vendredi, janvier 30, 2015

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Lire dans le métro, la provocation de trop




Au cœur de notre époque si décriée – il fait froid, pas de travail, perte de valeurs, l’Ecole va mal – un rayon de lumière vient de se glisser. Des êtres surhumains ont accédé à une vérité supérieure :

IL FAUT ARRÊTER D’ÊTRE MÉCHANTS AVEC LES AUTRES.

Présenté comme ça, me direz-vous, c’est tout simple. Depuis le temps qu’on attend un peu d’égalité sociale ! À la Belle Epoque, c’était déjà moyennement brillant. Des aristocrates repus festoyaient pendant que le bas peuple trimait à l’usine ou dans les filatures. Et pourtant, rapporté à nos inégalités, c’était une République des sages à la Platon.
Nous allons donc mettre un peu d’ordre là-dedans : les hauts revenus seront plafonnés, la rémunération du patron indexée sur celle de ses ouvriers.



« Quelle horreur ! j’espère qu’on ne verra jamais ça ! », s’exclame Jeannot, en 2nde 3. « Depuis quand ceux qui travaillent vraiment devraient gagner autant que ceux qui font des boulots sans intérêt ! »
Pardon. Je ne sais pas ce que Jeannot est venu faire dans cet article. Il passait dans un coin de mon cerveau et il s’est invité entre deux phrases, le bougre.
Alors, cette grande réforme de la gentillesse ? C’est pour maintenant ?
QUE NENNI.
Arrêter d’être méchant, c’est prendre en compte la SUSCEPTIBILITÉ CULTURELLE de l’autre.
Parce que l’autre, surtout quand c’est un prolétaire, il tient beaucoup à sa culture ; d’ailleurs c’est tout ce qu’il a. Et vu qu’on préférerait qu’il s’en contente, on va lui en donner, de la culture !
Nous allons donc officiellement être gentils avec les susceptibilités.




Il est donc temps de remettre en cause certaines pratiques qui, au vu des réactions violentes qu’elles génèrent, sont manifestement des atteintes à la susceptibilité culturelle de certains individus.
Plongeons-nous un instant dans les transports parisiens.
(Un instant seulement, parce que bon)
Le métro est un observatoire sociologique fascinant, car il réunit des segments de la population qui, ailleurs, ne se croiseraient jamais. Certains s’en passeraient bien : quel dommage que les taxis soient si chers ! et que la banlieue soit si loin ! D’autres s’en réjouissent : la brève intimité dont ils jouissent avec leurs congénères les emplit d’une fierté sans nom. Ils sont admis, enfin, dans le cercle des inaccessibles, des gens qui les snobent sur le trottoir. Ils vont enfin, peut-être, leur parler.
Scène vécue :
Station Gambetta, ligne 3 du métro. Postée à un bout du quai, elle lit. Il s’approche.
« Mademoiselle ? »
Elle tourne une page.
« Mademoiselle ? »
Elle fixe son regard sur la ligne 32 pour éviter de croiser le regard du relou.
« Ouais, mademoiselle ? Je te dérange ? »
« Franchement, oui. »
« HEIN ? »



« Monsieur, je tente de lire ce livre, je ne pense pas que vous vouliez me demander une information, alors, s’il faut répondre clairement à votre question, oui, vous me dérangez. »
« Ouais, c’est ça, en gros, ce que t’es en train de me dire, c’est que quand les filles, vous lisez un livre dans le métro, c’est pour pas qu’on vous parle ! »
« Non : on le lit parce que ça nous intéresse – à la différence de vos monologues, qui ont déjà trop duré. »
Il s’éloigne en gesticulant.

L’échange ci-dessus (enregistré en octobre 2013) est éclairant. Cette personne réclame un contact humain. C’est compréhensible : le monde est si froid. De quel droit lui refuser ? Il eût suffi de le regarder dans les yeux ! Le livre, c’est l’expression matérielle de ce mépris odieux dans lequel les classes aisées maintiennent les gens dotés d’une culture.
À l’avenir, soyons gentils : quand on nous parle, répondons !




Il serait humain aussi de choisir nos lectures en fonction des susceptibilités. Tout le monde n’a pas à supporter de voir un passager lire un livre de son choix ! On pourrait effleurer, sans le savoir, des interdits culturels.
Un jour de juin 2012, je prends la ligne 2 (celle qui est aérienne, vous savez. Barbès-Jaurès. Oui, celle-là) Je lis Carthage, empire de la mer en Points Seuil. À Stalingrad les portes s’ouvrent, un passager s’engouffre : voyant mon livre il perd patience, l’arrache et le jette sur les voies.
« Mais enfin vous êtes dingue ! »
« Pourquoi tu lis ça ? Tu me méprises ? »
Cet homme, peut-être, est tunisien. Ou numide. Enfin il a peut-être un rapport compliqué à l’histoire de Carthage. Je pourrais comprendre : Hamilcar, Hannibal, la défaite de Zama, c’est assez frais tout ça. On ne sait pas ce que les gens ont vécu.
« C’est parce que t’es blanche ? Hein ? C’est parce que t’es blanche ? »
J’ai pu récupérer mon livre coincé au bord du quai. Face à un fou, un seul réflexe : éviter le contact visuel, maintenir une stricte neutralité. Il ne se calme pas pour autant.
« Tu crois que ça te donne l’air malin de lire ? Tu te trompes ! »
« En l’occurrence je ne crois rien du tout. Vous vous énervez pour rien, Monsieur : je n’ai rien contre vous, et ce livre ne vous visait pas. »
« Tout c’est de la saleté impérialiste ! »
Eh oui : la bataille de Cannes. Il n’a pas oublié.


La traversée des Alpes, -218. Une plaie ouverte dans la mémoire collective.


« Monsieur, vous vous donnez en spectacle. Il n’y a aucun problème. Allez vous asseoir et restons-en là. »
« Tu crois que tu peux me parler comme ça parce que tu es blanche ! »
Ménager les susceptibilités, c’est bien, mais la situation est en train de se corser. Vais-je me laisser insulter pendant dix stations ? Comment maintenir l’impératif de neutralité culturelle sans lui mettre ma main dans la gueule ?
Heureusement, la Providence intervient sous les traits d’un rabbin.
« Jeune homme, il faut te calmer maintenant. Cette dame ne t’a rien fait. Tu te comportes mal. Il faut que tu t’excuses ! »
Le susceptible s’arrête un instant, désarçonné par l’interrupteur. Celui-ci, en effet, n’a pas de livre.
« Il a raison, tu fais honte à tout le monde. »
Un imam, à son tour, s’est mêlé à la discussion. Il a l’air d’être au clair sur l’orientation religieuse de mon interlocuteur :
« Tu n’es pas un bon musulman ! Un musulman ne se comporte pas ainsi ! »
L’argument fait mouche. Le susceptible change de ton. Les deux pasteurs enfoncent le clou :
« Maintenant excuse-toi et va-t-en ! Ça suffit ce scandale ! Tu déranges les passagers ! »
L’échine courbée il se replie vers la sortie.




Quand j’y repense, il m’apparaît clairement que la réaction des deux hommes âgés était hors de propos. Ce passager était heurté par mes lectures. N’avait-il pas raison ? Son mouvement d’humeur ne pouvait être totalement infondé. Une agression repose souvent sur une bonne raison. Je n’ai pas su, pas voulu l’entendre.

Soyons raisonnables, maintenant. Arrêtons avec les livres. C’est très méchant pour nos voisins : qui sait s’ils n’ont pas vécu l’échec au collège ? Peut-être ont-ils dû lire Stendhal ! En les narguant nous faisons remonter de bien mauvais souvenirs !
Nous avons à notre portée un substitut plein d’humanité : le 2048.
Pensez-y. Sauvez des vies.

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