vendredi, janvier 16, 2015

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Moi aussi, j’ « ancre les valeurs républicaines dans la tête de mes élèves »



C’est le leitmotiv de la presse de gauche ces jours-ci : les collégiens/lycéens/ados/jeunes (choisissez la mention qui vous convient) « ne sont pas Charlie ». Entre les partages Facebook et ma propre fréquentation du bouquet de presse sus-désigné, j’ai dû voir passer la mention treize fois.
Evidemment qu’ils ne sont pas Charlie, les petits mignons : comment diable pourraient-ils l’être ?
Voyons donc comment moi-même, prof de gauche de tendance lourdement républicaine, je gère les débats avec des lycées du fin fond de la Seine-et-Ma…pardon de l’oblast d’Arkhangelsk.

Pour commencer, mettons les choses au clair : dans leur grande majorité, les adolescents ne sont rien, et surtout pas ce que les adultes relous qui les entourent veulent qui leur soient. Jusqu’à dix-sept ans, leur identité personnelle est à peu près aussi définie qu’une aquarelle de Turner – à cette différence que le flou façon Turner inspire une douce mélancolie tandis que l’adolescent génère un sentiment vaguement nauséeux. Il ne risque donc pas d’ « être Charlie », vu qu’il ne sait pas ce qu’il est. « En plus c’est débile, je peux pas m’appeler Charlie, chuis une fille ! »



Secondo, énorme scoop : l’adolescent ne lit pas la presse. À part un fanatique par-ci par-là abonné à SNCF Magazine ou Je pratique la pêche au gros, il éprouve un morne ennui face aux vitrines du Relay de la gare. Même le JT de France 2 n’a pas ses faveurs. Alors un hebdomadaire satirique édité par des soixante-huitards à moustaches qui font des blagues d’adultes, ça ne le fait pas du tout rêver.
Quand les émissaires d’Europe 1 viennent lui demander le 8 janvier ce qu’il pense de la presse satirique et de l’importance des caricatures politiques dans la vitalité démocratique d’un pays, il est bien en peine de répondre. Il n’a pas lu L’Assiette au beurre, le pauvre chou.
Il a beau manifester son désir d’être laissé en paix, rien n’y fait : le lendemain, c’est la prof d’histoire qui se met, les larmes aux yeux, à le tancer sur le respect de la liberté d’expression et sur la nation en péril. Il n’y comprend rien du tout ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de liberté d’expression ? Et qui sont tous ces gens qui se mettent subitement à réclamer le droit de faire de la satire, alors qu’ils passent leurs pauses à parler téloche et vacances au ski ? Il est trop jeune, bien sûr, pour comprendre qu’on puisse réclamer à corps et à cris un droit qu’on ne va pas utiliser. L’ado étant de nature peu tourné vers l’autre, il n’intègre pas qu’on puisse défendre ce droit pour d’autres personnes qui, elles, ont éventuellement des choses à écrire ou à dessiner. Il ne comprend pas, donc il faut lui expliquer.




Hop hop, aussitôt dit aussitôt fait. Je récupère un groupe de dix-huit petiots – quinze ans, un mètre soixante-quatre au garrot – et expose les étapes du projet.
« Bon, comme tout le monde, vous avez très mal à la tête après tout ce qui s’est passé la semaine dernière et les commentaires des types sur BFMTV, donc on va faire une pause et essayer d’y comprendre quelque chose. Comme je vous connais et que ça va partir dans tous les sens, on va canaliser les énergies. Déjà, Steven, Lucie, Christopher et Oussama, vous ne prenez la parole qu’après avoir levé la main. Si vous faites mine d’interrompre qui ce soit ou que vous répondez à quelqu’un sans avoir écouté ce qu’il dit, vous filez au fond de la salle faire des exercices sur la méthode de la dissertation. Les autres, le principe est simple : on va faire un débat CONSTRUCTIF. Si c’est pour que chacun se mette à hurler et traite les autres d’imbéciles, ça n’a aucun intérêt. Et la première nécessité, c’est qu’on parle tous de la même chose. Donc vous allez prendre une feuille et écrire les problèmes fondamentaux que ces événements ont mis en lumière. »
Evidemment c’est un peu ardu comme entrée en matière. Mais j’évite ainsi les sempiternels « Tout ça c’est un attentat financé par les Israéliens » et « Vous avez bien vu que les rétroviseurs de la Clio sont blancs sur une vidéo et noirs sur une autre ! » Pour ce genre de réflexions, je réserve une séance « Sensibilisation à l’usage pertinent et mature des nouveaux médias ». L’ado étant jeune, il n’a pas subi la première vague de délires complotistes du 11 septembre, suivi de toutes sortes de vagues alimentées probablement par les douze mêmes types. Il n’a donc pas compris que ces pseudo-analyses prétendument novatrices reprenaient les mêmes poncifs éculés d’attentat en attentat. Il est jeune, mais il va grandir.
Au bout de trois minutes, une fille article péniblement : « Les attentats ? »
-          « Quoi, les attentats ? »
-          « Le problème, c’est les attentats ? »
-          « Hein ? ah… Bon, oui, merci, c’est vrai que c’est un problème, mais est-ce que quelqu’un saurait dire quels sont les enjeux fondamentaux que la presse a traités ces derniers jours (c’est peut-être plus clair comme ça, à la réflexion).
Trois élèves se lèvent en rugissant : « La liberté d’expression ! »
-          « Oui, d’accord. Mais bon, soyons sérieux : qui d’entre vous a la moindre idée de ce qu’est la liberté d’expression ? »
Les rugissants interrompent leur mouvement, et se regardent éberlués. « Ben, euh… »



-          « Ok, personne. Léa, tu peux écrire au tableau : liberté d’expression ? Bon, vous avez trouvé autre chose ? »
Une petite blonde laisse enfin déborder son trop-plein de rancune : « La religion ! »
-          « Mouais, si vous le formulez comme ça, on a l’impression que c’est la religion elle-même qui est un problème, et on ne va pas entrer dans ce débat. Léa, écrivez plutôt : Rapport entre religion et politique. Autre chose ? »
Ils se regardent.
« Rien ? »
-          « Ben, non, c’est tout. »
-          « Trois fous ont tué dix-sept personnes, et pour vous les seuls problèmes c’est la liberté d’expression et la religion ? »
Ils ne comprennent pas davantage.
« Le terrorisme, ce n’est pas un problème ?
-          « Oh, ben non, c’est pas sympa ! »
Mourad s’empresse d’ajouter, en mode pas d’amalgame : « Ce ne sont pas de vrais musulmans ! »
« Savoir si ce sont de vrais musulmans ou non, c’est justement le genre de débat absurde dans lequel on ne va pas s’aventurer. C’est Dieu qui décidera, nous, on va parler des trucs qu’on peut juger. »
Je contemple le tableau.
« Il y a trois thèmes dont chacun pourrait nous occuper pendant six heures. Le rapport religieux-politique, on laisse de côté, c’est trop vaste, on ne va pas s’en sortir. La question du terrorisme, c’est plus simple, mais pour en parler de façon intéressante il faudrait qu’on s’appuie sur des éléments concrets, donc on verra ça la semaine prochaine, je vous apporterai un joli dossier pour alimenter votre réflexion. »
-          « Pourquoi vous dites que ce sont des terroristes ? »
-          « En voilà une question qu’elle est bonne. Et pourquoi ne le dirais-je pas ? »
-          « Rien ne prouve qu’ils sont liés à Al Qaida. »
-          « Je suis bien d’accord, rien ne le prouve. Nous allons donc nous mettre d’accord sur une définition minimale du terme terroriste. Un attentat, qu’est-ce que c’est ? »
-          « C’est tuer plein de gens. »
-          « Et si les frères Kouachi avaient tué plein de gens parce qu’ils avaient bu un coup de trop ou qu’ils étaient de mauvaise humeur, ce serait un attentat ? »
-          « Euh… »
-          « Ce serait un assassinat. Pour qu’on parle d’attentat, il faut qu’il y ait une revendication – politique, identitaire, morale ou autre – derrière. Partons donc du principe qu’un terroriste est une personne qui commet ou subventionne un attentat. Qu’il soit lié à une organisation, c’est une pure question de logistique. »
-          « Mais ils se battaient pour défendre l’islam ! »
-          « C’est bien ce que je viens de dire, ils avaient une revendication identitaire. Soit dit en passant, Daech aussi se bat pour défendre l’islam, et ça fait moyennement rêver. »
-          « Pourquoi vous dites ça ? C’est peut-être bien ce qu’ils font !"



-          « On n’a peut-être pas la même définition de ce qu’est un Etat bien. Personnellement, vivre dans un pseudo-Etat qui tire ses ressources du trafic d’êtres humains, ça ne m’amuserait pas trop. »
-          « Comment ça ?! »
-          « Vous ne lisez pas trop la presse à ce que je vois. Un Etat terroriste, ça ne vit pas que de recettes fiscales et de tickets de loterie. La règle de base, c’est trafic de drogue, trafic d’armes ou esclavage. Daech, c’est tout ça en même temps, plus les recettes du pétrole. Si ça vous intéresse, on a même les prix des femmes. » (Toujours avoir l’appli Courrier international ouverte dans ce genre de cas.)
-          « Quelle horreur ! »
Les trois excités qui ont tenté de me coincer sur les djihadistes se regardent. Ils sont verts.
« On reparle de la liberté d’expression ? Bon, quelqu’un connaît la différence entre liberté d’expression et liberté de conscience ? »
Aucun.
« Est-ce qu’en France on a le droit de penser ce qu’on veut ? »
« Oui ! »
« En effet, et profitez-en, parce que ça n’a pas toujours été le cas. » (Petite digression sur l’affaire du chevalier de la Barre)
« Est-ce qu’on le droit de dire ce qu’on veut ? »
« Ben, euh… non, pas tout. »
« En effet. C’est tout simple : dès que votre liberté entre en conflit avec la liberté de l’autre, elle s’arrête. Mais bien sûr, il faut déterminer où la liberté des uns et des autres commence. Et ça ne tombe pas du ciel : c’est la loi qui le dit. »



« Mais elle le dit comment ? »
« Eh bien elle le dit différemment selon les pays, les époques, et les gens qui la font. Donc les limites de la liberté d’expression en France ne sont pas les mêmes que celles qu’on trouve dans d’autres pays. En France, elles sont fondées sur le bon sens et le souci d’éviter qu’on se jette les uns sur les autres. Par contre, on estime que la susceptibilité de tel ou tel groupe d’opinions ne concerne pas la nation. »
« Ça veut dire quoi ça ? »
«  Ça veut dire qu’on ne peut pas se moquer des Juifs parce qu’ils sont juifs, des musulmans parce qu’ils sont musulmans, etc. L’identité ethnique, religieuse ou sexuelle, c’est explosif. Ça peut déraper et dresser les gens les uns contre les autres. Donc on ne plaisante pas avec. C’est clair ? »
Ils acquiescent.
« Au minimum on ne plaisante pas avec en public. Si vous voulez faire des blagues bien lourdes entre amis autour d’un apéro, c’est votre affaire. Vous passerez pour un plouc, mais ça n’ira pas plus loin. Par contre, si vous faites les mêmes blagues bien lourdes sur Twitter ou devant la classe, méfiez-vous. Vous êtes en public et vous en subirez les conséquences. »
J’insiste lourdement sur les réseaux sociaux, car nos chères têtes blondes ont une maîtrise d’Internet qui s’apparente à celle du singe découvrant une grenade offensive. Les photos en bikini et les commentaires offensants publiés sans aucun paramétrage de la confidentialité, c’est tous les jours.
« Bon, on en vient au thème qui fâche. Tant qu’on ne stigmatise pas un groupe en fonction de son identité, on peut dire ce qu’on veut. Et oui, on peut se moquer d’une religion. Parce qu’une religion ne définit pas un groupe. C’est un système de croyances. Et en France, on peut critiquer tous les systèmes de croyance, parce qu’on ne reconnaît pas la notion de sacré. »
« Mais la religion, on ne peut pas s’en moquer ! »
« Si si. Si vous êtes croyant, vous ne vous en moquerez pas, et si vous ne l’êtes pas, vous faites ce que vous voulez. »
« Ce n’est pas normal ! »
« C’est comme ça : en France, on n’aime pas trop les choses sacrées. Si elles sont sacrées, elles se défendront toutes seules, et les croyants n’ont pas besoin qu’on les encourage à croire. »



Je sens Mourad peu convaincu. J’enchaîne sur la notion de communauté religieuse.
« Tant qu’on y est, on va faire une distinction : être croyant et se reconnaître dans une communauté culturelle, ce sont deux choses différentes. Tous les musulmans ne se sentent pas concernés au même titre par cette affaire de caricatures. »
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
« Qu’entre une personne qui adhère sincèrement à l’ensemble des dogmes formulés par sa religion et une autre qui se contente de participer à quelques fêtes parce que c’est sympa et qu’elle aime bien manger les bons petits plats qu’on mijote à l’occasion de ces fêtes, il y a un monde. À force de mélanger les deux, on finit par créer des clashs culturels qui n’existent pas. »
« C’est vrai, au fond : moi mes parents m’ont baptisée, mais quand je leur demande pourquoi ils ont fait ça, ils ne savent pas me répondre. Ils me disent que tout le monde le fait dans la famille. Si j’avais dû décider, moi, j’aurais préféré ne pas être baptisée. »
« C’est la différence qu’il y a entre être croyant et être culturellement proche d’une religion. Alors avant de se jeter les uns sur les autres en tant que chrétien, musulman ou juif, il faut peut-être se demander ce que ça veut dire. »
L’heure est finie, je leur fais signe de sortir de la salle. Mourad s’énerve :
« Vous aviez dit qu’on parlerait du terrorisme ! »
« On va le faire, Mourad, on va le faire. Au fait, pour la semaine prochaine, vous n’avez qu’à lire Les Justes. »
« C’est le truc qui se passe en Russie ? »
« Oui. Vous connaissez ? »
« Oui. Enfin, non. Je devais le lire en 3e, mais je ne l’ai pas fait. »
« Eh bien c’est l’occasion de vous rattraper. Filez. »

Précision utile : tous les échanges cités dans ce texte sont véridiques, ce ne sont pas des ajouts rhétoriques. Par contre il s’agit d’une compilation de trois débats menés avec trois groupes différents.


2 commentaire:

  1. Excellente joute verbale, j'ai beaucoup aimé l'idée de ne pas s'attarder directement sur les événements mais plutôt sur les grandes problématiques qu'ils ont soulevé (les événements, pas les élèves!) : liberté d'expression et liberté de conscience notamment. Trop de collègues sont partis du principe que les élèves savaient ce qu'elle signifiaient ou leur sont rentrés dedans en en énumérant les limites. Limites qui selon eux ont été allègrement franchis par Charlie Hebdo ... d'où le débat de sourds dans ce cas. J'en arrive à (l'une!) la même conclusion que toi : il faut une meilleure formation-compréhension des élèves en ce qui concerne ces concepts de droit fondamentaux en FRANCE (ils ne pensent pas toujours que le droit n'est pas le même partout dans le monde) et l'éducation à l'image, en particulier celle véhiculée par les médias dont ils sont manifestement toujours les jouets ...

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    1. Je suis infiniment d'accord. En plus ça nous permettrait de répondre de façon un peu plus efficace à la sempiternelle question: "À quoi ça va nous servir?" Mais l'expérience prouve qu'intéresser les élèves à quoi que ce soit qui demande de sortir un tout petit peu de soi-même est une grande aventure...

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