samedi, décembre 06, 2014

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À Rome, les réseaux sociaux avaient aussi leurs adeptes




C’est samedi, je suis mollement étendue dans le canapé en buvant du thé au nabât. Le chat s’est couché sur moi, il ronronne. Dans ma main droite, l’Histoire de la vie privée, tome 1 (ouvrage déjà chroniqué dans « Je vais mettre mon fils à l’école romaine », le 27 novembre). Bref, la vie.
Paul Veyne, mon copinou, disserte sur l’art funéraire antique et sur la façon dont nos amis les Romains, qui se moquaient bien des problématiques d’immortalité de l’âme, concevaient leurs épitaphes.
Je ne vous ai sans doute pas dit que Paul Veyne était mon historien préféré et que je rêvais de profiter d’une Smartbox Week-end atypique avec lui. Ci-joint son portrait pour expliciter mon propos.



Il nous explique donc que pour les Romains, l’épitaphe est une sorte de consécration littéraire, le fruit d’une élaboration mûrement réfléchie, partagée à table avec les copains et saluée – ou désavouée – par le public. On y donnait à lire le meilleur de soi-même. Je laisse Paulo l’exposer mieux que moi.
« Chose curieuse, pareille publicité [celle de l’individu romain, en gros sa « stratégie de communication personnelle », comme on dit] triomphait dans ce qui est l’équivalent antique de nos cimetières, à savoir le bord des routes ; cette bordure n’appartenait à personne, et c’était là, à la sortie des villes, que s’élevaient les tombeaux ; sitôt franchie la porte de la cité, le voyageur passait entre deux rangées de sépulcres, qui essayaient d’attirer son attention [je tente de souligner mais ça n’est pas possible, le template n’est pas conçu pour]. Le tombeau ne s’adresse pas à la famille, aux proches, mais à tout le monde. Car la tombe, sous terre, était une chose, objet d’hommages funèbres rendus chaque année au défunt par sa maisonnée ; le tombeau avec l’épitaphe en était une autre : cela était destiné aux passants. Ne raisonnons pas sur l’analogie trompeuse des épitaphes modernes, ces commémorations sans destinataire qui parlent à la face du ciel. Les épitaphes romaines, elles, disaient : « Lis, passant, quel a été mon rôle en ce monde… Et maintenant que tu m’as lu, bon voyage. – Salut à toi aussi » (car la réponse du passant est gravée sur la pierre). Des témoignages le prouvent, quand un Ancien avait envie de lire un peu, il lui suffisait d’aller se promener à une des sorties  de sa cité ; une épitaphe était moins difficile à lire que l’écriture cursive d’un livre. »



Il écrit bien, Paul, tout de même.
Je tire de ce passage fascinant toutes sortes d’enseignements. D’abord que les bords de route italiens du Ier siècle devaient être nettement plus gais que le cimetière du Montparnasse un dimanche du mois de novembre. Ensuite – et c’est là que je veux vous amener – qu’il faut arrêter de critiquer les gens qui passent leur journée sur Facebook parce qu’en réalité ces Romains si sérieux dont on nous rebat les oreilles depuis la Renaissance faisaient exactement la même chose.
Il me semble tout de même que blablater avec un lecteur inconnu sur l’emploi qu’on a fait de sa journée/de sa vie ressemble assez au concept des réseaux sociaux. Je suis sûre que les Romains l’auraient fait plus souvent si le prix du marbre avait été moins prohibitif. Avouons qu’il est plus rapide, et plus économique, d’appuyer sur la touche Entrée sur le clavier de son ordi que de commander une pierre gravée à un artisan. Voilà toute la différence.
Somme toute, prendre à parti l’humanité dès qu’on on prépare un cake à la figue, c’est un péché véniel. Et, de fait, ça peut intéresser quelqu’un. Qui n’a jamais liké une photo de cake à la figue ? QUI ?



Malgré tout, les épitaphes romaines avaient un grand avantage sur Twitter, c’est qu’au prix où était la lettre gravée, on veillait à éviter les fautes d’accord. On imagine mal un digne sénateur interpeler le passant sur la via Appia en ces termes : « OUAICH [je ne hurle pas, j’imite l’écriture capitale] TOI, LABA, TA PAS VU QUE JTE PARLÉ, FAUT QUE JTE DISE SUR MA FAM, SÉ VRAIMAN UNE POV MEUF. »
Et le digne bas-relief de la fille du sénateur, emportée à 15 ans et demi par son premier accouchement, n’aurait probablement pas arrêté le regard compatissant du spectateur par ce cri pathétique : « JÉ LE SEUM, AVEC TOUT SA JVAIS RATÉ LA PROCHAINE SAISON DES JEU DU SIRQUE. »
Non, tout ceci était digne, spirituel, parfois badin, mais jamais vulgaire. Je suggère donc que nous introduisions cette belle pratique, qui consiste à méditer son statut du jour pendant trente-huit ans, dans le Facebook hexagonal.



C’est d’ailleurs ce qui préoccupe Marcus Lutatius Plancus, le gouverneur de Seine-et-Marne (cf. « Je vais mettre mon fils à l’école romaine »).
Son fils Caius, ce loufiat dont nous avons parlé il y dix jours, a été renvoyé du lycée Flora Tristan après avoir twitté que sa prof de sciences nat’ était « une connass qui confon les vessie et les lenternes ». Marcus l’a donc envoyé faire le coup de feu contre les Parthes, et la paix est revenue dans son home.
Affligé par ce lamentable épisode, il rentre à Rome faire une cure de placidité aristocratique. Sa promenade matutinale l’amène justement sur une route écartée, bordée de cyprès centenaires et de petits mausolées rectangulaires. Tout en remâchant ses tristes pensées, il jette un œil distrait sur l’inscription funéraire de Tullia Caecilia.
« J’aurais vécu plus longtemps, mais je ne pouvais pas supporter mon mari et le trépas m’a ôté ce terrible souci. »
Marcus hésite sur la réponse à faire. Il se décide finalement et, avec son stylet, grave juste au-dessous : OK.
Plus loin, un bas-relief montre un bel adolescent appuyé contre une urne. Il semble à demi endormi. Une femme, à côté, est drapée dans un manteau de deuil. C’est plutôt joli.
« Passant, tel que tu me vois, j’ai dû quitter ce monde à vingt ans. Pleure-moi car j’étais beau. »
Marcus trouve qu’on le prend à parti de manière un peu exagérée et qu’il n’a pas à formuler un avis sur la plastique de tous ses contemporains. Ce besoin qu’ils ont tous de se faire passer pour jeunes et sémillants alors qu’en fait ils sont MORTS ! Ridicule. Mais bien sûr tout le monde a gravé des larmes et des likes, ça se fait, c’est comme ça, on ne peut rien contre ces atavismes.



À côté, un tombeau porte une inscription laconique : FUI, NON SUM, NON CURO (J’ai été, je ne suis plus, je m’en fiche).
« En voilà qui a le sens de la formule ! » Marcus note l’inscription sur son papyrus portatif. Ce sera à ressortir en soirée. C’est bien, ça fait philosophique. Ça pose son homme.
En repartant il s’aperçoit que deux minets sont en train de se bécoter derrière le mausolée. « Décidément, ces jeunes, ça ne s’arrange pas, il faut toujours qu’ils trouvent des divertissements crétins. Ce n’est pas comme s’il n’y avait rien à faire dans l’armée ! Mais non, ils se dissipent dans les soupers et les cimetières. Triste époque. »
Le tombeau suivant arrête son attention. « J’ai entretenu pendant dix ans Tiberius Vilicius Carpo, je l’ai admis au conseil de mes amis, il a épousé ma femme, me l’a rendue, et au moment où j’avais le plus besoin de lui, ce fourbe m’a abandonné ! Puissent les Furies l’importuner jour et nuit ! Puisse le beau nom d’amitié ne plus jamais être souillé par des individus de son espèce ! »
Marcus est sincèrement scandalisé par cette inscription. Tout de même, les gens ne savent plus se tenir ! Quelle idée ! Si un de ses clients lui faisaient un tour pareil, il lui ferait une belle publicité dans tout Rome ! Ce n’est pas du temps de son grand-père qu’on aurait vu des choses pareilles. Sale époque.
Au bout de la route un petit édifice trône solitaire sous un arbre mélancolique. Marcus, un peu fatigué, s’accoude à la pierre gravée. « Passant, ci-dessous reposent des cendres et des ossements. Aucun intérêt. Dégage. »
« Bien, il fallait que j’y aille justement. De toute façon j’ai fort à faire. »
Il a trouvé l’essentiel de l’édit qu’il va promulguer en rentrant en Seine-et-Marne : interdit désormais de publier désormais des statuts incitant à la débauche et au mauvais goût entre 6h du matin et minuit. De la rigueur, de la clarté, de l’élégance. Voilà ce qu’il faut à ces jeunes.

En retournant sur ses pas il écrase une petite larme sur le tombeau de l’ami blessé.

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