mercredi, février 11, 2015

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C’est l’hiver, il fait froid : la littérature nous donne des outils pour comprendre



Si vous avez un semblant de vie sociale ou professionnelle, vous avez dû en passer par là. Cet insidieux phénomène commence aux alentours du 17 octobre, sur fond de hululements mélancoliques : « Profitons-en, ce sont les derniers beaux jours ! », « Encore une semaine pour sortir le barbecue ! ».
En décembre, avec la préparation du sapin de Noël, on en oublierait presque le triste extérieur. Mais le 6 janvier, c’est acquis et irrémédiable :
IL FAIT FROID.
On a beau s’y attendre, eh bien, ça fait toujours un choc. Surtout à Lucette et Jérémy. Lundi, 12h30, ils y vont de leur comparaison :
-          « Tu as vu le temps qu’il faisait dans la salle ? Moi j’ai 14°C ! »
-          « Une paille…. Chez moi c’était plutôt 13° ! Tu ne me crois pas ? J’ai un thermomètre dans mon téléphone ! »
Lucette et Jérémy ont raison de s’indigner. La tolérance, parfois, c’est le début de la soumission.

Alors comment se fait-il que tous les ans, à la même période, il fasse froid et que personne ne réagisse ?

Sur le papier, le froid peut avoir l’air attractif. Vous êtes un jeune de 11 ans. Vous n’avez pas encore intériorisé cette notion incontestable que l’hiver est la saison du suicide et que votre vie n’a plus aucun sens entre le 1er novembre et le 30 mars. Il neige ? Aucun problème.
Reportage :
Le jeune court dans le vallon blanchi. Ses petits camarades sont vêtus de pelisses fourrées et se roulent dans les monceaux de neige moelleuses ; à leurs côtés, de petits chiens sympathiques au museau gelé aboient d’enthousiasme en s’ébrouant sous les flocons. Le jeune se dirige vers la rivière. L’eau est figée, mais dessous de charmants poissons dorés dessinent des arabesques. Il aurait bien envie de marcher sur l’épaisse couche de gel, mais comme il n’est pas complètement idiot et qu’il a vu le Décalogue de Kieślowski il ne le fera pas pour éviter de mourir dans d’atroces souffrances  inhalant de l’eau à un degré.
Le jeune est rejoint par d’autres jeunes et ils entament une ronde folâtre en chantant des hymnes à la louange de l’hiver. Un petit chat adorable les rejoint en appuyant précautionneusement ses coussinets sur cette substance inconnue et inodore. Les jeunes l’attrapent et lui mettent un ruban rouge pour identifier sa dépouille en cas d’avalanche impromptue.
Vous avez suivi ?
EN SOMME, L’HIVER, C’EST UN VERITABLE ENCHANTEMENT.




Mais passés vingt-trois ans, quand on a pris la détestable habitude de régler la première mensualité de l’impôt sur le revenu à la fin du mois de janvier, on kiffe nettement moins l’hiver. Et il faut bien le reconnaître : la plus belle fille, le 12 février, ne pourra pas ressembler à autre chose qu’à un énorme sac. Décidément, rien à tirer de cette saison.
Alors, d’où vient qu’on entretient ce scandale et que nos politiques, si actifs au service de l’intérêt collectif, laissent faire sans réagir ? En 2015, nous avons pourtant les outils pour anticiper !
Comme d’ordinaire, la littérature nous permet de mieux comprendre.
Asseyez-vous en cercle et écoutez.

L’hiver, ce n’est pas une nouveauté. Ça existait avant notre naissance et ça continuera d’exister après notre mort, même si oui c’est tout pourri et qu’on ne voit pas bien l’intérêt. Il faut comprendre qu’en général, les trucs nazes qui tombent sur l’humanité ne sont jamais la pure conséquence d’un hasard malicieux. Parce que l’humanité, elle en a gros sur la patate et elle n’en finit pas de payer pour les erreurs de ses ancêtres. Un exemple. Vous croyiez vraiment que les shows de Kev Adams étaient un pur produit autogénéré de notre époque ? Que nenni. En l’an -5000, un type devait rester tranquille à côté d’un pommier, et là… bref vous voyez où je veux en venir.
Si vous commencez à frissonner le soir de la Toussaint, c’est donc bien en punition d’une grosse bêtise commise par un bisaïeul. Une bisaïeule, plus précisément. Cette pouffe impardonnable s’appelle Perséphone. Le moins qu’on puisse dire, c’est que son parcours scolaire est peu brillant. Au lieu d’aller sagement valider sa licence de couture, elle allait se promener avec ses copines et ramasser des primevères. Le tout sans l’autorisation de sa mère, Déméter, qui n’était pas connue pour sa permissivité mais qui était très occupée à reconstituer ses stocks de semis (elle gérait une très grosse exploitation agricole dans le Péloponnèse). Evidemment, ce qui devait arriver arriva : un pervers aperçut Perséphone et l’entraîna au sous-sol, dont elle n’a pas reparu.


Dessin d'un type

Les négociations avec le pervers n’ont rien donné, et Déméter, en contrepartie, a décrété que nous aurions froid tout le temps où sa fille ne serait pas à ses côtés. Le pervers s’en moquait bien, puisque son sous-sol était bien chauffé ; et voilà l’explication !
C’est clair, non ?

Malgré tout, l’hiver n’a pas que des désavantages. Il faut savoir être à l’écoute. On voit trop souvent l’hiver comme un sale type haineux qui se défoule sur les autres de son échec existentiel ; mais pas du tout ! C’est une légende sans fondement diffusée par Vivaldi. L’hiver, en fait, nous veut du bien ; mais il faut être un peu sensible à son humour.
J’en veux pour preuve un charmant conte russe baptisé « Morozko le gel ». Morozko, c’est un peu le Monsieur Hiver de la taïga : une sorte de sapin coquin, ou un vieillard barbichu qui aurait des cristaux de gel dans sa moustache. En général, le chasseur égaré qui tombe sur Morozko dans la forêt s’évanouit d’angoisse. Ce n’est pas le cas d’Ivana, et voilà ce qui lui en est advenu.
Ivana est issue d’une famille à problèmes. En plus d’être sortie 3200e aux pré-sélections de The Voice, elle est dotée d’une marâtre qui ne lui laisse pas un moment de répit. « Tout le monde sait combien il est dur de vivre avec une marâtre. »
Ivana ne se laisse pas abattre pour autant. Tous les matins, elle est debout à  8h30 pour couper le bois, sortir le chien et acheter du Whiskas à la supérette. Sa soumission exemplaire devrait complaire à sa belle-mère. Mais celle-ci a des projets immobiliers : elle voudrait récupérer la chambre d’Ivana pour y mettre sa propre fille, réunir le séjour et le bureau et ouvrir un gîte pour les touristes israéliens. Ivana, qui a un BEP compatibilité-gestion, pourrait être utile dans la réalisation de cette entreprise, mais la belle-mère ne veut pas en entendre parler :
« Ta fille ne sert à rien ! Elle serait capable de faire bugger un boulier ! Tu vas me la dégager, oui ? Le maître d’œuvres attend et elle n’a toujours pas viré ses peluches et sa collection de Polly Pocket ! »



Le papa n’a pas un caractère très bien trempé, surtout depuis l’AVC bizarre qu’il a eu après avoir mangé une salade de pousses d’épinards assaisonnée par son épouse. Il accepte donc de l’installer à l’arrière de la Clio sous le prétexte d’ « aller voir si les coucous ont fait leur nid dans la forêt ».
Ivana n’est pas totalement stupide et elle se doute que son père va l’abandonner sous un tronc. En prévision elle a donc pris Cinquante nuances de saumon ; ça devrait y faire pour la réchauffer. Arrivée au centre d’une clairière, son père entame une série de raclements de gorge.
« Ivanka, j’ai, euh… [brouf brouf]… oublié les clefs du coffre à la maison. Ça peut être un problème si [brouf brouf] on veut ramasser du bois, non [brouf] ? »
« Ouais, c’est ça, papa, vas-y, aucun problème ; de toute ça j’ai de la batterie dans mon téléphone. Je t’attends ici. »
Le papa s’en va en faisant hurler le moteur de la Clio. Ivana reste seule avec Jules Saumon. « Ok bon ben on y va. »
Il n’y a pas cinq minutes qu’elle a commencé à lire qu’un petit barbichu à clochette apparaît au sommet d’un sapin.
« Ça va, poupée ? »
« …………………. »
« Tu m’entends ? »
Bruissement d’une page qui se tourne.
« HÉ HO TU M’ECOUTES OU QUOI ? »
Ivana lève un œil agacé.
« Oui ? »
« Ah ! c’est mieux. Dis-moi, mignonne, tu n’as pas froid ? »
Ivana : « Non, ça va, je gère. »
Morozko le gel (eh oui, vous l’avez reconnu !) descend sur la branche inférieure du sapin. Les petits caribous s’enfuient épouvantés.
« Et là, tu n’as pas froid ? »
Ivana s’impatiente un peu : « Non, monsieur, je vous assure ; et j’aimerais terminer mon chapitre. »
Morozko décide de frapper un grand coup. Il descend au niveau de l’épaule d’Ivana et lui sussure à l’oreille : « Et là, tu n’as pas froid ? » L’univers entier autour d’eux est congelé. Même la chouette aux yeux jaunes n’est plus qu’un bloc de plumes cimentées par le gel. Mais Ivana est de plus en plus rouge. D’ailleurs, elle n’a pas entendu la question de Morozko et entame le chapitre 3.
« NON MAIS OH LÀ TU VAS M’ECOUTER OUI ? »



Elle ferme son livre et le fixe dans les yeux. « Papy, laisse tomber. Tu n’es pas au niveau. »
Morozko n’est pas mauvais perdant. Il assène une grande claque verglacée sur l’épaule d’Ivana et lui souffle un peu dans le coup.
« Bravo, ma fille, j’aime les gens comme toi qui défendent les Belles-Lettres. En récompense je t’offre toutes ces belles pelisses de renard des neiges, des coffres emplis d’or et de joyaux, un diadème en cristal Swarovski (ce n’est pas à moi, c’est une bricole qu’on m’a donnée au marché de Noël de Strasbourg) et un abonnement d’un an à Philosophie magazine. Profites-en, moi j’y vais, quelqu’un a abandonné un adolescent dans une forêt de la région, et je crois qu’il n’a pas sa PS3. »
À la maison, la belle-mère jubile :
« Chaton, tu veux bien aller récupérer le cadavre de ta fille ? Je vais préparer des cupcakes pour la réception ! »
Le père reprend sa Clio sans protester. En prévision du transport de la dépouille glacée d’Ivana, il a prévu des tendeurs et une bâche de survie. Mais, divine surprise ! sa fille est assise sur une pile de coussins cramoisis et coiffée d’un ignoble chapeau de cailloux qui brillent. Elle est emmitouflée dans une pelisse bleue et finit Cinquante nuances plus moisies.
« Bonjour papa. Je ne t’attendais pas si tôt. »
À la maison c’est la débandade : la belle-mère écume de rage.
« Des cristaux Swarovski ! Il y a trois ans que je t’en réclame ! »



Elle installe illico sa fille dans la Clio et le beau-père d’aller la déposer sur le même monticule.
Je vous passe la suite : évidemment la fille est une geignarde, elle pleurniche devant Morozko et s’agrippe à sa barbichette. Le lendemain on la ramène en bûchettes congelées à sa mère ; fin de l’histoire.
Conclusion de tout cela ?

  • L’hiver, ça peut être sympa, à condition d’avoir de bons livres.
  • L’hiver, ça peut être sympa, à condition de savoir conserver une contenance digne avec les personnes âgées.
  • L’hiver, ça peut être sympa, point barre.
  • Penser à mettre de l’essence dans la Clio.


En cadeau, une très belle vidéo musicale russe sur le petit père Morozko qui mange les chevaux

À bientôt pour une autre chronique.

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