lundi, janvier 12, 2015

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Le Trioméron, ou Boccace au pays des ados



Derrière le mur en contreplaqué, des explosions retentissent à intervalles réguliers. Quand Juliette ose jeter un coup d’œil par la fenêtre, elle voit passer des lambeaux de banderoles, des casquettes, et de foisonnantes chevelures féminines éparses dans le vent.
« J’ai peur », souffle-t-elle.
« Il n’y a pas de quoi. »
Dans cette ambiance d’apocalypse, Matilda semble parfaitement décontractée. Elle roule depuis vingt minutes une cigarette entre ses mains robustes – cigarette qu’elle ne fumera pas, car elle est respectueuse du règlement intérieur qui précise qu’on ne doit pas polluer les espaces intérieurs du lycée avec des fumées toxiques.
« Tous les ans c’est pareil. Tu t’habitueras. »
Une cavalcade enfle dans le couloir, puis s’éloigne. Juliette est tassée au sol, petit paquet épouvanté que l’assurance de Matilda ne saurait réconforter. Qui sait si on ne va pas trouver leur cachette et les obliger à sortir ? On leur a bien dit, pourtant, qu’il ne fallait pas entrer !
Juliette, Matilda, et leur acolyte de hasard, Quentin, sont tous les trois élèves au lycée Flora Tristan, Juliette en 2nde, Matilda et Quentin en Terminale. Ils ne se connaissent pas. Ce matin, un mardi, ils sont arrivés au lycée à 7h45, comme c’est leur habitude, Matilda parce qu’elle aime fumer une cigarette avant de passer la grille, Juliette parce qu’elle est désespérément ponctuelle, et Quentin, parce que… eh bien, on ne sait pas, parce que Quentin, personne ne le connaît.
Ils l’ignoraient, mais ce matin-là, à Flora Tristan, c’était blocus. Le vendredi précédent, le rectorat avait annoncé la suppression d’un demi-poste de CPE pour la rentrée 2037. Les élèves, qui jusqu’ici s’étaient fort peu souciés des conditions de travail des deux CPE, Jean-Claude Gubert et Marie-Line Martin, voire, dans leurs moments d’égarement juvénile, avaient tenté le plus qu’il leur était possible de leur ruiner l’existence, s’étaient subitement mobilisés pour garantir un libre accès de tous à l’éducation, au savoir et autres choses de ce genre.
À7h50, les plus matinaux d’entre eux avaient donc entrepris de dresser devant le portail du lycée une barricade sommaire faite de poubelles et de lampadaires municipaux. Ils en avaient profité pour signaler à leurs camarades que toute tentative de franchir ladite barricade serait prise pour une trahison au profit du Grand Capital et commencé à rosser un petit groupe d’élèves de Terminale S préoccupés par « leur préparation du bac, ouais on a physique à 8h ! »
Le proviseur, Charles-Edmond André, devant ces débordements, avait aussitôt fait appel à la police, qui s’était mollement précipitée vers les coups de 8h24.



En attendant, Juliette, Matilda et Quentin s’étaient tous les trois faufilés dans le lycée en profitant de failles dans le système de sécurité des insurgés. Juliette commençait sa journée par le cours de latin de Mme Dulute et elle aurait été très peinée de ne pas pouvoir lui rendre sa version à l’heure dite. Après vingt minutes d’attente devant la salle 106, il avait fallu se rendre à l’évidence : Mme Dulute n’était pas là, elle avait profité de la journée de blocus pour rester à la maison, s’occuper de ses trois enfants et regarder C dans l’air à la télé.
Matilda n’éprouve pas la même passion que Juliette pour l’enseignement tel qu’il est dispensé à Flora Tristan. Elle est simplement en conflit avec Antoine, le leader de l’insurrection, son ex depuis trois jours. Elle compte bien lui démontrer en action que son blocus est pipeau et que n’importe qui peut le forcer, puis lui mettre la honte en publiant des photos sur le live-tweet de la journée. Elle s’est amusée une heure, mais, devant le peu de réactions d’Antoine, elle se demande si c’était une si bonne idée que cela.
Quant à Quentin, pour l’instant nous n’avons pas beaucoup d’informations à son sujet.
L’arrivée de la police a malheureusement coïncidé avec l’irruption d’une bande de voyous de la cité voisine qui a jugé le moment opportun de régler ses comptes avec les fonctionnaires, suite à l’affaire du mystérieux passage à tabac de Rachid. D’accrochage en jet de parpaing, l’aimable conflit a dégénéré en bataille rangée, et les lycéens, acculés par leur propre barricade, ont dû eux-mêmes engager la lutte contre deux ennemis surentraînés. Antoine et sa nouvelle copine, Tess, ont disparu.
Juliette, Matilda et Quentin se sont vite aperçus qu’ils étaient les seuls dans l’établissement, dont les fragiles défenses risquaient d’être balayées à chaque instant. Juliette avait peur des voyous, Matilda d’Antoine, et Quentin qu’on s’aperçoive qu’il avait mis le feu à la poubelle à papiers du CDI. Ils se sont donc réfugiés tous les trois dans cette petite salle oubliée de tous, réservée autrefois aux profs d’histoire-géo pour qu’ils y tiennent leurs débats-conférences, et inutilisée depuis six ans car trop mal ventilée. Matilda, d’autorité, a verrouillé la porte de l’intérieur.
Mais depuis trois heures qu’ils y sont, ils sentent poindre l’ennui.
« Je n’ai pas mon manuel de maths ! Quelle poisse ! »
Matilda jette un regard noir à Juliette.
« T’inquiète, on fera sans. » Un temps. « Mais tu as raison. On ne peut pas rester comme ça à ne rien faire. »
« Il faudrait qu’on fasse quelque chose d’utile, en rapport avec le programme ! »
Matilda la toise avec le dégoût : « Le programme ? Tu as peur de rater ton passage en STMG ou quoi ? »
« Mais tu proposes quoi ? »
Une voix sépulcrale s’élève des profondeurs du cagibi : « On pourrait se raconter des histoires. »
Quentin est sorti de son mutisme pour réconcilier ses camarades d’infortune. Pas surprenant : son téléphone est tombé en panne de batteries.
« Des histoires ? », reprennent-elles en chœur.



« Oui, des histoires. J’ai vu ça dans un livre du Moyen-Âge. Dix jeunes sont coincés à la campagne à cause d’une épidémie. Comme ils ne peuvent pas rentrer et qu’ils trouvent le temps long, ils se racontent des histoires. [Un temps.] Il y a beaucoup d’histoires de fesses et des trucs scatos. »
Juliette : « Hein ?! »
Contre toute attente, Matilda se saisit de la proposition : « Mais oui, c’est une idée géniale ! On pourrait raconter chacun une histoire, et quand on aura fini, eh bien… si on n’est pas libérés, on recommence ! »
« Tu crois ? »
« Oui, je crois. Si ça ne vous dérange pas, je voudrais commencer. »
Quentin, accommodant : « Non non, fais-toi plaisir. »

Histoire de Matilda
Comment une dame de Champigny-sur-Marne, passionnément amoureuse d’un jeune homme bien placé à la cour, et qui lui promettait une fidélité éternelle, découvrit qu’il était moins beau de cœur que de visage.
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En la ville de Champigny-sur-Marne résidait autrefois une dame d’une grande beauté. Comme elle était aussi vive d’esprit que réputée pour sa vertu et sa constance, elle était recherchée par tous les jeunes hommes de la ville ; mais elle n’accédait jamais à leurs sollicitations, car elle souhaitait d’abord obtenir son baccalauréat avec mention et être sélectionnée dans le BTS de son choix.
Sa mère et sa mamie, avec qui elle vivait, étaient très fières de sa réputation sans tache et l’encourageaient se réserver pour un homme qui saurait la mériter.
Un jour qu’elle sortait du lycée pour fumer sa cigarette de la mi-journée, elle aperçut un jeune homme qui demeurait seul sous un platane déplumé. Il lisait un ouvrage. La dame, qui avait des lettres, reconnut la collection « Le sens commun » des Editions de Minuit.
C’était La Reproduction : Eléments d’une théorie du système d’enseignement, de Bourdieu et Passeron.



La jeune dame s’émerveilla fort de voir un homme d’aussi belle allure lire une somme aussi rébarbative, alors qu’il aurait pu fumer des joints comme tous les kékos du lycée.
Le jeune homme s’aperçut de l’attention admirative de la dame, referma le livre et lui lança un regard engageant. C’était un élève de Terminale littéraire.
La dame et le jeune homme prirent bien vite l’habitude de se retrouver sous ce même platane pour échanger leurs impressions sur les études et l’avenir. Le jeune homme affirmait que le lycée était une « taule » dont il fallait s’échapper le plus vite possible. La dame tâchait de le convaincre qu’on pouvait trouver la paix intérieure grâce à l’éco-gestion.
De rendez-vous en rendez-vous, l’admiration que la dame ressentait pour le jeune homme grandit au point qu’elle n’hésita pas à l’ajouter sur Facebook et à lui envoyer des invitations à jouer à CandyCrush auxquelles, Dieu sait pourquoi, il ne répondait jamais.
Le jeune homme, bien qu’il n’abordât que rarement les questions touchant à leur relation et à ses développements, se plaisait à lui laisser croire qu’elle pourrait, un jour, accéder à son univers fantastique. Depuis peu il avait décidé de vivre son engagement à plein temps et de rejoindre l’UNL. Il en ressentait une grande fierté, et en même temps de l’angoisse, car il savait que les missions qui lui incombaient n’étaient pas petites.
« Ils veulent supprimer les TPE, tu te rends compte ! »
La dame rêvait en secret qu’il l’emmènerait dans une de ces réunions où l’avenir de la jeunesse se décidait. Le moment n'était jamais le bon, mais il lui promettait qu’elle serait bientôt admise. Il fallait que son parcours militant fût davantage mûri, lui disait-il.
La dame ne pouvait que le croire, d’abord parce qu’il était beau, ensuite parce que son engagement, répétait-il, allait de pair avec une grande droiture morale ; et si elle faisait peu de cas de l’engagement (car tout ceci était un peu ésotérique), elle respectait beaucoup la droiture morale. « Un politique », disait-il, « doit être aussi irréprochable dans sa vie personnelle que dans ses convictions. Je tromperais les lycéens qui attendent de moi que je résolve leurs problèmes si je n’appliquais mes idées dans les moindres aspects de ma vie. »
Après quatre mois de cette belle amour, la dame s’inquiéta toutefois que son ami ne se souciât pas davantage de lui présenter ses compagnons. Elle voyait mal comment ils pourraient entamer leur vie à deux si elle ne pouvait même écrire à son ami d’enfance en prévision des anniversaires-surprise !
L’affection supplantant la raison, elle profita d’un passage aux latrines de son bel ami pour lui subtiliser son téléphone.
Le dernier message était pour son frère : « Slt bro tu m’aport le sac de spor à la pose stpl ».
Le précédent était adressée à une certaine Louloute : « Kk chéri tu m manque trop. A se soir. »
S’ensuivait toute une série de pictogrammes comportant fleurs, cœurs enflammés, grappes de cerise, lapin et ocarina.
Plus bas, la conversation continuait : « Ma grosse poule trop bon notre dernière soiré tes vraiman la meilleur. »
La dame était décontenancée. Elle connaissait mal le style des échanges entre militants, mais le ton de cette correspondance lui paraissait par trop intime. À la soixante-seizième bulle elle trouva l’explication de ce mystère : « Tas pa biento laché ta grosse dinde ? » « Non, sa mère bosse chez Afflelou, j’ai besoin d’elle pour ma prochaine père de lunettes. »
Les espaces caverneux de l’Enfer se fussent-ils ouverts sous ses pieds que la dame n’eût pas ressenti une plus grande stupéfaction. Ses mains blanches lâchèrent le téléphone qui retomba lourdement sur la table.



D’où son ami tenait-il que sa mère travaillait chez Afflelou ? En plus de la tromper éhontément, il n’était pas capable de prendre ses renseignements !
Eplorée, elle quitta le troquet où ils s’étaient réfugiés ; mais l’instinct de la vengeance avait déjà mordu son cœur virginal.
« Que pourrais-je faire, mon Dieu, pour mettre la rage à cet affreux paltoquet ? »
Une inspiration divine la saisit. Elle revint sur ses pas : le jeune homme était revenu à leur table et la cherchait confusément du regard parmi les foules des poivrots et des cadres qui peuplait l’endroit. Elle traversa la salle en coup de vent, se saisit du téléphone et, sans un mot ni un regard, le plongea dans le café-crème d’une mamie.
« Pétasse ! »
Sous ses yeux effarés, elle lécha sa main enduite de lait odorant et lança un rire de folle.

« C’est une vraie histoire ? », demanda Juliette. « Bien sûr, je la tiens de la fille même à qui c’est arrivé. » « C’est horrible ! Elle n’a pas trop souffert ? Les hommes sont des sans-cœur ! » « Tu l’as dit, bouffi. » Quentin intervient dans un ricanement : « Elle est stupide ton histoire ! Ta fille n’a pas réussi à se douter en quatre mois que le type la menait en bateau ? Elle sort du couvent des Oiseaux ou quoi ? » Matilda s’insurge : « Et comment pouvait-elle le savoir ? On n’est pas censés faire confiance à notre prochain, peut-être ? » « Peuh, la confiance… Il a eu raison de se comporter comme il l’a fait. Qui peut croire qu’un jeune homme, beau, intelligent et populaire, va se contenter d’une relation avec une gourde qui vit avec sa mamie ? Il mériterait bien la vie minable qu’il se serait faite ! » Juliette geint soudainement : « Mais ça veut dire que ça peut arriver ? » Matilda et Quentin se tournent ensemble vers elle : « Mais oui, puisqu’on vient de te le dire ! » Elle sanglote. Matilda s’attendrit : « Faut pas te mettre dans cet état, il y aussi des types bien. Allez, pour te changer les idées, toi aussi tu vas nous raconter une histoire, et elle se terminera bien ! » Juliette sort son visage de ses mains : « Je peux ? » « Mais oui, allez. »

Histoire de Juliette
Comment un petit chien courageux réussit à mettre en fuite un vilain militant d’extrême-droite.
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Il était une fois un petit chien courageux qui vivait dans une ville minière du Nord de la France. Sa vie était un peu triste : il ne faisait pas très beau, la ville n’était pas très propre, et surtout, son maître, André dit la Cagnotte, était un peu seul et dépressif.
En effet, la Cagnotte était le dernier communiste de la ville, et il n’avait pas d’amis à qui raconter ses histoires.
Quand sa sœur ou son cousin Julot passaient à la maison, ils finissaient toujours par lancer André sur le thème des immigrés voleurs d’emplois ou de Schengen qui nous a envoyé tous les Roms, et ça l’énervait beaucoup, André, donc il finissait par mettre à la porte la cousine ou Julot en leur balançant par-dessus la tête leur manteau, leur sac de courses et leur Télé Grandes Chaînes.
À chaque fois le petit chien était triste parce que la Cagnotte finissait la soirée bourré à regarder l’émission culturelle de Laurent Goumarre sur France 5. Et le petit chien en avait assez d’être privé de sortie et de regarder Fanny Ardant revenir sur ses années 80.



Un jour, la situation se dégrada encore. Non seulement le prix de la baguette avait encore augmenté, mais un étrange personnage s’était installé dans le quartier. C’était un monsieur tout propre qui distribuait des tracts et tapotait la tête des mamies. Le petit chien sentait bien qu’André ne l’aimait pas ; la preuve : trois jours plus tôt il avait déversé une vieille caisse de Pif le chien moisis dans son jardin. Mais pendant un certain temps, le monsieur tout propre et la Cagnotte évitèrent se croiser et de se parler. Même le jour où la Cagnotte diffusa à plein régime l’hymne de l’URSS toutes fenêtres ouvertes.
Au moins d’avril, la situation bascula. Depuis deux semaines, la Cagnotte s’activait pour réunir ses copains des autres villages et organiser un semblant de défilé pour le 1er mai. Il était de plus en plus triste car il s’était aperçu que la plupart étaient morts ou paraplégiques. Pendant ce temps le monsieur propre s’agitait pour son compte et embobinait les gens avec l’histoire d’une dame qui était morte pour sauver la France et qui avait fini rôtie. André trouvait cette histoire débile et ne se cachait pas pour le faire savoir.
« Une pute, ta Jeanne ! Une pute, tu m’entends ! Tu crois qu’Orléans elle l’a pris comme ça ! »
Le monsieur tout propre devenait un peu nerveux devant les accusations d’André, qui ne ménageait pas ses efforts pour retourner l’opinion.
« Non mais vous n’allez pas vous laisser avoir par ce jean-foutre ! On n’a pas passé cent ans à lutter pour nos droits pour qu’il nous ressorte ses concours de rosières et ses processions ! Ici, c’est une ville rouge ! Les curés, on n’en veut pas ! Les fachos, on n’en veut pas non plus ! »
Le petit chien sentait bien que Mémé Mireille allait se laisser convaincre. Le monsieur tout propre avait dû le sentir aussi, car il finit par se présenter au domicile de la Cagnotte et lui tint les propos suivants :
« Ecoute pépé, lâche l’affaire. Ici les cocos, c’est fini. Tu n’as pas vu les européennes ? Toi et tes copains grabataires, vous faites pitié. Les Français ils y croient plus à vos conneries. Nous on parle vrai et on règle les problèmes. Jeanne d’Arc, moi non plus j’en ai rien à foutre ; mais ça leur fait plaisir, alors on va leur en donner. Soit dit en passant, si je te revois traîner autour de la salle des fêtes ou du club des aînés, prépare-toi à morfler. Je n’ai pas bossé six mois pour que tu ailles me griller deux ou trois cervelles séniles. » 



En menaçant André, le monsieur propre avait commencé à lever la main et semblait sur le point de malmener l’étagère où la Cagnotte avait rangé ses souvenirs d’un voyage en Tchécoslovaquie en 1967.
« Halte-là ! »
Dans deux secondes le mal serait fait. Le petit chien n’écouta que son courage : il se rua sur le mollet du monsieur et le mordit au sang (ce qui n’était pas aisé puisqu’il portait un pantalon en toile très épaisse destiné à encaisser les coups dans une bagarre). Celui-ci, qui n’avait pas même repéré le roquet, poussa un hululement sinistre, et, tentant de se raccrocher à l’étagère, manqua son affaire et s’effondra dans la collection de drapeaux de la Cagnotte. La bannière soviétique atterrit mollement sur son dos et le recouvrit tout entier.
« Ah ah mon chien, tu es un vrai toi ! »

« J’ai rien compris. » « Qu’est-ce que tu n’as pas compris ? » « C’est quoi cette histoire de Jeanne d’Arc ? Je ne vois pas le rapport avec ce qui précède ? » Quentin semble un peu échauffé par l’histoire de Juliette. « Mais si : le monsieur tout propre est un militant d’extrême-droite qui veut convaincre les gens de renouer avec des pratiques superstitieuses au lieu de voter utile ! » Matilda intervient furieusement : « Quelles pratiques superstitieuses ? Ma mamie aime beaucoup Jeanne d’Arc ! D’où tu te permets de juger ? » Quentin continuait à grommeler : « Mais c’est qui cette meuf, Jeanne d’Arc ? Quel rapport avec le communisme ? » Juliette est de nouveau prête à pleurer : « Je suis désolée, je pensais que ça vous plairait… Bon, Quentin, si tu veux bien, tu peux nous raconter une histoire ? » Il interrompt son monologue et réfléchit : « Oui, d’accord, j’en ai une qui devrait faire l’affaire. »

Histoire de Quentin
Comment un prof d’histoire-géo sadique est finalement démasqué et finit humilié dans la presse locale, pour la plus grande joie de ses élèves.
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Depuis trois mois la classe de TES1 vivait un cauchemar sans nom. Leur prof d’histoire-géo super sexy de l’année d’avant, Mme Méglet, était partie, et avec elle une grande partie de leurs rêves adolescents s’était évanouie. Les garçons ne savaient plus qui mater, les filles ne savaient plus qui imiter, bref, ça ne tournait pas rond.
Surtout, le remplaçant, M. Mercier, était une vraie teigne.
Au lieu de diriger ses cours d’une voix ferme mais bienveillante, et d’accueillir les élèves à la pause pour écouter leurs peines de cœur et leurs bavardages charmants sur les cours « trop nuls » des autres profs – « Ça n’est jamais clair comme avec vous ! » - il les traitait comme un caporal-chef. Il aimait bien, en particulier, initier sa séance par un chapelet d’insultes :
« Bande de rats ! Vous faites peine à voir ! Si j’avais eu la même face de moule que vous devant mon père, il m’aurait botté le cul ! »
À l’interclasse les filles pleuraient, les garçons, sous leurs grands airs, grelottaient, et même Zoé, la déléguée, n’osait plus sortir les diatribes dont elle usait et abusait à l’encontre de M. Traoré, le professeur d’espagnol bègue.
En début de trimestre, M. Mercier leur avait annoncé qu’ils devraient préparer un dossier d’analyse d’un fait d’actualité. Il y a trois semaines ils l’avaient rendu, les moins moites, craignant les commentaires désobligeants qu’il répandait par-dessus leurs têtes courbées :
 « Toi, face de nem, dépêche… Maman a voulu te faire bosser au restau cette nuit, c’est ça ? Evite-moi tes excuses en carton… Oui tu peux le rendre demain, mais ça partira direct dans la mangeoire de mon chien. Toi poupée, arrête de faire ta biche, parce que ta prose ne vaut pas un clou ; je le vois à la première page. « Madame Nadine Moranau est une députée française très apréciée de ses électeur » : ah ah ! tu me fais rire, pauvre tarte. Toi, l’endive, arrache-toi deux secondes à la contemplation stupide de ton nombril et rends-moi ton chef-d’œuvre. Qu’est-ce que tu as choisi ? La culture des jeux vidéo chez les Papous d’Amérique centrale ? Non, même pas. « Enjeux de pouvoir dans la Corée de Kim Jong-un ». Rien que ça. Tu parles qu’un guignol comme toi peut y comprendre quelque chose. »



Après deux mollassonnes tentatives de révolte, la classe avait fini par se soumettre et considérait M. Mercier avec une crainte révérencieuse mêlée de masochisme adolescent. Le sort des insurgés prêtait de toute façon à réfléchir. Kikor avait subi le premier le retour de bâton ravageur de son professeur. En cours d’éducation civique, il avait eu l’idée malencontreuse d’ouvrir sa gueule : 
« Monsieur, vous nous dites tout le temps que la France est un Etat de droit, mais je vous ferai remarquer qu’il y a plein de minorités qui sont discriminées et qu’on n’est pas tous égaux. Alors vous devriez peut-être présenter votre cours d’une autre manière ! »
M. Mercier était resté trois secondes silencieux à son bureau, puis un sourire étrange s’était posé sur ses lèvres. Sur le dos des élèves les poils un à un se hérissaient.
« Kikor, je crois que j’ai mal entendu ta question. Tu peux la répéter ? »
« J’ai dit qu’on n’était pas dans un Etat de droit et que les minorités étaient discriminées. »
On ne saura pas si Kikor eut l’inspiration malheureuse de répéter sa question parce qu’il adhérait vraiment à ce qu’il racontait ou parce qu’en élève appliqué il n’hésitait pas à répéter dix-huit fois les mêmes choses. Le fait est qu’à l’instant d’après il avait le nez dans son entrejambe, et que M. Mercier, qui lui pressait l’arrière du crâne d’une main vigoureuse, était en train de hurler :
« La prochaine fois que tu ramènes ta fraise pour dire des trucs que tu ne comprends pas, je te fais bouffer tes testicules ! Les petits merdeux dans ton genre, j’en ai connu quand j’étais dans les commandos. On les plongeait dans les latrines et il ne leur restait plus qu’à s’enfuir par les canalisations. Il y en a qui ne sont pas revenus ! À voir ton gabarit de mauviette je ne pense pas que tu aurais refait surface pour nous casser les pieds. Ce qui me fascine, c’est que la civilisation de sous-êtres où on vit réussisse à faire vivre jusqu’à dix-huit ans des types comme toi que la Nature éliminerait d’office si on lui en laissait la possibilité. Tu le sens mon pied dans ta gueule, hein ? Tu le sens ? »
Kikor le sentait bien, et nombreux étaient ceux qui, dans la classe, estimaient qu’il l’avait bien cherché et qu’il ne fallait pas pousser la provocation trop loin.
Quant à Mélissa, on n’osait même plus en parler.
Elle était venue à la fin d’un cours protester sur la disparition mystérieuse d’un demi-point dans son commentaire du discours de Mussolini lors de l’entrée en guerre de l’Italie.
« Ton demi-point ? », avait-il susurré. « Tu sais où tu vas aller le chercher ? »
On ne le sut jamais car Mélissa n’était jamais revenue en classe.
Cet état de sujétion peureuse, la plupart s’en étaient accommodés ; car on sait bien qu’un pouvoir puissant est, au fond, toujours un peu légitime. Seul Titus-Octavien continuait, au fond de son cœur, à sentir l’aiguillon de la révolte.
Il ne savait quel moyen employer.  Aux yeux de l’administration, M. Mercier était irréprochable, et les parents d’ailleurs étaient ravis : pour la première fois, leurs enfants étaient capables de situer Lyon sur une carte et de citer sans trop d’approximations les dates de la bataille de Poitiers, de l’édit de Villers-Cotterêts et de l’entrée en politique du général Boulanger.
Titus-Octavien finit par se résoudre à attaquer M. Mercier dans ce qu’il avait de plus secret : sa vie privée. Un vendredi soir, à la sortie des cours, il suivit en scooter sa Clio déglinguée. M. Mercier, contrairement à ce qu’il supposait, n’habitait à pas un manoir gothique de six étages peuplé de crânes de morses et de manuscrits runiques. Il résidait rue de la Tombe-Issoire dans un deux-pièces hérité de sa mamie.
Titus-Octavien patienta une heure quarante-cinq dans le bistrot « Aux vieilles canailles ». M. Mercier finit par ressortir. Il mena son ombre fidèle dans un entrepôt de la porte d’Aubervilliers où il disparut par une porte dérobée.
Titus-Octavien se glissa à sa suite.
À 23h14, il ressortait avec les documents désirés.
Sur douze clichés, M. Mercier apparaissait de face, mêlé à divers individus qui se livraient à un étrange carnaval orgiaque. Bien que son chef fût recouvert par une tête d’alien aux yeux globuleux, il était parfaitement reconnaissable, d’abord grâce au tatouage géant qui recouvrait son torse et qui clamait « Honneur aux paras », ensuite grâce à ses parties intimes, qui correspondaient parfaitement à la description qu’il en avait donnée à diverses reprises.



Sur les autres photos, M. Mercier était bras dessus bras dessous avec un type à tête de poulpe, avec qui il esquissait une farandole douteuse au son de « C’étaient les corons ».
Le samedi suivant, une petite sélection de ces images, dont celle où M. Mercier faisait la quenelle en se servant de la tentacule de son voisin, parut dans la livraison hebdomadaire de À Nous Paris. Titus-Octavien avait légendé ainsi la première photo : « M. Sébastien Mercier, professeur titulaire d’histoire-géographie au lycée Marguerite de Navarre, approfondit sa conception du vivre-ensemble. »
Le lundi, Mme Méglet était revenue.

Juliette sort de sa rêverie : « Je trouve ça assez beau, ton histoire. J’aime bien les gens qui ont des vies atypiques. Mais pourquoi est-ce qu’il n’est pas revenu le lundi ? Ça avait l’air d’être un bon professeur. » Matilda renchérit : « Oui, je suis d’accord, l’histoire ne finit pas bien pour lui, mais ça n’est pas trop mérité. Il a fait ce qu’il a pu pour les faire progresser. » Juliette : « Oui, surtout qu’aujourd’hui, les élèves ne sont pas faciles. » Quentin les considère avec mépris : « Vous ne comprenez rien. Ce type était dangereux. J’ai eu un mal de chien à le faire dégager. » Juliette : « Ah bon ? parce que c’était toi, Titus-Octavien ? » « Mais évidemment ! Tout comme Matilda était la dame et toi Mémé Mireille. Attendez ! je crois que j’entends du bruit. Pas vous ? »
En effet, un grondement sourd envahissait peu à peu le lycée, semblable au gave de Cauterets lorsqu’au printemps il sort de son lit. Juliette et Quentin échangèrent des regards apeurés. « Ce sont les flics, tu crois ? » « Non », dit Matilda. « C’est pire ».





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