mercredi, janvier 28, 2015

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Les parents indignes : chez Corneille aussi


Nicolas Poussin, Le massacre des innocents

La magie de la littérature, c’est aussi de nous permettre de nous rendre compte que l’homme moderne n’a rien inventé.
En cours de français, mercredi matin, discussion animée sur Médée, l’héroïne tragique/grosse sorcière sans scrupules du mythe que nous connaissons tous.
Enfin, tous : pas tout à fait ; la 2nde 2 ne connaît pas.
« Attendez, j’ai pas compris : Médée, c’est un mec ou une femme ? »
« T’es débile ou quoi ? Ça s’écrit avec un –e à la fin ! Evidemment que c’est une meuf ! »
« Hum, pour les noms grecs ça n’est pas tout à fait déterminant. Bon, quelqu’un peut résumer pour Kévina [les prénoms ont été changés, par respect pour la mémoire des intéressés] les éléments saillants de la biographie de Médée ? Vous savez, le truc dont on parle depuis quinze jours. »
« Alors Médée, c’est la fille d’un roi, il s’appelle [Georgette feuillette précipitamment son cahier] attendez je retrouve plus, pourtant je sais que je l’ai noté, ça commence par è… »
« Georgette, ce n’est pas très grave, allez à l’essentiel. »
« Eétès ! C’est la fille d’Eétès ! »
Triomphante Georgette brandit son cahier en direction de Kévina.
« Oui, très bien, la suite. »
« Eétès est roi de Colch… Colk… bon, euh, vers la Turquie. Et elle est sa fille. »
« Hm. »
« C’est tout. »
« Quoi c’est tout ? »
« Ben c’est tout ce que j’ai noté. »
« C’était bien la peine ! Commence est-ce qu’elle rencontre Jason ? »



« Ah ! si ! euh… je sais plus. »
A part : « Bande de moules… [À la classe] Quelqu’un d’autre ? »
Elisabeth, confiante : « Elle rencontre Jason parce qu’il vient chercher la Toison d’Or en Colchide, et comme elle tombe amoureuse de lui elle décide de l’aider. Et en partant… elle prend son frère en otage, le tue et le coupe en morceaux pour ralentir Eétès lancé à ses trousses. »

NOUS VOICI AU CŒUR DU SUJET

Nous constatons qu’une innocente jeune fille de 15 ans a été contrainte de lire un texte dans lequel une SORCIÈRE capture son PETIT FRÈRE et, dans le but d’assouvir ses pulsions sexuelles primaires, le DÉMEMBRE et le jette morceau par morceau dans la mer comme une vulgaire barquette de bâtonnets de surimi.
Un bien bel exemple.
La lecture d’une tragédie du XVIIème siècle figure au programme de la classe de 2nde. L’objectif affiché est d’initier les jeunes aux beautés du mètre classique et de leur faire ressentir, en même temps que Phèdre, Bérénice ou Chimène, les tourments d’un amour réprimé. À la clef, une adhésion entière et sans arrière-pensées aux valeurs et au génie de la nation française.
Curieusement, la lecture à froid d’une pièce de Racine peut s’avérer assez rugueuse pour le jeune. C’est sûr qu’avec 653 mots de lexique courant assimilés, il peine à se passionner pour les tourments d’Athalie :

AGAR
Madame, dans ces lieux pourquoi vous arrêter ?
Ici tous les objets vous blessent, vous irritent.
Abandonnez ce temple aux prêtres qui l’habitent ;
Fuyez tout ce tumulte, et dans votre palais
À vos sens agités venez rendre la paix.

ATHALIE
Non, je ne puis : tu vois mon trouble et ma faiblesse.
Va, fais dire à Mathan qu’il vienne, qu’il se presse,
Heureuse si je puis trouver par son secours
Cette paix que je cherche et qui me fuit toujours !

(C’est joli pourtant.)
Le professeur, qui voit chaque année revenir le spectre de la tragédie et les questions de Kévina (« Mais pourquoi elle parle comme ça ? Elle peut pas faire des phrases normales ? »), opte pour un parcours légèrement différent dans l’œuvre :
LA TRAGÉDIE CLASSIQUE, C’EST DU TARANTINO,
EN PLUS STYLÉ



Reste à jouer sur les scènes de démembrement, et la partie est gagnée.
« Le démembrement, c’est comme dans le mythe d’Osiris, vous savez Osiris… »
« AU OUAIS je connais ! Trop bien le mythe d’Osiris. »

Il faut pourtant admettre que la tragédie, une fois qu’on explore son côté gore, n’est pas une lecture très recommandable. Les personnages sont :
-          fous
-          infects
-          torturés
-          manipulés par un destin farceur.
Ils violent (ou tentent), massacrent (hors scène), manquent de parole, dressent le frère contre la sœur, le cousin contre la grand-mère, bref, c’est Daech chez les Hellènes. Prétexte invoqué par le dramaturge : ça leur fera passer l’envie de faire pareil.
Je me gausse.
Hormis le dénouement sanguinolent où la marâtre incestueuse finit empoisonnée par son époux, la tragédie donne une image tout à fait accorte du personnage monstrueux. Elle nous délivre, pour tout dire, un message anti-social dont n’ont pas besoin ces jeunes déjà traumatisés par Jean-Marc Morandini.
Revenons à Médée, la sorcière démembreuse. La journée a bien commencé : à 8h10, la 2nde 2 regardait un extrait du film éponyme de Pier Paolo Pasolini. Médée vient d’assister au sacrifice rituel d’un jeune homme, décapité et tronçonné à la hache.
« Alors, vos impressions ? »
« Pourquoi il était torse nu, le jeune homme ? Il est gay ? »
« Hein ? Quel rapport ? »
« Ouais trop pourri le film, une décapitation ça se fait pas comme ça ! »
« Vous avez l’air d’avoir des lumières sur la décapitation, Lucie, n’oubliez pas d’en faire profiter vos camarades à la récréation. »
Nous enchaînons sur la découverte de l’intrigue de la pièce, dans la version de Corneille. La première scène donne le ton : Jason, le compagnon de Médée, annonce à son best friend Pollux (pas le chien[1], l’Argonaute) qu’il vient de quitter Médée pour Créüse, la fille du roi Créon.

Pollux : « Quoi ? Médée est donc morte, ami ? »
Jason : « Non, elle vit ;/Mais un objet plus beau la chasse de mon lit. »



Rappel : Jason, dans la pièce, incarne (si on s’en tient à une stricte logique dramatique que les faits vont rapidement brouiller) le jeune premier amoureux qui veut sagement convoler avec une pucelle.
Dans ce cas, il est quand même modérément classe de souligner que s’il se sépare de Médée, c’est parce que ses charmes ont perdu en éclat avec le temps. On ne lui demande pas, à Jason, s’il a pris du gras sur les hanches.
Pollux lui signale précautionneusement : « C’est montrer pour Médée un peu d’ingratitude,/Ce qu’elle a fait pour vous est mal récompensé. »
Jason n’en a que faire : Créüse est carrément plus bonne, et qui plus est, c’est une meilleure affaire.
« Comment ça ? Médée aussi est fille de roi ! »
« Oui, mais du roi de Colchide ; et la Colchide personne ne sait où c’est, elle ne siège même pas au Conseil de l’Europe. En plus Médée s’est un peu fâchée avec son papa suite à l’affaire du démembrement de son petit frère – et héritier putatif du trône de ce pays dont tout le monde se moque. Bref, elle n’est, techniquement, plus reine de quoi que ce soit. »
« Ah ouais ! »



Jason n’a donc que faire d’une vieille peau, rejetée par les siens, même si elle fait des tours sympas avec les serpents et les araignées. À Pollux consterné, il rappelle qu’en amour aussi, il faut savoir mener sa barque : 

 « Aussi je ne suis pas de ces amants vulgaires ;/J’accommode ma flamme au bien de mes affaires. »

« En gros, ce que vous êtes en train de nous dire, c’est que Jason est un énorme beauf qui se vante devant son ami ? »
« Non non, ce n’est pas tout à fait ça. C’est du Corneille tout de même. »

Contre toute attente, Médée apparaît dans la scène suivante en crachant le feu par les naseaux. Elle invective Jason qui, le fourbe, a quitté la pièce (on se souvient que dans la tragédie, la scène se tient dans un lieu unique, ce qui impose à Jason de détaler dès que Médée apparaît à son carreau). On la comprend : elle vient d’apprendre que son ex-conjoint, en plus de la prier par procuration de quitter la place sous vingt-quatre heures, s’est arrangé pour obtenir la garde des enfants pour lui-même et sa nouvelle compagne. Médée a conscience qu’on lui joue un tour :

 « Barbare humanité, qui m’arrache à moi-même,/Et feint de la douceur pour m’ôter ce que j’aime ! »


Non, je n'ai pas les droits pour cette image, pourquoi?


Corneille fait des pieds et des mains pour nous convaincre que les deux enfants – qui n’apparaissent jamais sur scène, les agences de casting étaient peut-être fermées – se porteront bien mieux chez leur père, qui vient de se faire une belle situation et logera dans un palais bien chauffé. Le spectateur, pourtant, s’interroge sur la moralité de Créüse : est-elle bien sûre de vouloir s’initier de cette manière à la maternité ?
Quelques scènes plus loin, Médée a pris son parti : inutile de combattre avec Jason par avocats interposés, il les a tous achetés ; et il est trop occupé à compléter le trousseau de sa fiancée pour régler ses comptes avec la vieille moche. Comble du chic, Créüse, la Paris Hilton de Corinthe, loin de compatir aux malheurs de son aînée, s’est entichée de la robe de Médée et souhaite l’obtenir pour la cérémonie à l’église.



Contexte : cette robe est la seule possession matérielle que Médée a pu, et souhaité, emporter à son départ de Colchide (en même temps qu’elle démembrait son petit frère, donc). Il semblerait qu’elle y tienne. Raison de plus pour l’en priver avant de l’envoyer vaguer sur les routes sans ses enfants. Prétexte invoqué : ce serait trop lourd de toute façon. Le vagabondage à poil, c’est nettement plus attrayant !
Maligne, Médée profite de l’occasion pour préparer une entourloupe à destination de sa rivale. Papa Créon, qui est doté d’un curieux demi-entendement, encourage sa fille à demander la robe, mais semble avoir compris depuis le début qu’elle était empoisonnée. Plutôt que de renvoyer le cadeau à Médée avec trois kilos de TNT, et de commander à Créüse une parure sur 123mode.fr, il trouve une parade géniale : testons la robe sur une condamnée à mort ! Si elle meurt dans d’atroces souffrances, ce sera toujours une corde d’épargnée.

 « Nous verrons dès ce soir, sur une criminelle,/Si ce présent nous cache une embûche mortelle./Nise pour ses forfaits destinée à mourir,/Ne peut pas cette épreuve injustement périr. »

Résumons-nous. Créon a fait condamner une dame à la peine capitale. Rien à dire, c’est son droit, Obama ne s’en est pas privé non plus. Mais tout de même. Dans ce genre de situation, on se met d’accord sur le mode opératoire, non ? C’est déjà suffisamment désagréable d’être trucidé devant tout le monde, il n’est peut-être pas très gracieux de faire des expériences sur le patient à cette occasion. Qui sait ce que Médée a mis dessus ? Et si sa peau reste attachée à la robe ? Qu’elle brûle ? Qu’elle pousse des hurlements hideux pendant quarante minutes ? Bref, toutes ces fantaisies que va subir Créüse à l’acte V parce que Médée a concocté un venin sélectif ?



Médée, ça n’est décidément pas la pièce des droits de l’homme.
Je passe. Nise, de toute façon, s’en sort très bien, parce qu’elle n’a jamais eu affaire à Médée et qu’elle ne projette pas, apparemment, de coucher avec Jason. Créüse enfile sa robe et entame une lente, pénible et verbeuse agonie sur scène.
« Mais Madame, c’est grave ça ! »
« Oui Patrick ? »
« Cette scène ne respecte pas la règle des bienséances ! »
« En effet. Vous me direz, une jeune fille qui récite huit cent trente alexandrins pendant que sa peau part en lambeaux, ça n’est pas très commun non plus. »

Jason, qui était passé chez Pollux boire un thé, arrive juste à temps pour découvrir le carnage. Il est très, mais alors très énervé contre Médée. Une idée géniale germe dans son esprit : tuer ses enfants pour atteindre leur mère au cœur.
Certes, il avait prévu juste avant de les lui ôter définitivement avant de la mettre dehors sans ses affaires, et cette mesure lui apparaissait alors comme une marque d’extrême humanité.
Certes, le mythe prévoit que c’est Médée qui les tue parce qu’elle est MÉCHANTE et que c’est une SORCIÈRE.


Celle-ci non plus.

En attendant, Jason hurle sa rage sur la place publique – celle où se déroule l’intrigue depuis le début, et où Créüse vient d’achever de se consumer :

 « C’est vous, petits ingrats, que malgré la nature,/Il me faut immoler dessus leur sépulture. »

Médée l’a entendu et ouvre sa fenêtre. Pauvre Jason ! Il a été pris de court. Médée a égorgé ses enfants avant lui. Elle lui jette le poignard ensanglanté à la tête avant de s’enfuir dans un attelage tiré par des dragons. Jason, qui n’a plus personne avec qui échanger des répliques, se suicide.

Je vous demande un peu ce que cette histoire sordide peut enseigner à des jeunes. Au lieu de leur montrer des adultes responsables et aimants, elle porte aux nues deux fous furieux qui se disputent à qui mieux mieux pour étrangler leurs enfants en premier. Vous trouvez ça beau ? Moi je vous le dis : les causes de la délinquance et du djihad, il ne faut pas chercher plus loin.




[1] Le chien Pollux, on l’ignore trop souvent, est un Lhassa Apso. Consulter les rubriques Wikipédia « Canidés » et « Tibet ».

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