vendredi, janvier 09, 2015

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Ensemble, démontons une proposition dépourvue de sens : aujourd’hui, les femmes sans enfants sont-elles égoïstes ?




Journée normale dans une semaine normale. Affalée sur la molle banquette du bus 34 à destination de la gare de Melun, je prends le temps de consulter la presse de qualité sur mon téléphone : PurePeople a consacré un article à Jennifer Aniston qui vient de taper 45 ans et n’est toujours pas mère.
Qu’en avons-nous à faire, me demanderez-vous ? Moi, pas grand-chose, mais les feuilles à scandale US, apparemment, se penchent tous les jours sur la question.
Il ne se passe donc pas une semaine sans que la pauvre femme se voit affublée d’un ventre postiche par retouche Photoshop et n’apparaisse, en une d’un magazine quelconque, barrée d’une citation en lettres jaunes : « I’m pregnant at last ! »



Jen, qui n’est pas plus enceinte que je ne suis pape, est un peu agacée de cette titraille incessante et prend position, « courageusement » selon PurePeople, pour défendre les femmes qui ne demandent pas à la presse de caniveau de leur dicter leurs choix familiaux.
Jusqu’ici, cet ensemble d’informations n’a aucun intérêt. Mais en terminant l’article, je découvre que ladite Jen aurait été particulièrement blessée par une notation récurrente : les femmes de son âge qui n’ont pas procréé seraient « égoïstes ». Et Jen, elle n’est pas égoïste et elle voudrait que ça se sache. Donc (l’article enchaîne) elle se fait prendre en photo à moitié nue avec son best friend gay ultra tatoué.
On suit bien la logique.
Cette étrange nouvelle ne m’aurait pas bouleversée particulièrement si, la semaine suivante, au cours d’une conversation avec une jeune femme de mon âge, je n’avais appris que dans certains établissements scolaires, quand on veut dénigrer la mère Machin, cette ville bique qui pique les horaires sympas aux jeunettes et refuse de participer aux soulèvements syndicaux quadriannuels, on s’y prend dans ces termes :
« Sylvie ? C’est une sale égoïste… De toute façon, c’est clair : elle a cinquante ans et elle n’a pas d’enfant ! »




Bien.
Nous voilà au cœur de l’exposé.
Des individus de types sociaux variés, a priori un peu éduqués, peuvent donc proférer en public une phrase aussi ouvertement tarte que « les femmes qui n’ont pas d’enfants sont égoïstes ».
Je vous propose donc de vous associer à mes efforts pour comprendre ce qui, dans les processus cognitifs de ces individus, a cessé de fonctionner et d’en tirer des leçons pour leur permettre, à eux aussi, de réfléchir comme les autres.

Etape 1 : circonscrivons le problème
Je rappelle que la proposition ne concerne que les femmes, et a priori pas les messieurs, dont on ne demande pas s’ils sont égoïstes, de toute façon ça n’est pas leur job de veiller à la cohésion du groupe. Eliminons donc de notre démonstration les quelques milliards d’êtres de sexe masculin qui pourraient, eux aussi, se sentir vaguement concernés par le problème de la procréation et par ses ramifications morales.



Parmi les femmes ayant passé l’âge d’avoir des enfants, un certain nombre n’ont peut-être pas désiré cette situation. Soit qu’elles n’aient pas été en mesure, physiologiquement, d’en avoir au moment où elles l’auraient souhaité. Soit que leur compagnon n’ait pas pu. (C’est encore un peu nouveau dans l’histoire de l’humanité, mais oui, parfois, l’infertilité, ça vient du monsieur. Oui oui, c’est dommage pour la répudiation, mais c’est comme ça, je suis désolée.) Soit qu’elles n’aient pas rencontré la personne qu’il fallait au bon moment. Soit que, je n’en sais rien, avec tout ce qui peut arriver dans la vie des gens, elles aient passé quinze ans enfermées dans une prison de haute sécurité, se soient investies à deux cents pour cent dans leur job de conseillère clientèle chez Bouygues ou aient, tout simplement, passé trop de temps à regarder des séries sur Netflix.
Toutes ces femmes ne peuvent pas être prises en compte dans notre étude. Elles ne sont pas égoïstes, elles sont tout simplement tête en l’air, ou malchanceuses. Les pauvres.
Il nous reste donc le contingent des connasses patentées qui, alors qu’elles étaient hétérosexuelles, en couple, indépendantes financièrement (ou pas, en fait c’est secondaire) et pas atteintes d’une tare physique rédhibitoire, ont choisi, je dis bien CHOISI, de ne pas avoir d’enfant.

Etape 2 : évaluons les présupposés du problème
L’enseignante citée plus haut n’a pas développé sa pensée, mais c’est tout un univers de concepts d’une incroyable profondeur qui se déploie sous nos yeux. Nous voyons en effet surgir, sous la baguette magique de la théoricienne, l’Individu, la Liberté, la Famille, l’Autre, le Temps, la Société, et tous leurs amis. De quoi peupler toute une cohorte de dissertations de philo de Terminale.
Ces concepts, qui ont donné du fil à retordre à un certain nombre de types assez malins, sont traités ici de manière expéditive. Pour comprendre l’adéquation quasi surnaturelle que fait la locutrice, je vous propose de renverser la proposition.
Si une femme qui n’a pas d’enfants est une sale égoïste, c’est qu’une femme qui a des enfants est un modèle d’altruisme.
Oui donc certes.
Cela nous ouvre des perspectives stupéfiantes.
Si les mères de familles sont toutes, collectivement et en tant que groupe d’intérêts, altruistes, je m’étonne tout de même que la société française ne soit pas un havre de solidarité et de communion fraternelle. Parce que tout de même, la majorité des femmes choisissent encore de faire des enfants. Alors pourquoi diable y a-t-il encore des inconscients pour mourir de froid, de faim, de solitude, de désespoir, alors qu’ils sont entourés de centaines de milliers d’êtres altruistes et quasiment angéliques ? Je m’y perds.



Je suis un peu désarçonnée aussi quand je repense à la progéniture de ces anges à visage humain, que je récupère chaque année dans divers lycées d’ici et d’ailleurs. Certains de ces sympathiques adolescents, qui n’ont pas adressé la parole à leurs parents depuis trois ou quatre ans, n’ont pas l’air follement enthousiasmés par les prestations altruistes auxquelles ils ont eu droit. On les comprend aussi : sommée de s’expliquer sur les résultats calamiteux de sa fille, une dame d’une quarantaine d’années lui assène une volée de gifles et manque l’encastrer dans le mur. Un mois plus tard, la fille disparaît dans la nature.
Nombre de ces adolescents n’ont d’ailleurs jamais vu un livre, un musée, un site naturel ou une émission de qualité décente à la télévision. Quand on les interroge en profondeur, on s’aperçoit que les jeunes filles sont détournées de la lecture, « qui n’est pas pour elles », et encouragées à s’occuper de leurs petits frères et sœurs, et plus généralement de la tenue de la maison.



Comment des mères aussi altruistes peuvent-elles méconnaître à ce point le désir de culture de leurs enfants, et prêter aussi peu d’attention à leur formation intellectuelle ?
Un dernier point. Les mères de famille sont altruistes, nous l’avons compris. Être altruiste, c’est soucier des autres et de leur bien-être,  à ce qu’il semble. Des autres, il y en un paquet sur la planète. Ne serait-ce que dans le quartier, dans l’immeuble, sur le palier, il y en beaucoup, des autres. De quoi s’occuper toute une vie, si on le souhaite. Pourquoi une personne aussi fondamentalement altruiste cesserait-elle subitement de s’intéresser à ces millions d’autres qui devraient la mobiliser ? Et surtout, pourquoi devrait-elle se convaincre que ces autres sont si peu intéressants, si autres au fond, qu’il est nécessaire d’en fabriquer un, un autre bien à soi, estampillé Made in moi, pour pouvoir s’y consacrer toute sa vie ?
Je ne comprends pas bien.
Surtout que le petit autre, et ces éventuels frères et sœurs autres, vont monopoliser l’attention de l’ange altruiste pendant suffisamment d’années pour lui passer l’envie de s’occuper de tous ces millions d’autres dont elle n’a rien à faire puisqu’ils ne sont pas à elle.

Etape 3 : revenons au problème initial avec un regard neuf
Nous avons vu que l’adéquation procréation = altruisme était, au minimum, assez tirée par les cheveux. Voyons désormais si son contraire tient davantage la route.
En affirmant qu’une femme sans enfants est égoïste, on suppose par principe qu’elle ne fait rien au service de la communauté. Où a-t-on vu qu’une femme, quand elle ne pouponne pas, est forcément une saleté aigrie repliée sur elle-même, ridée comme une vieille pomme et dépourvue de toute forme d’empathie ?
Ah oui, dans la littérature misogyne du XIXème siècle.
On peut pourtant identifier un certain nombre de personnalités féminines qui, sans avoir eu d’enfants, ont eu un engagement politique, associatif, artistique, au service des autres, et ont pu d’ailleurs y consacrer une énergie considérable.
Mais mon argument est bancal : depuis quand la politique permet-elle de se dévouer aux autres ? Tout ceci est absurde. La politique, l’humanitaire, l’enseignement, ce sont des activités de sales cons égoïstes qui ne pensent pas une seconde à alléger les souffrances de leur prochain.
La preuve : depuis mille cinq cents ans l’Occident est empli de femmes atroces qui prient et chantent toute la journée. Les saletés. Des nonnes, il paraît que ça s’appelle. Pas une qui se soit décidée à faire des enfants !



Prenons maintenant la situation sous l’angle qui pourrait être celui d’un homme. Il est vaguement (comme tout le monde) préoccupé par les autres et se demande quel pourra être sa contribution au développement humain. Il a le choix entre plusieurs solutions : choisir une profession utile, s’engager, soutenir ses amis, faire des enfants. Il choisira dans cette liste ce qui lui convient. Mais qui estimera qu’en ne retenant pas la dernière solution, il a un pris une décision d’un égoïsme affreux ?
Au fond, la réalité est toute simple. Être altruiste, c’est une donnée, et faire des enfants, c’en est une autre. Fonder une famille est une décision personnelle qui n’est dotée d’aucune charge éthique. C’est un choix parmi d’autres, comme le choix d’embrasser telle ou telle profession ou d’apprécier tel ou tel auteur. Il ne détermine en rien la dignité d’un individu.
Bien des gens font des enfants pour de mauvaises raisons : hasard, pression sociale, vide existentiel, besoin de se chercher une mission, conviction religieuse. Certains leur font peser le poids de leurs échecs, de leurs névroses. Beaucoup rêvent, au fond, de se prolonger à travers un autre être.
C’est altruiste, cela ?
Et faire des enfants dans un monde ruiné par la pollution, les conflits, le chômage, c’est altruiste ? Savoir qu’il va falloir batailler pour leur trouver une situation, les faire passer devant d’autres jeunes, leur masquer la vérité, à savoir que les ressources naturelles sont en train de s’épuiser, c’est altruiste ?

Il ne nous reste qu’à conclure : Jennifer Aniston, en fait, elle fait ce qu’elle veut, et on s’en moque.


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