mercredi, décembre 03, 2014

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Père au foyer : un choix pas toujours bien accepté


Jean-Jérôme[1] a 36 ans. Il vit à Plessis-lès-Tours, une bourgade riante nichée dans les collines tourangelles. Depuis un an, il restaure avec sa compagne un corps de ferme du XVIIème siècle, acquis pour une bouchée de pain auprès d’une vieille rombière mourante. A priori, la vie lui sourit. Mais pourtant, tout n’a pas toujours été rose pour Jean-Jérôme.
En effet, en 2012 il était loin de se douter qu’il finirait exilé au fin fond de l’Indre-et-Loire comme un septuagénaire. Il habitait avec Maryse, sa compagne depuis 2007, un duplex boulevard Richard-Lenoir et dirigeait une petite start-up numérique spécialisée dans l’édition de calendriers érotiques. Son affaire marchait bien et il se voyait déjà conquérir le marché asiatique.
« J’aimais beaucoup mon travail, j’étais vraiment l’archétype du jeune cadre innovant et sympathique. Si j’avais pu me douter que ma vie basculerait aussi vite ! »


Une vie de trentenaire comme beaucoup en rêvent

À cette époque, Jean-Jérôme a un rythme de vie très intense. Levé tous les matins à 9h15, il enchaîne les rendez-vous et les points techniques avec son équipe, six jeunes diplômés qu’il a recrutés à la sortie de leur école, tout aussi innovante. « Je ne voulais que des petits nouveaux. C’était l’idée de la boîte : du sang neuf, un grain de folie ! On passait des soirées incroyables. Ça finissait souvent en after au Motel à Bastille. Qu’est-ce qu’on s’en est mis alors ! »


Jean-Jérôme rentre souvent vers 3 ou 4h du matin, et, dans l’enthousiasme de la jeunesse, il n’hésite pas certains jours à reprendre le travail jusqu’à l’aube. Un régime que son corps ne parvient pas toujours à encaisser.
« Je passais des jours entiers dans le brouillard. Je ne voulais pas que les collègues le voient, encore moins les clients, alors je faisais semblant de comprendre ce qu’on me racontait. Parfois, c’était dur. »
Maryse s’inquiète de le voir passer ses pauses-déjeuner à faire des Sudoku en prenant de la cocaïne. Elle constate aussi que son obsession du travail a pris des proportions inquiétantes : Jean-Jérôme voue un culte morbide à Fleur Pellerin, il lui a dressé un autel dans la cuisine, et tous les matins, avant de partir pour le premier brief, il brûle de l’encens devant son icône. Elle pense que cela va trop loin.




Maryse, une compagne attentionnée

Elle-même est très active : elle réactualise le design des yaourts Michelin. Son chef souhaite la voir monter dans l’entreprise et en prendre en charge toute la communication de la branche produits laitiers renouvelables. Elle en profite pour faire une proposition pas comme les autres à Jean-Jérôme.
« En fait, j’ai fait semblant de me soucier de lui, mais je pensais surtout à ma gueule. J’avais envie de progresser dans ma carrière, je sentais que j’étais retenue : il fallait rentrer tôt, gérer les courses, le ménage, tout le foutoir que JJ laissait dans le salon. Je n’aurais jamais supporté de vivre dans un taudis ! Alors j’ai fait un deal. Il passait la main pour sa boîte, se mettait à mi-temps, et moi je ramenais les sous. En plus ça correspondait au moment où j’avais envie de découvrir la maternité. Mais hors de question de m’occuper de la bête à plein temps ! Avoir JJ à la maison, c’était le plan idéal. J’étais sûre qu’il se découvrirait une fibre paternelle. Et en plus, il se mettrait au ménage. Le rêve. »
Curieusement, Jean-Jérôme n’est pas hostile à cette proposition. Deux semaines plus tôt, un client coréen l’a surpris en train de baver sur son clavier à trois heures de l’après-midi. La soirée de la veille s’était terminée à 7h et JJ n’avait pas fini de cuver ses amphets. Il lui en était resté une impression fâcheuse et la sensation que peut-être, à bientôt 34 ans, il était grillé dans le milieu. Passer le relais à un de ses poulains pouvait être la bonne solution pour se retirer en dignité.



Les familles nombreuses: l'avenir de la France

Et puis, Jean-Jérôme a envie de découvrir les joies de la famille. Depuis tout petit il conserve ses collections de la Bibliothèque verte. Treize à la douzaine[2], surtout, l’a beaucoup marqué. « Je trouvais géniale cette histoire d’une famille nombreuse, très unie autour de la figure paternelle ! Ils trouvaient toujours des astuces géniales ; la méthode du papa pour faire passer le brevet de dactylo à ses filles me paraissait extra. Evidemment, je me doutais que c’était un peu misogyne, cette maman qui pouponne en non-stop pendant que le père est centré sur ses inventions, mais bon, je m’en fichais un peu… Je crois que c’est un livre qui m’a beaucoup inspiré pour ma vie d’adulte. »



Il se laisse donc tenter. Ghislain Mathias, son adjoint, graphiste en charge de l’événementiel (« On organisait des soirées spéciales pour nos calendriers, c’était sympa ») prend le relais et Jean-Jérôme réorganise son emploi du temps pour passer un maximum de temps à la maison. Très vite, il est papa. C’est alors que sa vie bascule.

"Une photo à 13 likes, c'est quand même tout piteux."

« Au début, j’étais très content, je me la ramenais en permanence, il fallait que tout le monde sache ce que je faisais en temps réel. Enfin, avant c’était déjà le cas, mais à l’époque les gens likaient mes publications sur Facebook. C’est vrai que c’était surtout des photos d’événements avec les filles des calendriers ou de nos voyages à Pékin. Du moment où j’ai commencé à publier des photos de moi avec ma fille, plus rien. Je ne comprenais pas, j’étais anéanti. Une photo à 13 likes, c’est quand même tout piteux ! Je n’étais pas habitué. »
Et ce n’est que le commencement. Les collègues de Jean-Jérôme se détournent peu à peu de lui. Le changement d’ambiance se ressent dès l’arrivée au bureau.
« Je n’y allais plus très souvent, deux ou trois fois par semaine, comme ça, pour faire le point. D’habitude, j’étais tout de suite accueilli, on me montrait les slides du nouveau projet, je me sentais important. Là c’était comme si Casper était venu faire un tour en salle de projet : on aurait dit que les gens avaient froid en me voyant. »


Ghislain Matias, par contre, est adulé. Il vient justement de remporter un gros marché avec les îles Vanuatu. « J’avais l’impression que les gens me prenaient pour un loser. »
La vie privée de Jean-Jérôme n’est d’ailleurs pas aussi excitante que ce qu’il espérait. « Rien à voir avec Treize à la douzaine : une arnaque ce truc ! Dans le livre on dirait que les repas se préparent tout seuls, que c’est sympa de se lever la nuit pour s’occuper d’un môme. Mais rien du tout, j’étais crevé en permanence, pas moyen de travailler sur mes projets perso. »
En effet, il espère profiter de son temps libre pour filmer des vidéos exposant son projet pour une conversion énergétique globale, exploitant les résidus de capsule Nespresso. Mais impossible de se concentrer, sa vie entière tourne autour de sa fille.

Planifier, gérer, organiser: la nouvelle vie du jeune homme

« Il faut dire qu’elle m’en faisait voir. La nuit, c’était un vrai cauchemar. Maryse dormait comme un sonneur, et de toute façon elle m’avait prévenu que ce serait à moins de m’en occuper. C’était à chaque fois le même rituel : à 3h30 ma fille essayait d’escalader la penderie, il fallait que je l’aide, et une heure plus tard elle voulait redescendre ! Je n’ai jamais compris ce qu’elle avait dans la tête. En tout cas, plutôt que de le faire discrètement, elle s’abattait comme une masse sur le plumard. Et là, elle se mettait à farfouiller par terre. Tous les jours j’essayais d’éliminer de l’appart les objets avec lesquels elle aurait pu jouer : papiers d’emballage, allumettes, chaussettes sales, billes, couteaux, boutons de culotte, pralines de Montargis. Mais rien à faire, elle en trouvait toujours d’autres. Pendant une ou deux heures elle courait comme ça dans tous les sens, comme une crétine. J’avais beau lui hurler dessus elle recommençait, ça avait l’air de l’éclater. Et le jour, quand j’aurais été disponible pour m’occuper d’elle, elle ronflait sur une chaise. Tu parles d’une relation parentale épanouissante ! »



Le début d'un harassement virtuel insoutenable

Le summum est atteint le jour où Jean-Jérôme réalise qu’un trend a été lancé sur Twitter autour de son choix controversé de rester à la maison. Le hashtag #jjcenaze réunit photos, dessins satiriques, remarques malveillantes à son sujet : « Il y avait de tout… Un collègue que j’appréciais avait profité d’une soirée à la maison pour prendre des photos de la chambre de ma fille. On voyait qu’elle avait bouffé le papier peint. C’était la honte… Je n’ai plus jamais adressé la parole à ce faux-frère. Dire que je lui avais préparé des verrines à l’avocat ! »
Pour ne rien arranger, sa relation avec Maryse se complique. Elle est très prise par son nouveau poste et lui fait bien sentir qu’elle le prend pour un sous-fifre.
Maryse : « Je l’avoue, je n’ai pas toujours été très sympa avec lui. Mais il faut dire que quand je rentrais il était toujours en pyjama en train de boire des sodas ! On aurait dit un ado. Je ne l’avais jamais pris pour un type très viril, mais là c’était carrément minable. En plus il restait fixé sur ses projets de vidéos qui n’intéressaient personne. Notre fille s’élevait toute seule, littéralement. Je devais vérifier qu’elle avait mangé et qu’elle ne s’étouffait pas avec ses poils. Avec tout le boulot que j’avais, c’était charmant… »
Jean-Jérôme sent que la crise va éclater et que son équilibre émotionnel est en jeu. En effet, le duplex appartient à Maryse, qui en a hérité trois ans plus tôt. Il ne se voit pas chercher un autre logement et finir dans un 22m² comme un étudiant. Sans compter qu’au fond, il est attaché à sa fille. « Elle me tenait chaud aux jambes l’après-midi. »

Partir, revivre

La décision est prise un vendredi soir, autour d’un bruschetta chèvre, figues et miel. Jean-Jérôme s’ouvre de sa souffrance à sa compagne. L’instant est dur, mais libérateur.
« Je me suis senti revivre. Je lui ai tout dit : les insomnies, la sensation de ne plus servir à rien, le rejet de mes collègues. Je la voyais s’épanouir dans son travail et moi je me sentais nul. Plus rien ne m’attirait, même les rediffusions de Breaking bad sur Canal. »
Maryse est touchée par ce monologue poignant. De toute façon, elle est arrivée à un point critique elle aussi. « Je souffrais de ne pas voir grandir ma fille. J’ai découvert avec six jours de retard qu’elle s’était mise à griffer les coussins ! C’était violent d’être déconnectée comme ça. »
Sans compter qu’elle en assez de lâcher 67€ par mois pour son Navigo. Depuis quelques temps, elle médite un projet pas comme les autres : quitter Paris, le stress, la pollution, pour devenir des rurbains comme les autres.
L’idée lui est venue en voyant sa copine Clothilde ouvrir un pigeonnier-librairie dans le Tarn-et-Garonne, à 42 kilomètres de toute habitation humaine. Un projet ambitieux, mais porteur, selon elle, de nouvelles valeurs pour la vie.


Le pigeonnier où Clothilde a installé son entreprise.


« De toute façon ce duplex me sortait par les yeux. Dès que je descendais en collants je manquais m’envoyer par terre. Je n’avais qu’un rêve : une maison de plein pied. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Jean-Jérôme et Maryse vendent le duplex 650 000€ à un cheikh émirati. Entretemps JJ revenu aux affaires a peaufiné le business plan : ils vont ouvrir une boutique chargée de centraliser les meilleures huiles essentielles de bourrache de la région Centre. Maryse s’occupera de dénicher les producteurs, Jean-Jérôme, lui, animera le site. Car bien sûr, tout se fait sur Internet. C’est donc un très bel objet virtuel qui apparaît en ligne ce 23 octobre 2013.
« On était vraiment très fiers. On s’est inscrits dans un créneau complètement négligé. Le marché de l’huile essentielle manque de sites de qualité, vraiment interactifs. On ne peut jamais remonter la filière ! Nous, on assure au consommateur que sa bourrache vient bien du Centre. On va jusqu’à Issoudun, jamais au-delà. »
Surtout, ils peuvent élever leur fille à deux, et profiter de son développement cognitif fulgurant. Depuis peu, elle a développé un jeu amusant : elle grimpe dans les noisetiers pour chasser les oiseaux, et, incapable de descendre, reste pendue par les griffes en pleurant. « C’est à mourir de rire. On a déjà posté des dizaines de photos sur Instagram. »
Jean-Jérôme et Maryse sont ravis de leur changement de vie, qui n’a pourtant pas été bien perçu par tout le monde. Ils tiennent particulièrement à remercier la mairie de Plessis-lès-Tours, qui leur a offert un panier gourmand à leur arrivée, et le Lidl du centre-ville, où ils se fournissent en eau minérale.
« Ici la vie nous sourit. J’ai même arrêté de fumer. Pour moi, pour ma fille, pour la vie. »





[1] Les prénoms ont été changés, dans l’intérêt des enfants et des animaux.
[2] Roman américain de Frank et Ernestine Gilbreth, paru en 1948, expliquant en toute franchise qu’on peut gérer une famille nombreuse comme une usine de voitures.

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