mercredi, décembre 10, 2014

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Ma fille, tu seras Miss Champagne-Ardenne




Dimanche matin, à l’aube, je découvre sur mon fil d’actu Facebook un certain nombre de statuts angoissés. Non, François Hollande n’a pas été découvert nu avec Vladimir Poutine ; Vincent Macaigne n’a pris le contrôle de la Comédie Française ; l’Allemagne n’a pas quitté l’Union Européenne.
C’est pire.
En France, une élection cruciale vient de se jouer.

La dernière fois que j’ai regardé l’élection d’une Miss, c’était en 1998 et c’était une blonde à grosse bouche. Depuis elle a dû faire de l’humanitaire, de l’éducatif, et trois enfants, bref, des trucs dans son registre. À l’époque (j’avais douze ans), je trouvais assez réjouissant de voir des grandes se promener sans se ramasser la tronche sur des talons lamés de treize centimètres. Mais en parallèle je lisais encore des contes russes sur les fées des neiges qui se promènent en chapka dans la poudreuse, et tout ceci me paraissait relever d’une même sphère de l’héroïsme féminin.



Le passage à l’an 2000 m’a détrompée.
Depuis, j’ai un peu décroché, et samedi soir j’étais probablement en train de décorer mon sapin avec des boules en plexiglas ou de lire Marianne dans la baignoire, sans me douter que TF1 était en train de déverser son spectacle hypnotique sur la jeunesse de France.
Au fond, je m’imaginais sans doute que la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui est la première à hurler quand on touche aux droits d’une minorité, s’était enfin souciée de la première minorité de France et avait interdit, sous peine de « Bouh », qu’on mette en scène des poules en body à paillettes jusqu’au jour du Jugement.
Eh bien non apparemment. Et si j’en crois les remarques indignées de mes contacts, l’élection de Miss Pas-de-Calais envoie du lourd.
Par souci documentaire, je décide donc de m’infliger le visionnage d’une vidéo YouTube portant sur la séquence du maillot de bain.
La séquence du maillot de bain.
Hum.
Jusqu’à aujourd’hui je pensais bêtement que les maillots de bain étaient conçus pour faire des longueurs dans une piscine municipale, mais non, il semblerait que cela permette aussi de passer pour une pouffiasse. J’y penserai la prochaine fois.
On dévalorise trop le burkini.




La vidéo fait défiler une douzaine de charmantes jeunes femmes qui prennent des poses d’un naturel confondant sur les marches d’une estrade menant dans un décor faussement maritime. Les premières secondes plongent le spectateur dans une atmosphère hautement anxiogène, car l’organisateur du spectacle a sélectionné un accompagnement de biniou irlandais évoquant une veillée funèbre dans la banlieue de Galway. Je me demande s’il sous-entend qu’elles vont toutes émigrer aux Etats-Unis ou finir butées par des protestants.
En fait, non.
Je m’en rends compte quand Miss Poitou-Charentes fait mine d’esquisser un compliment à une camarade, et qu’on voit juste ses dents ripolinées.
La musique n’est pas d’origine. Le YouTubeur exprime probablement ses sentiments face au naufrage visuel qu’il subit.
Les jeunes femmes, donc, passent l’une après l’autre sur un podium, comme un défilé de lingerie, tout à fait, sauf que ce coup-ci personne ne fait semblant de regarder leurs dessous. J’admire assez le stoïcisme de ces demoiselles, qui sont, somme toute, des êtres humains comme les autres, et qui peuvent tendre leur postérieur vers une brochette de quinquas à cravate sans éprouver un vague sentiment de dégradation personnelle.
Dans la mesure où je n’ai pas le son, le défilé met en valeur un effet de série que la version originale gomme probablement, grâce aux commentaires précieux de Jean-Pierre Pernaut : « Et voici Miss Orléans-Tours, en licence AES à l’université François Rabelais ! Miss Orléans-Tours tient à remercier Monsieur Eusèbe Landufle, son professeur d’éco-gestion, qui lui a fait découvrir son potentiel caché ! Allez, merci Miss Orléans-Tours ! »
Effet de série donc : toutes, mais TOUTES les filles sont taillées de la même façon, bassin étroit, taille élancée, chevelure bouffante, toutes sortes de caractéristiques que je retrouve souvent chez les mémères qui prennent avec moi le bus de 7h14. Je l’ignorais, mais la mode capillaire du moment tourne autour de la grosse touffe brushée. C’est sûr que la coupe courte c’est so 1920.



Si je résume, les candidates montrent leurs fesses et font – bien involontairement, je n’en doute pas – l’apologie de l’uniformisation du corps féminin.
Je me demande tout de même ce qui les motive, puisque, dotée de leur master AES, elles finiront brillamment stagiaires en collectivité territoriale.
Je poursuis mon enquête et trouve une rétrospective des couronnements de Miss en 1989 à nos jours.
D’entrée de jeu, le ton est donné : Miss 89, à l’annonce de sa victoire, tourne de l’œil et finit sur le carrelage.
Serait-ce que Geneviève de Fontenay lui a planté un coupe-papier dans le bas du dos pour l’obliger à produire un effet tire-larmes ?
Pas du tout. Elle s’évanouit parce qu’elle est émue.
Eh oui, les femmes ça s’évanouit, surtout dans les moments un peu exigeants de l’existence, où il faut prendre des décisions rapides, se composer une physionomie, etc.
Pour avoir traversé un certain nombre d’épisodes de ce type (ne serait-ce que ce matin en 2nde 19), je peine un peu à comprendre ce délire. Il me semble qu’on a inventé de très bons traitements contre l’hypotension et que ce n’est pas la peine de faire d’une affection, minoritaire mais handicapante, l’emblème de tout une partie de la population.
Seulement, si on mettait autre chose que des grosses gourdes stéréotypées sur le plateau de TF1 au mois de décembre, l’Audimat en prendrait un coup.
Contrairement à ce que j’imaginais, et à ce que le ministère de l’Education me serine, pour une majorité de spectateurs c’est encore le fin du fin de juger d’une jeune femme en fonction de sa conformité à des critères esthétiques délirants et de lui contempler les fesses et l’arrière-train avec l’impudeur d’un maquignon achetant une jument.
On m’opposera qu’il existe un Mister France et qu’on peut lui mater les fesses de la même façon. Seulement Mister France, c’est comme le football féminin : ça existe pour la forme, mais personne n’achète.


Vous en reprendrez bien un peu?


On trouve donc encore tout à fait positif et récréatif de proposer à des adolescentes, et des filles plus jeunes encore, de se référer à un modèle aussi stimulant que Miss France pour construire leur propre existence.
Je ne m’étonne plus que les commentaires sur les prises de position de certaines femmes politiques soient agrémentées de notations aussi pertinentes telles que « Elle a raison elle est belle », ou « Elle est performante et très jeune ».
JP Pernaut doit tout de même avoir conscience qu’il participe à la commercialisation d’un concept hideux, vu qu’il nous vante les performances scolaires et universitaires de ses pouliches.
Certes, il y a trente ans, Miss Arrière-Pays provençal aurait probablement été titulaire d’un BEP secrétariat ou finirait son apprentissage de garde d’enfant. Aujourd’hui, elle entame sa licence de droit.
Serait-ce que le niveau moyen des jeunes candidates augmente, et que poitrine refaite rime désormais avec cervelle parfaite ?
Après tout les éphèbes grecs paradaient bien à poil dans le gymnase avant d’étudier la musique et l’astronomie. Un corps sain blablabla.
Mais les éphèbes ne prenaient pas ces poses de femelles en chaleur en s’étalant sur un podium lumineux.
Je dois donc en déduire que le niveau d’éducation d’un individu ne préjuge en rien ni de son esprit critique, ni de son ambition, ni de sa dignité personnelle. Après tout on a déjà vu des docteurs faire des sorties xénophobes, des énarques s’humilier dans la presse, et j’en passe.
Mais non ! l’explication est plus simple.
Je la découvre dans un article très éclairant de Slate : http://www.slate.fr/story/95337/miss-france-sera-plus-diplomee-que-vous (à consulter dans la section Articles).
Les Miss sont des Françaises comme les autres. Comme tous les Français, elles étudient davantage qu’il y a trente ans.
Avec un taux d’accès à l’emploi qualifié à peu près aussi élevé que des bachelières, comme c’est le cas pour tous les Français. Sur ce point, je renvoie à la section Chronique de la vie au travail et au livre de Marie Duru-Bellat.
Comme tous les Français, la Miss a son bac ES ou STMG, elle ne sait pas situer Lyon sur une carte ni écrire quatre lignes avec des points et les s du pluriel, mais comme la fac pleure après les inscrits elle va jusqu’à la licence.
Pendant ce temps, les jeunes – et il y a des femmes dans le tas, Dieu merci – qui se font une image légèrement différente de leur parcours professionnel partent dans les filières sélectives.
Miss France, grande intello : je passe mon tour. Je crains surtout que cette manifestation grotesque ne reflète encore, et toujours, l’idée qu’on se fait du destin féminin : des vies puériles, absurdes, décoratives, vouées à peupler l’univers de papotages et de dessous entraperçus.


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