mercredi, janvier 21, 2015

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Touche pas à ma vie privée !




Vous l’avez compris, l’heure est grave. La France, où jusqu’ici l’on menait une petite vie pépère et sans problème notable, est la proie de méchants personnages qui tuent des gens à tout va sans qu’on ait, au fond, très bien compris pourquoi. On grillage les écoles, on barricade les centres aérés, pour être sûrs qu’ils ne mettent pas leur pataquès dans les affaires de nos enfants. Cette situation est oppressante et nous aimerions que les méchants personnages retournent faire la queue à Pôle Emploi, comme tout le monde.
Comment les y contraindre ? Le méchant, fourbe qu’il est, se dissimule parmi d’honnêtes citoyens. Il faut le débusquer, et comme il n’est pas assez neuneu pour mettre un sticker I ♥ djihad sur son sac, ou pour poster des vidéos de lui s’entraînant au tir sur cible en burqa (ah si ? euh, pardon), il faut le pousser à se dévoiler.
Heureusement, il y a Internet.


Crédit photo: niqab.co

Il est probable qu’entre deux sessions de shoot dans le désert, le méchant échangera des emails avec sa mamie et donnera aux services de renseignement des informations précises sur la localisation d’autres méchants. Peut-être même qu’il se géolocalisera sur Facebook – le bête ! – en plein Yémen, alors qu’il a juré ses grands dieux qu’il partait préparer son BAFA dans les Cévennes.
Problème tout de même : les services de renseignement ne sont pas censés fouiller dans nos emails ni nos publications sur les réseaux sociaux.
Parce que tout ça, c’est notre vie privée.
Mais qu’est-ce donc, en fait, que la vie privée ?

[Musique d’ambiance]
La vie privée est une notion inventée au XIXème siècle. Elle recouvre les moments que nous passons dans l’intimité, avec nos proches ou nos animaux familiers, et où nous dévoilons notre dimension la plus profonde. Car, pris tout le jour dans le jeu cruel des interactions sociales, nous sommes contraints de porter un masque, le masque des convenances et des usages. Le soir à la maison, par contre, nous sommes libres de nous comporter comme il nous paraît bon, de grimacer, de lâcher des pets et d’écouter Mylène Farmer en mangeant de la pizza sur un canapé sale.
La vie privée, ce sont ces moments si bons où nous sommes nous.




Curieusement, les élucubrations des parlementaires de droite qui se proposaient de farfouiller dans la correspondance privée des citoyens ont surtout éveillé le spectre de l’atteinte à la vie privée. Je m’interroge tout de même : est-ce là la question centrale ?
Appréhender un individu sur de faux motifs, ou le pousser à la faute, voilà qui n’est pas bien. Même le plus méchant des djihadistes peut faire des plaisanteries au téléphone ! Il ne serait pas bon qu’on l’arrête sur un motif aussi léger.
De plus, nous sommes bien d’accord, espionner la vie d’un djihadiste, c’est se donner la tentation bien normale d’espionner la vie de gens qui ne sont pas, mais alors pas du tout des djihadistes.
En gros, ça pourrait ressembler à que nous raconte Soljenitsyne sur la vie en Russie soviétique, ou sur la société protestante d’Amsterdam au XVIIème siècle : un endroit affreux où tout le monde espionne tout le monde. Et dans quel but ?
Je vous le demande : que se passe-t-il dans nos vies privées ?




Il y en a un qui ne se pose pas la question et qui ne veut pas en entendre parler, c’est M. Jean. M. Jean (Jean de son prénom, mais il ne veut pas que ça se sache, parce que Jean Jean c’est quand même assez foireux comme association onomastique) veille scrupuleusement sur sa vie privée depuis que les Américains ont lancé cette hydre de Fessebouc. Il le sait bien, de quoi il retourne : des firmes multinationales veulent espionner nos vies et en tirer les informations essentielles pour nous vendre ensuite toutes sortes de camelotes – voyages aux Baléares, chaussons, parapluies, machines pour agrandir le membre viril.
Et ce n’est pas tout. De toute évidence, les Américains réalisent aussi, dans le plus grand secret, des cartes indiquant les points faibles de chaque pays (la passion pour le roquefort par exemple, dévoilée sans méfiance sur Instagram), et ils s’en serviront pour mettre en application leur projet de conquête du monde.


"Le  conseil général de l'Aveyron en avait fait son icône. L'image du roi des fromages avait fait circulé sur les télévisions du monde entier." (Midi Libre)

Le neveu de M. Jean tente régulièrement de lui démontrer que son raisonnement est défectueux. Les entreprises françaises aussi se servent de nos données personnelles pour élaborer des publicités ciblées : les prospectus pour pèse-personne qu’il reçoit toutes les semaines, par exemple, viennent de la Creuse.
Ces éclaircissements n’apaisent en rien M. Jean, qui a décidé de mener la guerre au système. Il n’a pas pu sauver son entourage : tant pis pour eux ; mais lui ne laissera rien filtrer. Et il ne laissera pas les autres salir sa réputation à sa place : car il sait que dans notre dos, à notre insu, s’élabore une identité numérique passive, faite d’informations de hasard et collectée par des logiciels sans pitié.
M. Jean a bien réfléchi. Ne pas s’inscrire sur Fessebouc, ça n’est pas une solution. Car comment saurait-il ce qu’on a publié sur lui ? Il apparaît peut-être en permanence sur des photos de fêtes familiales !
M. Jean s’y résout finalement : il crée un faux profil, Mamina Georgette, qu’il tâche de rendre la plus vraisemblable possible. Pour cela, il récupère de-ci de-là des documents laissés par des internautes inconscients : des photos d’enfants à la plage, des tables de fête, des groupes. Il parsème le tout de considérations attendries sur la nourriture pour nourrisson et de coups de gueule sur les coupes dans les retraites. Au bout d’une semaine, le profil de Mamina est impeccable ; on jurerait qu’elle existe.
M. Jean/Mamina entreprend donc d’ajouter un à un les gens de son entourage.
À sa grande surprise tous ces barges acceptent ; une grand-mère, ça n’est pas dangereux. Et elles se ressemblent tant !
Au début de sa prospection, M. Jean est un peu déçu : les réseaux sociaux ne bruissent pas de sa présence. C’est même, comme qui dirait, un peu le désert. Pas une allusion fine, pas une photo, pas une notation géographique « En voyage à Aéroport de Beauvais – avec Lucie F. et Mamina Georgette ». Pas un contact à qui adresser un mail furibard ! Nul besoin d’envoyer un recommandé à la CNIL !
Même topo sur Google. Il est vrai que l’activité sociale de M. Jean est limitée aussi dans la vraie vie : il y a belle lurette qu’on ne l’a pas vu dans une compétition de hockey ou attablé aux Deux Magots. Les journaleux du département n’ont donc pas grand-chose à se mettre sous la dent et, très logiquement, son nom n’apparaît nulle part.
Un jour, tout de même, son navigateur frémit. Il semblerait que, quelque part, on l’ait cité ; sous son vrai nom, Jean Jean. Pire que ça : M. Jean Jean.
Il ne tarde pas à repérer le document frauduleux. C’est un PowerPoint préhistorique réalisé avec une classe de bac pro, quand il travaillait encore au CFA de Moret-lès-Foulez. Pas besoin de le dater : tous les titres sont en WordArt façon 1995. On y découvre le captivant travail de ces jeunes, qui ont repeint un mur du foyer en l’agrémentant de scènes de la vie de Marianne et de ses amis Egalité et Fraternité.



M. Jean Jean perd instantanément le contrôle de lui-même.
Il décroche son téléphone et appelle M. Charles, le nouveau directeur du CFA.
« Tu veux bien me retirer cette horreur ? »
M. Charles ne connaît pas M. Jean ni Mamina Georgette ; ce qui n’empêche pas notre héros de lui passer un énorme savon.
« C’est totalement irresponsable ! Et si ce document était utilisé contre moi ? »
« Hein ? »
« Si je voyage au Qatar, hein ? si je voyage au Qatar ? Tu crois qu’ils me laisseront entrer avec un truc pareil ? »
« Mais qui êtes-vous ? »
M. Jean laisse finalement tomber un sépulcral : « Parce que j’en ai des trucs sur toi… » et il raccroche.
Il ne doute pas que désormais, on y regardera à deux fois avant de publier des documents sans son accord.
Et M. Jean a raison. Trois mois plus tard, pas un résultat à la recherche Jean Jean dans Google, hormis la réédition du célèbre Jeanjean, paysan du Bas-Berry, fascinante monographie de Raoul Dugland éditée en 1899.
Et au fond, ne risquerait-on pas encore de les confondre ?
Devant son écran vide, M. Jean éprouve une délectation immense. Où sont-ils, tous ces millions d’abrutis qui voudraient savoir où il a passé ses vacances ? Ils bavent d’impatience derrière leur ordi ! Ça leur aurait bien fait plaisir de savoir ce qu’on lui a offert pour son anniversaire. Eh bien, toujours les mêmes trucs : un livre qui critique l’Education nationale (« Ah bon, tu l’as déjà ? Parce qu’on a pensé que ça te ferait plaisir… ») et une eau de toilette musquée. Mais ils ne le sauront pas.



« Vous entendez, bande de moules ? Je ne vous le dirai pas ! »
En lâchant un rire hystérique M. Jean se tourne vers la porte d’entrée. Dans le salon solitaire, son petit chien dort sur un coussin brodé.
« Ah vous aimeriez bien que je crée le compte Instagram de mon chien ! Vous ne rêvez que de ça, Eh bien… non ! Mon chien, c’est ma vie privée ! »
Devant le peu de réactions des internautes, M. Jean se décide à les narguer de façon plus directe. Il appelle son neveu Carlos :
« Alors Charlito, tu ne demandes pas de nouvelles de ton oncle ? »
« Euh ? non. »
« Tu te demandes bien ce que je peux faire en ce moment ? »
« Ecoute, tonton, je suis avec des amis là, je peux te rappeler plus tard ? »
« Ah ah ! non mais c’est normal que tu te sentes frustré, j’ai réglé mes paramètres de confidentialité pour que rien ne filtre ! »
« Pour que quoi ne filtre pas ? »
« Pardon ? »
« Qu’est-ce qui devrait filtrer ? »
« Rien ! Rien du tout ! Rien ne filtre ! »
« Enfin tonton, tu es rigolo, mais ta vie, perso je m’en fous, et je pense que c’est le cas de la plupart des gens. Alors ce n’est pas la peine de te fatiguer. Au fait, c’est toi Mamina Georgette ? »
« Non ! Je ne connais pas cette femme ! »
« Bon, allez, laisse tomber. Tu sais, si tu veux voir mes photos, tu peux y aller. Elles sont là pour ça. »
Carlos raccroche, Jean rit encore. Son rire s’étrangle pourtant dans le fracas de la baie vitrée qui explose. Dix hommes cagoulés et armés pénètrent dans son salon malgré les jappements de terreur du petit chien.
« Mamina, on t’a enfin trouvée ! Saleté de charogne djihadiste ! »


Crédit photo: Armineh Johannes

Conclusion : protégez votre vie privée autant que vous voudrez, de toute façon Dieu voit tout.

2 commentaire:

  1. Fascinant ! J'adore : "ils s'en serviront pour mettre en oeuvre leur projet de conquête du monde" ! Et les moments où nous sommes vraiment nous ! xD Et l'apothéose avec la scène finale !! Décidément, les réflexions du soir me revigorent davantage qu'elles ne me fatiguent sur ce blog ! A suivre ...

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    1. Tu peux constater que je réinvestis les informations que nous avons délivrées en classe! (Dans une optique légèrement moins réaliste...)

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