le chat dans la voiture et qu’ils ont fait peur à Papa.
Pendant ce temps, Papila narre.
« Terrible, la situation des Lazes. Un drame historique inouï. »
Si on le suit bien, les Lazes, qui vivent sur tout le pourtour de la mer Noire et sont donc aussi présents en Géorgie, ont été divisés par le Rideau de Fer. Impossible de voir Mamie qui était restée de l’autre côté ! Les familles se sont donc désunies, pas moyen de communiquer, les douanes, autre chose qu’aujourd’hui, bref, d’un triste, sans parler de toutes ces maisons qu’on a laissées filer entre les mains des Soviétiques parce qu’il n’y avait pas moyen de les récupérer.
« Celle-ci, par exemple, c’était la maison de mon oncle. Maintenant c’est un inconnu qui l’habite. » [Moue dégoûtée de Papila]
Il me semble qu’avec les soixante-dix chambres inoccupées de son hôtel il pourrait moins faire le dédaigneux et se soucier, une bonne fois pour toute, d’y faire le ménage. Facile d’occuper une grande surface quand on ne l’époussette pas !
Nous entrons dans les faubourgs de Batoumi, le conducteur – sans décélérer – nous fait le tour des curiosités : piscine, casino, hôtel de charme et, bien sûr, la plage.
« Batoumi, c’est la belle vie ! »
J’imagine bien qu’en 1950, on était prêt à vendre sa mère (même laze) pour passer une semaine au bord de l’eau. Depuis, on a eu la Grande-Motte et ça remet tout en perspective. Il y a tout de même de quoi se rincer l’œil, et très franchement, c’est autre chose que Hopa. La jeunesse dorée géorgienne déambule en bikini entre les stands de paréos et de tableaux en crustacés. Rien que de très courant, m’opposera-t-on – mais nous sortons de trois semaines de mer Noire turque, et la région de Trabzon ne fourmille pas de femmes à poil. A Ispir, bourgade caillouteuse coincée au milieu des monts Kaçkar, la dernière mode serait plutôt à la combi intégrale. Mine de rien, un post-ado en slip de bain, ça rafraîchit.
Et qu’est-ce qu’ils se mettent, les estivants de la mer Noire ! Sur la place centrale de la ville, une fontaine musicale nous déverse Queen dans les oreilles. On peut donc, en traversant inopinément l’esplanade pendant un pianissimo, avoir la surprise de se faire inonder au changement de morceau. Et comme ça n’était pas assez kitsch, un entrepreneur local a couvert les bâtiments environnants de néons roses. Tout le monde est ravi.


La fontaine musicale de Batoumi


Papila nous mène dans un restaurant de fruits de mer. Il commande coup sur coup trois fournées de meze – des petites entrées qui valent, de l’autre côté, quelque chose comme cinq euros pièce. Vingt d’un coup, ça grève le budget. Ma mère intervient :
« C’est combien ici les meze ? Parce que nous les Français, on n’aime pas se faire arnaquer. »
Mais Papila nous rassure : tout est pour sa poche ! Ca n’est tout de même pas le style d’un hôtelier turc de nous faire payer ce qu’on consomme.
(Sur ce point, j’ai un certain nombre d’épisodes précis à lui rapporter qui indiquent que si, les hôteliers turcs facturent tout ce qu’ils veulent, et que c’est bien leur droit.)
Une sorte de malaise se répand autour des assiettées de tentacules de poulpe. Déjà le lieu se prête assez peu à la méditation poétique. Les tables environnantes sont occupées par des hommes entre deux âges, à gros cigares, systématiquement accompagnés d’une demi-douzaine de blondes à gros seins. Ca sème le doute.
Par ailleurs on peut tout de même se demander comment Papila gagne sa vie s’il passe ses soirées à balader les touristes au lieu de gérer son bar et à dépenser des fortunes pour leur faire griller la queue à la frontière et leur faire gober du calmar.
De toute façon, au pire, s’il essaye de nous refiler la note, on le frappe et on rentre en taxi.
Délicatesse exquise de Papila qui n’insiste pas pour nous faire payer. Nous rentrons donc avec la gros, et cette fois-ci, pour écarter les visions d’horreur du premier trajet, je propose de m’installer sur le siège avant, avec Marie-Caroline sur les genoux. Papila migre à l’arrière, entre mes deux parents, ces deux vigies de la bienséance.
Marie-Caroline, la pauvrette, est à demi-effondrée sur le levier de vitesse du gros (aucune métaphore ici). Mais je la sens qui se crispe au-delà de toute mesure raisonnable.
« Qu’est-ce qui se passe ? Tu as peur qu’il nous envoie dans le paysage ? »
« Non. »
« Et alors ?
« Papila essaye de me tripoter le bras. »
Et oui, le coquinou. Ca n’a pas l’air de le déranger plus que ça de tenter son approche devant un dragon de vertu comme ma mère. Je la transfère plus loin sur mes genoux et lance à Papila un regard assez proche de celui du mérou sanguinaire à une crevette. Il lâche l’affaire.
Le reste du trajet s’effectue donc dans un silence morose. Après le passage de la frontière, nous remontons dans l’Audi, et Papila nous laisse devant l’hôtel, toujours sans dire un mot.
Dans le lobby, plus d’employé. Par contre, une grosse dame blonde très court vêtue tape sur la bedaine d’un monsieur moustachu, qui apprécie la prestation. Elle remballe son petit sac, nous passe devant l’air affairé et lance un salut aguicheur à Papila qui vient de garer son Audi.
Nous montons dare-dare nous coucher. Je suis équipée, à cette période, d’un ignoble t-shirt Garfield en guise de chemise de nuit. En plus de sous-titrer de façon peu avantageuse ma face de matou en déroute, il s’arrête tout en haut des cuisses. Mais cela ne saurait effrayer Marie-Caroline qui partage ma chambre depuis Istanbul. Elle s’est d’ailleurs réfugiée dans la salle de bains tandis que je lui lis en piaillant des extraits des Vrilles de la vigne.
« Excellent le passage avec le petit bull ! »
BAM.
Marie-Caroline : « C’était quoi ? »
« Euh, on a frappé à la porte. Ce doit être ma mère qui veut nous raconter un truc. »
Je file donc ouvrir avec mon t-shirt Garfield.
C’est l’acolyte.
Il est toujours aussi bossu qu’auparavant, et porte, façon majordome 1900, un plateau d’argent sur lequel ont été disposées deux bouteilles de bière.
Décapsulées.
Il nous fait signe élégamment que nous pouvons nous servir.
Marie-Caroline sort de la salle de bains enveloppée dans une serviette.
« Ben alors qu’est-ce qu’elle raconte MERDE qu’est-ce qu’il veut celui-là ? »
Elle se cache derrière la porte et me lance ses remarques angoissées depuis ce précaire abri.
« Hum, je crois qu’il nous invite à boire un coup. Sympa, euh. »
Il grommelle quelque chose en turc, qui me laisse supposer que Papila nous attend en bas et se propose de nous emmener au « disco ».
« Hors de question qu’on aille où que ce soit avec ces tarés ! »
Je tente donc de traduire à l’acolyte la position ferme et déterminée de Marie-Caroline ; mais mon turc, apparemment, est à parfaire.
« Non, nous dormir, ici, bon Dieu comment on dit, ah, biz uyumak, non uyuyoruz, burda, oui c’est ça non on ne va pas sortir. Dire à Papila, Papila’ya euh, mais je ne sais pas, NON, c’est NON ! »
Dans un ultime sursaut je lui claque la porte sur la tronche et entends valdinguer les bouteilles sur le sol moqueté du couloir.
« Il nous faut un plan d’action. Ce dingue va revenir, et Papila a les clefs. Il ne nous lâchera pas comme ça. Qu’est-ce qu’on fait ? »
Marie-Caroline a l’idée géniale. Nous récupérons tout le mobilier de la chambre – pas grand-chose à vrai dire, un fauteuil en teck et une console, parce qu’on aimerait bien garder les lits pour dormir – et nous en servons pour bloquer la porte. Par-dessus nous empilons nos sacs. Mais trois semaines de vêtements en cotonnade, ça ne pèse pas grand-chose.
« Tu as ton bouquin ?... »
« Et qu’est-ce que je vais lire ? »
« Bah tant pis. J’espère que comme ça il n’insistera pas. »
La nuit se passe dans les convulsions de l’angoisse. Papila, semble-t-il, ne revient pas. Le lendemain, l’échafaudage est intact. Papila a dû danser seul.
Nous nous retrouvons dans la salle du petit déjeuner. Nous sommes dévastées de fatigue. Et voilà qu’arrivent mes parents, pas frais, eux non plus.
Pas moyen d’entamer notre narration, ma mère se lance.
« Mais vous avez entendu ce débile ?!! »
Diantre, Papila se serait-il attaqué à eux après avoir témoin de notre résistance ?
Non, c’est un ivrogne qui a garé sa voiture au pied de leur chambre, huit étages plus bas.
« Il a passé la même chanson en boucle toute la nuit, à plein régime ! Un tube à la guimauve, en plus, une histoire de type qui se fait quitter et qui pleure, qui pleure ! Son ami essaye de le consoler mais il pleure toujours ! » (Après enquête chez les disquaires de Trabzon, il s’agit du tube des Yurtseven Kardeşler, Sen hiç aşık oldun mu)



Les Yurtseven Kardeşler en 2007 (époque de ce récit)


« Franchement, les filles, vous auriez pu vous faire égorger, on ne l’aurait jamais su. »

Bilan, morale et conclusion
Nous avons revu Papila pour payer. Il s’était pris de belles torgnoles. Madame Papila était à la caisse, une belle femme d’ailleurs, pas du niveau de la blonde, mais pas mal tout de même.
Jeunes filles, en toutes circonstances, ayez un dictionnaire dans votre bagage. Ca sert toujours. Ca traduit, et parfois, ça leste.




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