vendredi, décembre 12, 2014

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Chronique de la vie au travail #6: La joie des conseils de classe



Un vendredi du mois de décembre. Une bise glaciale souffle sur la cour boisée du lycée Flora Tristan. Dans la salle 101C, coincée au fond d’un couloir oublié de tous, de pauvres silhouettes baignent dans une lueur verdâtre.
C’est conseil de classe pour le 2nde 22. On a réuni l’équipe au grand complet : Globule le prof d’EPS, Mme Piquedu la prof d’anglais, Gégé en physique, Marie-Clothilde la prof d’italien, Vinciane et Théo, les élèves délégués, M. Poulbot en maths et moi-même.
Le proviseur adjoint a déniché au fond d’on ne sait quel placard un projecteur non-dysfonctionnel pour projeter sur le mur le visuel du bulletin en cours d’élaboration. Nous pourrons donc admirer en live la syntaxe flottante de Gégé et les appréciations variées des collègues : « Travaille plus, tu y arriveras ! », « Tu as d’énormes capacités, quel dommage de les laisser en friche », « Si tu bavardes tu ne peux pas entendre le cours ! »
Pour que nous profitions au maximum de cette expérience en Technicolor, Dudule, l’adjoint, a obturé les fenêtres ; on se croirait donc dans la demeure d’un serial-killer auxerrois s’apprêtant à repasser en boucle la vidéo de son dernier massacre.
Dudule ouvre le bal :
« - Bien, alors je peux vous dire tout de suite que je n’ai pas entendu que du bien de la 2nde 22 ! J’y suis passé il y a un mois pour remettre les points sur le i, et depuis ça n’a fait qu’empirer ! J’apprends que ce matin encore que Mathilda [les prénoms ont été modifiés pour des raisons évidentes de confidentialité] a mis son poing dans le nez de Boris ! Ca n’est pas tolérable ! Je souhaiterais que vous le répétiez aux élèves. »
Nous opinons du chef.
« - Maintenant, faisons un petit tour de table pour nous présenter. »
« - Poulbot, professeur principal de la 2nde 22 – eh oui, j’ai cet honneur… »
« - Marie-Clothilde Pichet. »
« - Gérard Bazoche. »
« - Christine Michon, représentante des parents d’élèves. »
«  - Ah bien, et vous représentez qui exactement ? »
« - Les parents. »
« - Euh, mais lesquels ? »
« - Tous. Tous les parents. Ma fille a passé le bac chez vous il y a six ans, donc maintenant j’assiste aux conseils pour vérifier que tout est en conformité. Nos intérêts de parents sont toujours les mêmes. »
« - Bien, d’accord, bon. Alors nous ouvrons les débats avec Samantha Allouin, pas bien brillant ce bulletin à ce que je vois, n’est-ce pas Monsieur Poulbot… »
« - En effet, j’ai déjà préparé une synthèse des remarques des collègues…. »
À ce moment je ramène ma fraise, parce que je trouve qu’on agit bien tendrement avec Mademoiselle Allouin qui hier encore balançait ses affaires de géométrie sur la tête de son voisin, et aussi parce que tenir deux heures de conseil sans se faire remarquer une fois ou deux, c’est long.
« - On peut peut-être signaler que Mlle Allouin mène la vie dure à ses camarades… »
La Michon : « Oui, enfin, c’est facile de juger de l’extérieur…Ces jeunes ont des impératifs ! »
Dudule : « Certes, enfin tout de même… »
Moi : « Impératifs ou pas, elle a poussé Mathilda à coller une beigne à l’autre neuneu ! Je ne sais pas quel impératif elle suit pour faire ça, mais il faudrait peut-être lui en inculquer d’autres. »
Dudule : « Donc nous sommes tous d’accord, Samantha reçoit un avertissement de conduite et sera reçue par M. Poulbot pour parler de son avenir dans la classe. »
La Michon : « Il me semble que M. Poulbot aurait pu s’en soucier plus tôt ! »
Poulbot, interloqué : « Comment ça ? »
La Michon : « Je pense que les parents de cette petite vont être très choqués quand ils vont apprendre la nouvelle ! Rien ne les prédisposait à cela ! »
Moi, entre mes dents : « Sûr que quand des hurlements sinistres montent de la chambre du petit frère, on ne se doute de rien. »
Poulbot, se reprend : « Enfin, Madame, j’ai eu des entretiens téléphoniques avec la famille de cette jeune fille, nous avons géré avec le CPE M. Balavoin l’incident au cours duquel elle avait renversé de l’huile bouillante sur la jambe d’une élève de confession religieuse différente et depuis trois semaines toutes mes heures de vie de classe sont consacrées à son problème relationnel avec Martin Cosma ! »
La Michon, impertinente : « Eh bien, il faudra revoir vos résultats, Monsieur ! »
Dudule, s’échauffe : « Cas suivant. Anatole Bardoufle. Plutôt un bon bulletin. Le pôle scientifique est un peu faible : quel est son projet, à ce jeune ? »
Poulbot : « Une 1ère S. »
Dudule : « J’ai peur que ce soit un peu juste. Il faudra lui dire. Il a deux trimestres pour se mettre au travail. »
La Michon : « Monsieur Poulbot, je me permets de vous signaler que vos notes sont bien basses. Ce ne serait pas vous qui auriez une notation inadaptée ? »
Dudule, faisant mine de ne pas l’entendre : « Par contre il me semble que c’est un bon profil ES, regardez l’histoire et les SES… »
La Michon, continuant son monologue : « … oui, tout de même, 8 de moyenne pour une 2nde, ça me paraît bien faible, vous ne vous dites pas que c’est violent pour eux ? »
Dudule : « Trimestre satisfaisant, accentuez vos efforts dans les matières scientifiques. Ensuite : Anaïs Boudignon. Eh bien, cette jeune fille fait tout ce qu’elle peut, mais ça n’a pas l’air de très bien marcher ! »
Mme Piquedu : « Oh oui, elle se donne, elle ne lâche rien ! Mais malgré tout c’est dur. »
Dudule : « Vous croyez qu’elle a une marge de progression ? »
Mme Piquedu : « Oh… »
Moi : « Il y a sûrement des lacunes qui remontent au collège » (de toute façon c’est toujours la faute du collège).
Tout le monde, rassuré par le schéma d’explication que je propose : « Oh oui, des lacunes ! »
Dudule : « Il faudra qu’elle réfléchisse à son projet, la 1ère générale ça me paraît compromis, ou alors la L, n’est-ce pas Madame ? »
Je fais mine de farfouiller dans ma trousse.
Dudule : « Corentin Couthon. Bon élève, mais… des bavardages ! qu’est-ce que c’est que ça ! »
Gégé : « Corentin, ce petit couillon ! Il s’en sort parce qu’il est malin, mais il plombe tous les autres ! Maxime, Florian, Gaubert, c’est quoi son prénom à celui-là… »
Dudule : « Si je résume, malgré les bons résultats, un avertissement de conduite s’impose ? »
La Michon : « Ah, vraiment ! Sachez tout de même que les avertissements de conduite, c’est INTERDIT ! Mon mari – qui est un tendre à côté, mais là qu’est-ce qu’il était vert – n’a pas aimé du tout qu’on en colle un à notre fille – qui fait un master AES maintenant – il y sept ans ! Il était furieux furieux ! Alors vous devez savoir que c’est INTERDIT ! Vous risquez gros ! Le tribunal administratif ! »
Marie-Clothilde, conciliante : « Mais enfin Madame, je crois que vous vous méprenez, ces récompenses et sanctions n’ont aucune valeur légale, d’ailleurs tous les établissements n’en distribuent pas. Et cet avertissement ne figurera pas dans son dossier… » (Non, la mère Couthon va probablement s’en servir pour emballer ses poireaux.)
La Michon, pas apaisée par ce blabla lénifiant : « Enfin vous verrez ! Il ne faut pas croire que tout est permis ! »
Dudule : « Théophile Desbois ! »
Marie-Clothilde : « Oh lui, quelle perle ! »
Globule : « Ouais, enfin, en EPS, c’est une feignasse. Je les ai fait courir dans la boue l’autre jour et il a fait mine d’avoir froid aux mollets. Pas très viril ce gosse ! »



Dudule : « Bonnes notes partout – sauf chez vous M. Globule, et personne ne nie que ce soit préoccupant – c’est donc un parfait profil scientifique. Affaire classée ! »
Moi, m’éveillant d’un court assoupissement : « Mais il est très bon en français aussi ! »
Dudule : « Affaire classée. »
La Michon : « Je note que vous n’attribuez pas très généreusement le passage en 1ère S. »
Dudule, à la limite de la crise de nerfs : « Madame, nous n’attribuons rien du tout, c’est le conseil du 3e trimestre qui détermine les orientations. »
La Michon s’enflamme : « Il faut arrêter avec ces orientations subies ! »
J’en profite pour m’intercaler : « Oui, justement, il pourrait s’épanouir en L – et apporter un peu de diversité et d’enthousiasme dans ces classes de grosses gourdes… »
La Michon, qui n’a rien écouté : « … Tout le monde a le droit d’aller en S ! Ce n’est pas à vous de décider ! »
Dudule : « Il reste 31 cas à traiter ! Il faudrait passer à la vitesse supérieure ! »
Mme Piquedu : « Justement, je n’ai pas signalé que je n’avais que la moitié de la classe. Pourrait-on faire passer en priorité mes élèves ? Je suis même surprise que vous ne me l’ayez pas proposé tout de suite, Monsieur le proviseur adjoint ! Il me semble que vous n’avez guère conscience des réalités du métier que nous effectuons ! »
Dudule, abattu : « Euh, oh, j’étais prof d’histoire l’année dernière ».
Mme Piquedu, sourdingue : « J’ai six conseils par trimestre ! Six ! »
La Michon : « Justement, je viens de voir les appréciations du professeur d’histoire. Il n’est pas là aujourd’hui ? »
Dudule : « Non, il est retenu. »
La Michon : « Pas très professionnel… Comment se fait-il qu’il soit si souvent absent ? Une mère d’élève m’a alertée. C’est très pénalisant pour les élèves. »
Théo : « Oh non, Madame, ça n’est pas vrai ! Il n’est pas absent ! »
Dudule : « De toute façon, je pourrais difficilement disserter sur le cas d’une personne qui n’est pas là avec nous. »
Théo : « Il a été en retard deux fois, mais c’était à cause du train ! On le sait, il est toujours désolé ! »
Gégé : « Saleté de ligne PAPO. »
Mme Piquedu : « Evidemment personne ne se soucie de nous dans cette affaire ! On est les parents pauvres du Transilien ! »



Dudule : « Emeline Gagy. Excellent bulletin, félicitations, n’est-ce pas M. Poulbot ? »
La Michon : « Il va falloir se décider à supprimer les notes de toute façon. »
Le chœur des vierges : « Oh mais c’est sûr ! C’est anxiogène pour les jeunes ! »
Moi : « Ce qui m’anxiogène c’est qu’ils ne foutent rien. Pas comme ça que je vais récupérer des lecteurs pour mon blog ! »
Dudule : « M. Poulbot, j’ai un appel urgent. Je peux vous passer la main ? »
Poulbot : « Euh, oui… »
Dudule : « Vous faites ça très bien… Allez, bonne soirée à tous ! »


4 commentaire:

  1. Chère amie voltairienne (je dis ca juste par souci d'identification), on s'y croirait ! C'est bien connu, les conseils de classe du premier trimestre égayent nos soirées d'hiver. A bientôt ! Un fidèle lecteur.

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    1. A bientôt en effet! Pour info, toutes les remarques de la mère d'élève sont véridiques. J'ai fini par répondre de manière très sentencieuse: "Madame, si les élèves ont des droits, ils ont aussi des devoirs". Tellement Troisième République...

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  2. Manque de professionnalisme, hiérarchie entre les séries ... une perle cet adjoint !

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  3. J'ai un peu forcé le trait, le modèle est beaucoup plus réglo. Par contre, la hiérarchie implicite entre les séries, c'est un grand classique, et il n'y échappe pas! Impossible de convaincre qui que ce soit que la L est une filière digne de ce nom et qu'on peut tenter d'y envoyer des élèves motivés...

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