samedi, janvier 03, 2015

Filled Under: , ,

Usager du métropolitain, il témoigne




Vous avez pris une fois le métro au cours de votre existence, vous allez comprendre ce qui suit.
Vous vous êtes une fois demandé comment assurer votre survie dans un lieu manifestement hostile à la vie, vous êtes au bon endroit.
Vous voulez comprendre quelles sont les dynamiques de régulation de la population humaine, vous avez fait la bonne recherche.

Le métro parisien, ce n’est pas un endroit comme les autres.
Oubliez vos repères, vos espérances, vos valeurs. Ici tout est différent. Seuls les plus forts subsistent. Les codes moraux sont abolis.
Bienvenue dans la ligne 13.
N’importe quel livre de souvenirs d’un aventurier de l’extrême (disponible au rez-de-chaussée de Gibert Joseph) vous le dira : en milieu extrême, les règles basiques de la solidarité humaine disparaissent. Imaginons que vous ayez décidé de partir à la conquête de l’Everest sans matériel et sans oxygène. Cela peut arriver à des gens bien : comme beaucoup de vos compatriotes, vous avez peut-être une vie inintéressante, un métier stupide ou bu un coup de trop au Réveillon.
Que va-t-il se passer ?
Vous allez grimper les 7000 premiers mètres avec la fougue de la jeunesse. Au dernier camp de base, vous allez vous séparer de vos camarades (eux dûment équipés), parce que vous les trouvez « trop nuls ». À partir de ce moment, vous êtes dans la Death Zone. Personne n’est tenu de rattraper vos âneries. Vous êtes seul parmi les cimes.



Au bout de trois heures, totalement éreinté, vous allez vous avachir dans la neige, et le reste de la cordée, qui passera demain matin, vous regardera trépasser avec une indifférence amusée. C’est leur droit, je dirais même plus, c’est leur devoir. Quand on s’aventure dans la Death Zone, on prend le risque de mourir comme un neuneu dans une tenue de ski orange fluo. Et ça, il faut que tout le monde le sache.

Le métro parisien, et plus particulièrement la ligne 13, branche Châtillon-Saint Denis, est l’équivalent citadin de la Death Zone. Si vous vous y aventurez, n’attendez pas qu’on aille vous y chercher, suffoquant et piétiné. Vous crèverez  tout seul.
Au cas désolant où vous seriez contraint à l’emprunter quand même, parce que vous avez été muté en Seine-Saint-Denis, que vous voulez visiter la Basilique un jeudi à 17h30, ou que vous êtes candidat à la Mairie de Paris, voici une petite liste des situations auxquelles vous allez être confronté et qu’il ne faut pas confondre avec des moments de vie normaux.

Situation 1 : vous avez des problèmes de circulation sanguine dans les jambes
Vous êtes 1/une personne âgée 2/une femme enceinte 3/sujet aux phlébites 4/fatigué 5/en train de déménager un ami 6/déprimé parce que vous avez appris que vous venez d’être muté en Seine-Saint-Denis 7/originaire de Casteljaloux 8/en train de finir un Barjavel : vous avez envie de vous asseoir. Sur terre, rue d’Amsterdam, c’est possible (difficilement, c’est vrai, mais enfin ça peut se négocier). Vous avez pris la ligne 13 à Saint Lazare : oubliez. Vous êtes dans la Death Zone.
Pour vous entraîner, repérez dans la liste les propos et actions à accomplir dans ce contexte :
     « Monsieur, je suis très fatiguée, pourriez-vous me céder votre place ? »
      « Je vais m’évanouir RHÂÂÂÂÂ boum. »
     Envoyer un objet lourd, contondant ou encombrant dans les jambes de la personne dont vous convoitez la place.  
    « Madame, il me semble que si vous vous décaliez, vous libéreriez une place. »
      Faire mine d’une manière exquise que vous êtes tout à fait en forme et que vous n’avez pas besoin qu’on vous laisse entrer.
Précision : dans 4 cas sur 6, vous êtes mort.




Situation 2 : vous êtes agoraphobe
Les manifestations syndicales vous stressent, l’heure des mamans à la sortie de l’école élémentaire du quartier vous fait fuir, les concerts de Matmatah vous font vomir, et pourtant vous voulez absolument aller voir cette reprise d’une pièce de Maeterlinck au théâtre Gérard Philipe. Dans l’idéal, vous allez même finir de relire votre édition princeps de Bruges-la-morte avant d’arriver au terminus.
Non non.
Vous êtes dans la Death Zone.
Exercice pratique : sélectionnez le matériel à emporter pendant votre expédition :
ÿ       Le Bonbon, numéro hors-série d’octobre « Où manger des légumes anciens à Paris »
ÿ       Un casque Beats pour écouter votre playlist « J’ai repris trois fois de la bûche à Noël »
ÿ       Une matraque et un sifflet de gendarme
ÿ       Le Suicide Français dédicacé par Eric Z.
ÿ       Les essais gnostiques en Pléiade
ÿ       Un masque de clown
ÿ       Une pelle
Vous n’avez que deux choix possibles.

Situation 3 : vous êtes débrouillard
Ça y est, vous avez fait votre rentrée au collège Joséphine Baker, et votre vie est devenue une longue attente de la retraite. Il faut pourtant faire avec ce que le sort vous a donné. Heureusement, le sort ne s’en est pas arrêté là et vous a fourni une bonne dose de roublardise à investir dans les situations extrêmes.
Qui plus est, vous venez de finir le récit de la découverte d’une famille d’ermites vieux-croyants au fin fond de la taïga sibérienne par un journaliste de la Komsomolskaïa Pravda. Vous savez qu’avec des pommes de pin et un seau d’écorce de de boulot on peut fabriquer un arrosoir, une cheminée, des bottes, une reproduction  1/800e de la fondation Vuitton et une base de lancement de missiles sol/air.



Une fois encastré dans le wagon, vous faites donc intervenir votre savoir-faire.
Vous vous placez face à la porte et, le dos appuyé contre la barre centrale, vous posez négligemment un pied contre le bouton d’ouverture. Vous empêchez tout le monde de sortir et acquérez ainsi un pouvoir considérable.
Vous saturez les écouteurs de votre casque et diffusez à plein régime le dernier titre de Pitbull, en vous dandinant pour mettre mal à l’aise les jeunes filles et libérer trois centimètres d’espace vital.



Car oui, vous l’avez compris, dans le métro, l’enjeu, c’est la lutte pour l’espace vital.
L’autre, c’est l’ennemi : cet emmerdeur ne sert à rien (regardez sa tête : c’est clair, non ?) et vous vole de précieux centimètres cube d’air non vicié. Il ne peut vous aider en rien, vous n’allez pas entamer une conversation sur les mérites comparés de Bruegel l’Ancien et de Kandinsky ni faire ensemble la tournée des rades du quartier. Avec un peu de chance, c’est peut-être même un assisté qui vous pompe vos maigres émoluments. Sur terre, vous pouvez faire semblant de le supporter : il est à trois mètres, peut-être accompagné d’amis (c’est qu’il en a, ce naze !), il peut s’abriter derrière les voitures, mais ici il est seul.
Pour l’éliminer et regagner de l’espace, plusieurs solutions s’offrent à vous.
L’option mémé russe : au moment où l’autre se positionne sur une marche de l’escalator descendant de la station Jourdain (note pour les non-initiés : quatre étages), vous sortez une canne, « C’est que j’ai 87 ans moi Monsieur », et au moment où personne ne regarde, vous lui appliquez une belle pression dans les reins. Hop ! dégagé l’intrus.



L’option J’ai attrapé la tuberculose dans un wagon à bestiaux en Biélorussie. Toussez, crachez, éructez, postillonnez au visage de l’insupportable. Si vous ne lui transmettez pas votre mal mortel (d’évolution lente, hélas, mais ô combien jouissive), vous lui infligerez au minimum une angoisse suffisante pour ruiner sa journée de cloporte au bureau.
L’option Je porte dix-huit kilos de courses (disponible aussi en Je pousse un landau pour triplés garni de couches et de jeux d’éveil). Si possible faites-vous accompagner par trois copines hystériques, elles aussi chargées de sacs et de plantes en pot : à la première secousse, vous pourrez vous effondrer bruyamment sur les autres passagers en faisant mine que vous avez les mains trop occupées pour vous accrocher.

La conscience professionnelle m’oblige à développer un dernier élément. Bien sûr, vos premiers succès vous ont réjoui. Vous vous êtes félicité d’avoir fait fuir ce petit couple, ce lecteur solitaire. Mais ne vous reposez pas trop sur vos lauriers. La Death Zone finira pas vous rattraper.
Certes la petite dame du bouquin de Vassili Peskov a passé soixante ans dans la taïga à éplucher des fèves et elle n’a pas l’air de s’en porter plus mal. Mais il faut vous en persuader : la taïga, ça n’est pas un endroit pour les gens normaux. L’Everest non plus : au-delà de trois jours, non seulement vous commencez à vous ennuyer sévère, mais vous perdez des bras, des jambes, des dents, des ongles, des trucs qui SERVENT. Et on ne les récupère pas, ses ongles !
Le métro, c’est la même chose. Bien sûr, ça grise. Cette sensation de vitesse, ce design. Mais n’oubliez pas que vous respirez un air éjecté par des dizaines de rectums. Pensez aussi que les concours de poésie de la RATP (surtout la session Décris ton bonheur d’être Parisien) ont été condamnés par la Cour européenne des Droits de l’Homme. Songez enfin que si vous y restez trop longtemps, tout le monde oubliera votre existence, à commencer par les amis qui font semblant de vous attendre dans un restau thaï à Bastille.

Croyez-moi : l’extrême, ça use.

0 commentaire:

Enregistrer un commentaire