mercredi, décembre 17, 2014

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C'était mieux avant



Ces jours-ci, une profonde interrogation me taraude.
Quand je vois Zozo et Zuzule rédiger leur lettre à Emile Zola en insérant, à chaque ligne du merveilleux sujet que j’ai élaboré pour eux sous Word, une demi-douzaine de fautes d’orthographe.
Tout de même, il y a cinquante ans, ces jeunes, ils savaient écrire une phrase ?
Quand je songe que malgré mes imprécations quotidiennes, je ne vais a priori pas trouver un autre travail d’ici 2015.
Tout de même, il y a trente ans, il y avait de l’emploi, non ?
Quand le conducteur du bus m’inflige, pour la quatrième fois cette semaine, les commentaires hystériques de Valérie Benaïm (sais pas qui c’est cette poule) sur les déboires sexuels d’une assistante dentaire.
Tout de même, il y a un siècle, on passait des émissions moins ineptes dans la ligne 34 ?
En bref, je vous le demande, c’était mieux avant, oui, ou non ?
Si les vacances d’été se profilaient – et avec elles, la certitude d’être libérée de l’état d’abrutissement dans lequel me plongent les journées à Flora Tristan – je renverserais la question et dirais : Mais bientôt, ce sera mieux !
Mais là tout de suite, non.
J’ai donc rejoint la grande cohorte des râleurs qui trouvent que les adolescents de France (et probablement d’ailleurs) sont victimes de l’action conjointe de la télévision, du consumérisme et de leurs parents, et sont donc officiellement perdus pour la science.
Eh bien, en fait, j’ai tort.
Pas du tout.

Tout a commencé il y un mois, quand j’ai récupéré le cours de latin de Mme Schmoldu. J’ai initié une séquence sur l’Âge d’or.
L’ÂGE D’OR
Comme il n’était pas tout à fait question des Trente Glorieuses et du plein emploi, j’ai évoqué, à partir d’Ovide, un monde
-          sans travail


-          sans interdits sexuels (parce quand même, c’est important)



-          sans crachin hivernal


-          sans travail (mais je crois que je l’ai déjà dit).



Je voyais mes petits choupinets assez peu enthousiasmés, mais c’est probablement qu’en 2014, dans la banlieue de Melun, les problématiques liées au labour, à l’ensemencement des terres et à la récolte angoissent peu de monde.
Quant à savoir si on peut banqueter à la table des dieux, la question est réglée : Patrick Sébastien anime le live de France 2 le soir de la Saint Sylvestre.
Bien évidemment, personne ne soucie dans la Rome antique de savoir si l’âge d’or a réellement existé. Quand Ovide s’exalte et affirme que les pommiers déposaient tout seuls leurs fruits dans les paniers, et que les bonnes miches de pain se cuisaient toutes seules dans des fourneaux pendant que les ménagères se polissaient les ongles au soleil, il sait qu’il est dans le faux.
Le mythe de l’âge d’or remplit une fonction, qui est rassurer le bon peuple et de lui dire qu’avant, mais alors, bien avant, c’était beaucoup mieux.
On ne se battait pas.
Il y avait des places assises dans le métro.
Deezer était gratuit.
Et les écoliers apprenaient leurs leçons.
En gros, les Romains étaient fichtrement réactionnaires.
C’est ce que m’explique Paul Veyne (♥). Selon lui, les Romains ne se lamentaient pas sur le temps passé qui était forcément mieux. Ils étaient incapables d’admettre la réalité telle qu’elle était.
Et parlons-en, de la réalité !
À Rome, ça n’était déjà pas jojo. 
Ø  Les fils de famille sortaient en bandes pour s’enivrer et rosser le bourgeois. Et tout ceci, loin de susciter l’indignation, était parfaitement admis.
Ø  Les femmes se chamaillaient et trompaient leurs époux avec des poètes.
Ø  Les affranchis étaient incapables de rester à leur place et imitaient servilement les maîtres qui les avaient émancipés en organisant des festins somptueux.
Ø  Les étrangers se prenaient pour des Romains.
Bref, l’horreur. On comprend que les vieux barbichus de l’aristocratie sénatoriale aient eu tendance à se consoler en pensant de leur temps, au moins, il n’en allait pas ainsi.
Mais – me signale Paul Veyne – de quel temps les femmes, les jeunes et les affranchis n’ont-ils pas fait tout cela ? Quand diable se sont-ils comportés comme il convenait, ont-ils servi leur époux, leur père, leur maître, comme c’était leur devoir ?
Jamais, purement et simplement.
Les femmes et les affranchis ne font JAMAIS leur boulot.
Mais c’est donc qu’il en serait de même aujourd’hui ?
Parce que tout de même, quand on se balade dans Paris, on a un tout petit peu envie de se consoler avec des images de la Belle Epoque.
Ø  Quand on voit l’avancée du chantier du Forum des Halles.
Ø  Quand on voit le style des types qui sirotent des express aux terrasses.



Ø  Quand on voit les publicités qui nous invitent, le 15 décembre, à revendre des cadeaux de Noël que personne ne nous a offerts et ne nous offrira peut-être JAMAIS.
Ø  Quand on monte dans un wagon de la 4 à Châtelet et qu’on sait que, oui, pas tout de suite, mais dans deux stations peut-être, un monsieur à trompette va grimper dans la rame et nous infliger un remix hideux de Guantanemera en s’entortillant autour de la barre centrale.
On ne va pas me faire croire que dans les années 1900, le panorama urbain n’était pas plus supportable ?
Et pourtant, quand on y pense, c’est une époque où les femmes s’habillaient ainsi




où les messieurs portaient la moustache



et où les publicités nous engageaient à boire de la bière parce que ça faisait des joues replètes.



Pas extra, tout bien considéré.
Et en farfouillant trois minutes dans des archives scolaires, je m’apercevrais sans doute que si les écoliers de l’époque étaient capables d’orthographier leur poème de Jean Moréas sans se tromper (et s’ils l’avaient fait, on leur aurait cassé la tête avec une règle en fer), ils profitaient tout autant de leurs soirées d’adolescents pour courir le guilledou, s’enivrer à l’absinthe comme des étudiants des Arts et Métiers et lire des feuilletons débiles dans la presse à dix sous.

Paul Veyne, somme toute, a raison. Ce n’était pas mieux avant.
Ça a toujours été nul.

J’en viens donc à mon propos principal : une fois admise cette évidence, est-il bien raisonnable d’être réactionnaire ?
Vaut-il vraiment la peine de croire qu’une institution, une pratique, une coutume quelconques valent la peine sous prétexte qu’elles existaient déjà avant ?
Il me semble que c’est l’argument de vente principal des personnes qui s’offusquent qu’on fasse évoluer, de quelque manière que ce soit, l’agencement interne de la société.
Les femmes ne devraient pas pouvoir planifier leurs naissances : elles ne le faisaient pas avant !



Les étrangers ne devraient pas pouvoir voter : ça ne s’est jamais vu !
L’union civile ne devrait pas ouverte aux personnes de même sexe : ce serait une nouveauté sans précédent !
Mais de toute façon, avant c’était bien pourri, et après ça le sera aussi, donc autant changer un peu les lignes ! Les femmes seront toujours écervelées et les affranchis outrecuidants, les enfants ignares et les transports bondés, mais on aura eu un peu d’animation.
Et tant qu’à faire d’être une nature corrompue, évoluant dans une société viciée, et vouée à cultiver des pratiques douteuses, autant que ce ne soit pas les mêmes que celles de grand-papa.




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