mercredi, février 04, 2015

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Chronique de la vie de voyage #6: L'habit ne fait pas le pope


Image Aleksandr Kosopalov 


Alors qu’elle venait enfin de s’endormir, Jeannette sent qu’on la propulse dans une surface molletonnée. Elle grogne, ouvre un œil, et constate : l’autobus s’est arrêté devant le terminal 2 de l’aéroport de Beauvais. Un coup de chance : c’était bien sa destination.
Elle s’extirpe de son siège avec quelque difficulté. « Ce n’est pas grand confort, cette ferraille. J’espère que les avions sont mieux équipés », bougonne-t-elle intérieurement en faisant signe au petit couple d’Italiens qui la talonne de descendre du bus avant elle. Même en voyage, le raffinement, toujours.
Rares sont les Parisiens qui ne connaissent pas l’aéroport de Beauvais. Qui ne s’est jamais laissé tenter par un week-end d’alcoolisation prolongée dans la belle ville de Prague ? Qui n’a pas hésité avant de reconnaître que non, décidément, l’aller-retour pour Rome à 960€ proposé par Air France n’entrait pas – même en forçant beaucoup – dans le budget ? Qui n’a jamais songé à acheter en dernière minute un billet pour Budapest et disparaître, purement et simplement, de ce monde de brutes ?
Jeannette, elle, connaît aussi, et la vue de cet immense hangar à poules l’emplit toujours d’une vague angoisse. Elle sait qu’en plus de négocier pour faire passer son bagage, elle va devoir entamer des négociations complexes avec Mme Schmoldu au téléphone. Du résultat dépend le sauvetage de sa semaine.
Mme Schmoldu est le proviseur du lycée Joris-Karl Huysmans, qui emploie Jeannette depuis trois ans. Elle a pour principe, et c’est tout à son honneur, de vérifier que les autres travaillent autant qu’elle. Il est donc peu envisageable qu’elle condescende à donner trois jours de congé à Jeannette sous le prétexte curieux que celle-ci a décidé de participer, avec sa chorale ukrainienne, à un concours de chant sacré orthodoxe au fin fond de la Pologne. Il va donc falloir inventer autre chose.



Jeannette tâte la sacoche qui contient ses partitions (deux Litanies de paix, un Bénis le seigneur ô mon âme, et un nombre incalculable de Gospodi pomélouï) et sa robe de concert, et se saisit de son téléphone. C’est le moment d’être courageuse.
« Madame Schmoldu ? Oui, c’est Jeannette… Oui, ça va bien… enfin, non pas tout à fait. [Le haut-parleur diffuse l’annonce de l’embarquement du vol WizzAir pour Sofia ; Jeannette masque la prise de son et entame une série de halètements rauques.] Non, non, ça n’est pas moi, un peu de rhume des foins, c’est tout. Non, c’est mon cousin… Oui, c’est très grave. Je préfère ne pas développer. C’est peut-être la dernière fois. On le sait depuis hier. Vous comprenez, je ne sais pas si je suis dans les meilleures conditions, pour les élèves… Oui, je sens bien que vous comprenez. Vous êtes une grande âme. »
Jeannette a bien senti que Mme Schmoldu était désolée pour elle. « Quelle buse », ricane-t-elle. De culpabilité professionnelle, point une trace. Qui sait même si les élèves s’apercevront de son absence ? Elles seront bien trop occupées à dégonder les portes de la salle de classe.
Un SMS. Mme Schmoldu ?
Oui : « Je suis désolée pour votre cousin. J’en profite pour vous informer que vous êtes inspectée lundi. »
L’inspection.
Sollicitée depuis six mois.
Ces andouilles ont trouvé le moyen de la lui accorder MAINTENANT.
Jeannette respire un coup.
« Bah, c’est dans ces circonstances qu’on tire le meilleur de soi-même. Allons-y maintenant. »
La salle d’enregistrement de l’aéroport ressemble, comme à l’ordinaire, à un parc d’attractions pour enfants fous. Pas moyen de savoir où aller. Dans le doute, il suffit de forcer les barrages. Le vol de 8h20 est annoncé porte 12 : nous voici donc partis pour Varsovie.
Le reste du chœur est sur place depuis quatre jours. Jeannette a trouvé un peu excessif de quitter son poste toute la semaine, elle est donc restée à Paris ; mais il ne s’est pas passé une heure sans qu’elle songe à ses vingt camarades qui batifolent dans les plaines de Mazurie et entonnent des Notre père en slavon dans des monastères orthodoxes. Les petits veinards.
Contrairement à ce qu’annonce le billet, l’avion n’atterrit pas à Varsovie, mais à côté d’un hangar à poules aussi peu attrayant que celui de Beauvais-Tillé, à ceci près qu’il est cerné par la forêt sur environ 80 kilomètres et que l’écureuil slave y pullule. Jeannette déterminée se dirige vers le comptoir de la ligne de banlieue :
« Train ? Zug ? Warszawa ? »
La dame a l’air d’entendre cet idiome composite. Elle saisit sa calculatrice et y engrange le nombre 15.
« 15€ ?! Pour aller à Varsovie ? C’est une plaisanterie ! Ça vous a fait du bien d’entrer dans l’euro ! Et dire qu’il faut encore payer le billet pour Białystok… Ça va me revenir cher cette aventure ! »
Elle sort ses 15€ et fixe un regard hargneux sur la préposée. Celle-ci, sans se démonter, prend les billets et lui rend un fatras de piécettes couvertes de têtes barbichues.



Jeannette sombre dans un état d’hébétement stupide.
« Qu’est-ce qu’elle veut que je fasse avec ça ? »
Ah.
C’est donc
que la Pologne
n’est pas dans la zone euro.
Une angoisse indicible la submerge. Qu’est-ce donc que cette monnaie ? Que vaut-elle ? 15 machins sont-ils une ponction énorme dans son budget ? Qui pourra la renseigner, alors que de toute évidence personne ne jargonne autre chose que le polonais ?
Elle parvient tout de même à transporter son angoisse dans le fameux train de banlieue, et à rejoindre Varsovie, tout en détaillant les bricoles qu’on lui a rendues. « Une tête de roi… qu’est-ce que cette manie féodale ? »
Féodalité ou pas, il va falloir débourser un peu d’argent pour avaler un petit pain à la charcutaille et payer l’aller simple pour la Mazurie. Les Polonais, heureusement, sont très affables. Le petit pain est bien sec, mais il est chaleureux. Et le train pour Białystok part dans trois heures.
« Et si j’allais préparer mon inspection au cimetière ? »
En effet, l’attraction la plus proche de la gare est un cimetière romantique où reposent les hommes de lettres et célébrités diverses de la Pologne du XIXème siècle. Entre deux rangées de tombes Jeannette réfléchit.
« Je travaille sur Feydeau en ce moment… Ça ne fait peut-être pas très sérieux. Il n’aurait pas pu débarquer plus tôt, quand je faisais ma séquence de roman ? Ils l’ont fait exprès pour me piéger ! Bien sûr ils vont me dire que ça n’est pas une pièce classique. »
Un petit monsieur lui demande, en polonais, la direction de quelque chose. Dans le doute, elle pointe une allée. 
« De rien, ça me fait plaisir. Au revoir monsieur. »
De toute évidence il n’y a pas moyen de tabler sur autre chose que Feydeau ; les élèves ne comprendraient pas qu’elle leur sorte une pièce de Molière au beau milieu de la séquence. Ça risquerait de se voir.
« Va pour Feydeau alors. »
De toute façon il est temps de prendre le train. Quelle émotion de prendre un Corail vers Białystok ! Voilà une aventure qu’elle n’est pas près de rééditer. Białystok. Ce nom, comme Nemours, Angoulême ou La Ferté-Gaucher, évoque des images enchanteresses.



L’intégralité du parcours du train Varsovie-Białystok se déroule dans la forêt. Une forêt dense, arborée et comme qui dirait primaire. Les troncs massifs ont l’air de sortir tout droit d’un film de James Cameron.
« C’est pas mal », songe-t-elle. « C’est mieux que le front de Seine à Maisons-Alfort en tout cas. »
Quand le train arrive en gare de Białystok, il est déjà 19h. Il y a douze heures qu’elle a quitté son home, la séance d’inspection n’a pas beaucoup avancé et elle n’a pas non plus progressé dans sa biographie en six tomes de François Villon. Mais Carlos, le moine dominicain, et Irina, la matouchka ukrainienne, sont sur le quai et la saluent.
Irina est la femme du prêtre ukrainien de la rue de Palestine. Elle a organisé tout le voyage, et a planifié ce petit détour pour venir la récupérer à Białystok. Elle en a profité pour entraîner Carlos dans son escapade. Le programme de la soirée ? 
« On va chez le père Andreï. »
« Le père… ? »
« Oui. C’est un prêtre ukrainien [Mais que font tous ces Ukrainiens en Pologne] et ce soir il nous invite à dîner chez lui. »
« Ah oui ? »
(Dîner chez un prêtre. C’est la journée des nouvelles expériences, apparemment.)
Le père Andreï est justement sur le parking, et il a petit air de Justin Timberlake qui aurait fait carrière dans l’animation de plage. Il est jovial. Et sa voiture est clairement une voiture de pope.



La conduite du père Andreï est aussi engageante que sa personne, hormis l’habitude, pittoresque mais inquiétante, de se signer à tous les cimetières croisés, et il y en a BEAUCOUP. Il est loquace et sa conversation avec Carlos les plonge tous deux dans de brefs et réguliers accès d’hilarité. En s’esclaffant ils mettent en branle une petite Vierge de tendresse qui contemple les passagers depuis le rétroviseur.
« Nous y voilà ! », rugit Carlos.
Le voilà est une maisonnette en bois postée à l’orée d’un cimetière. Carlos, Andreï et Irina se signent frénétiquement.
« Entrez, entrez ! » leur signifie le père Andreï à grandes gesticulations de l’avant-bras. Dans la maisonnette on retire ses chaussures et on reçoit immédiatement, de la part de la matouchka des lieux, Marina, une petite image pieuse. Elle les pousse sans ménagement vers la salle de séjour.
La maison est déjà bien remplie, et la personne copieuse de Carlos contribue définitivement à saturer l’espace. En surplus de la matouchka et du père Andreï, les attendaient une dame gironde et trois enfants, qui s’amusent sur un imagier anglais-polonais.
« Ce sont mes filles ! », s’exclame l’heureux papa par le truchement de Carlos, et il leur fait comprendre que la dame gironde est sa belle-sœur, la cadette de sa femme ; et il précise, on ne sait pourquoi, qu’elle n’a pas trouvé chaussure à son pied.
De fait, la dame – nommons-la Coralie – n’est pas d’une utilité incontestable. Elle caresse mollement la tête de ses nièces et, de temps à autre, redresse son corsage qui s’effondre sous le poids de ses appas.
« Elle ne parle pas polonais, vous savez ».
« Moi non plus, qu’importe ! », lance Carlos. « Qui parle polonais ici, à part les enfants ? »
Personne. Jeannette, bonne élève, s’enquiert : « C’est très différent de l’ukrainien, le polonais ? »
« Oh oui, » répondent-ils en cœur. « Rien à voir ! »
De fait, Jeannette s’est toujours dépatouillée pour déchiffrer les paroles de Schchedryk la petite hirondelle en ukrainien, tandis qu’il est impossible depuis le début de la journée de prononcer le fichu nom de la ville de Białystok.
Le père Andreï a sorti la charcuterie et le bidon de rouge. « C’est du vin ukrainien ! », hurle-t-il. « On l’importe du pays ! »
Chacun lève son verre.



« Ici ils ne savent rien faire à part la vodka. Et il y a des morts chaque année ! »
Son geste porte explicitement vers le cimetière qui jouxte la cuisine. Un frisson leur parcourt l’échine.
« Mais nous, nous avons le bon vin qui sent le soleil ! » Il écrase une larme. « À Dieu et à tous les saints ! »
D’une seule inspiration Irina, Carlos, Coralie et la matouchka engloutissent leur verre de vin et se répandent en exclamations enthousiastes. Andreï tape sur le ventre de Carlos qui ricane.
« Tu en reprendras bien camarade ? »
Pendant ce temps la matouchka a rempli l’assiette de Jeannette d’omelette aux herbes et de soupe à la saucisse. D’un geste énergique elle lui fait comprendre qu’il y a aussi beaucoup de bortsch et qu’il faut tout finir.
« Et tu ne connais pas le kvass ! »
Ce mot de kvass évoque irrésistiblement à Jeannette l’image de chevaux bais lancés à toute berzingue dans la steppe kazakhe, mais l’association d’idées est peut-être fallacieuse. Le kvass, en tout cas, n’est pas mauvais. Le goût d’une petite bière blonde avec beaucoup de caramel.
« C’est alcoolisé ? »
Personne ne sait lui répondre. De toute façon Andreï et Carlos se gondolent depuis trois minutes, et même la belle-sœur se déride. Andreï prend sa femme par la taille et propose un nouveau toast.
« À la Sainte Trinité ! »
Toute la compagnie – y compris Jeannette qui a saisi l’astuce – descend son verre de vin du soleil.
« Tu vas nous chercher du jambon, ma chérie ? », lance Andreï à son épouse.



Elle revient avec un plateau de charcuterie. Sans attendre qu’elle l’ait posé sur la table, Carlos s’en empare et entame mélodramatiquement un signe de croix au-dessus. Andreï se tord de rire. Le moine fait signe ensuite à l’assemblée qu’ils peuvent prendre leur lard béni.
« C’est bizarre leur humour quand même », songe Jeannette devant ses pois cassés.
« Du vin ? » éructe le père Andreï.
« Eh bien tant qu’à faire… »
Irina fait signe qu’il faut se dépêcher. « Géraldine nous attend au gîte. Demain c’est nous qui passons. »
Mais oui ! On allait finir par l’oublier : le grand concours de chant sacré slavo-byzantin de Hajnówka a déjà commencé, le chœur est programmé pour le lendemain, et tout le monde sait que la vinasse n’est pas recommandée pour s’éclaircir la voix ! Jeannette ne voudrait pas rater son Gospodi pomélouï devant tous ces Polonais. Elle repose précipitamment son verre de kvass.
« Allons allons, dépêchons ! » Irina les entraîne vers la sortie. Le père Andreï lâche son andouille et enfile son manteau. Carlos s’essuie les doigts avant de reprendre son image pieuse.
« Dépêchons ! »
Comme c’était prévisible le père Andreï s’égare au milieu des cimetières. La route est bordée par les massifs gigantesques de la forêt primaire. Il est déjà 23h.
« Pas de panique ! Je vois une lumière ! »
C’est effectivement un village totalement plongé dans la nuit, hormis une maison de bois qui resplendit.
« Vous croyez que nous sommes à Białowieża ? »
« Oui. Je reconnais la route. »
La voiture s’arrête devant la maison. Bref appel de phares. Un colosse à demi-nu fait son apparition.
« C’est vous ! Ils sont arrivés ! ils sont arrivés ! »
Le colosse repart par où il est venu. Par les fenêtres on entrevoit des hommes nus.
« Bon ben… bienvenus… »

La suite au prochain numéro.



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