samedi, février 14, 2015

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Le SM au XVIème siècle, c’était une autre affaire




Aujourd’hui, 14 février, la Toile ne bruisse que de cette grande nouvelle : cette année, comme tous les ans, nous allons fêter la Saint Valentin ! Cet événement commercial, commémorant le supplice d’un vague saint du IVème siècle, présente au moins un avantage : comme la Fête des Fous et le Carnaval (qui n’est plus commémoré que dans quelques villes du Nord et dans les lycées de la Creuse), il nous permet de nous affranchir des normes sociales du bon goût et de la modération. 364 jours de l’année, vous vous contraignez à feuilleter des bouquins chiants, à acheter des objets design pour votre appart d’architecte, à vous ravitailler en pâtes bio chez un épicier italien hors de prix : aujourd’hui, c’est fini ! Vous pouvez poster des cœurs fulgurants et des chatons sur les pages de vos contacts. Heureux défouloir de nos pulsions profondes.
Parmi les délicieux interdits que nous pouvons transgresser aujourd’hui figure la lecture de Cinquante nuances de Grey. Le 8 mars, admettons-le, c’est la honte. Frissonner aux émois pathétiques d’une pucelle fouraillée par un puissant chevalier d’industrie, ce n’est pas très Fête de la Femme. Alors on a recours à la bonne vieille stratégie du quinqua du RER : on empaquette son livre dans un emballage kraft, pour faire croire à toute la rame qu’on relit Harry Potter. Mais le 14 février, c’est possible ! Et inutile de prendre cet air sainte nitouche : VOUS L’AVEZ TOUS FAIT.


Franz Eybl, Jeune fille lisant

Le problème, c’est que Cinquante nuances de Grey, c’est du SM de cour de récré. Soyons clairs : notre époque a le sexe triste. Faites le tour du rayon Magazines féminins djeuns d’un Relay de gare : que du normatif, des conseils moisis (« Le chocolat, c’est bon pour l’orgasme ! »), le panorama d’une jeunesse décimée par la peur du SIDA et les rediffusions de séries US imbibées de morale protestante.
Au XVIème siècle, on ne s’y prenait pas comme ça. Pas besoin de traîner sur Doctissimo pour récupérer des conseils pratiques : le jeune de sexe mâle développait instinctivement une attitude de brute vers l’âge de treize et demi. Et les petits coups de cravache mollassons du père Grey l’aurait fait rigoler, s’il avait eu sa carte UGC.
J’en veux pour preuve un célèbre récit de la reine de Navarre, figurant dans son recueil L’Heptaméron, paru après sa mort en 1549. L’Heptaméron, c’est clairement une autre image du rapport hommes-femmes. Pas de SMS rigolo au saut du lit : quand un type veut conclure avec sa dulcinée, il la viole sauvagement. Quand une jeune veuve commence à s’ennuyer dans son château solitaire, elle se fait passer pour la chambrière auprès de son fils adolescent et conçoit une fille incestueuse. Bref, un bouquin facile d’accès à mettre entre toutes les mains.
(C’est d’ailleurs ce que je fais puisque je l’ai inscrit au programme de mon TD de littérature à Nanterre.)
En matière de subversion sexuelle et morale, E. L. James repassera. Le recueil de Marguerite de Navarre contient ainsi une allusion très directe aux rituels du SM, qui avaient sans doute déjà été inventés à cette époque, parce qu’un siècle qui pratiquait l’énucléation sur les hérétiques ne peut pas être passé à côté d’une invention aussi géniale que la chambre bondage. Pour justifier mon propos, je m’appuierai sur l’analyse très fouillée qu’une actrice porno spécialisé dans le coup de cravache a fait sur l’adaptation ciné du fameux best-seller sentimentalo-fouettard.



Au début de la 32e nouvelle, nous apprenons que le roi Charles VIII a missionné en Allemagne un ambassadeur pour négocier on ne sait trop quoi avec l’Empereur. La route est longue, l’ambassadeur doit s’arrêter pour la nuit et demande l’hospitalité à un châtelain revêche. Je vous le laisse dans la version originale, parce que c’est quand même plus drôle :
« Le Roy Charles, huictiesme de ce nom, envoya en Allemaigne ung gentil homme, nomé Bernage, sieur de Sivray, près Amboise, lequel pour faire bonne dilligence, n'epargnoit jour ne nuyct, pour advancer son chemyn, en sorte que, ung soir, bien tard, arriva en un chasteau d'un gentil homme, où il demanda logis: ce que à grand peyne peut avoir. Toutesfois, quant le gentil home entendyt qu'il estoit serviteur d'un tel Roy, s'en alla au devant de luy, et le pria de ne se mal contanter de la rudesse de ses gens, car, à cause de quelques parens de sa femme qui luy vouloient mal, il estoit contrainct tenir ainsy la maison fermée. »
Déjà, le cadre est posé. Le châtelain se renferme dans son manoir lugubre et ne laisse entrer personne. Enfin, il doit bien finir par laisser entrer Bernage, parce que sinon il n’y aurait personne pour nous raconter la suite. Et on va vite s’apercevoir que le gentilhomme, en plus d’entretenir un rapport assez particulier avec son épouse, est un bel exhibo :
« Il estoit heure de soupper; le gentil homme le mena en une belle salle tendue de belle tapisserye. Et, ainsy que la viande fut apportée sur la table, veid sortyr de derriere la tapisserye une femme, la plus belle qu'il estoit possible de regarder, mais elle avoit sa teste toute tondue, le demeurant du corps habillé de noir à l'alemande. »
Précisons-le tout de suite : au XVIème siècle, il n’est pas forcément répréhensible de forcer sa femme à se tondre la tête et à porter des vêtements de deuil alors que personne n’est mort. C’est une pratique destinée à pimenter le quotidien. De même, la tapisserie ne masque pas l’accès à un WC pour les hôtes de passage : c’est évidemment une ouverture vers l’autre monde du fantasme et de la transgression.
Mais le meilleur vient ensuite :
« Après qu'elle eut mengé ung peu, elle demanda à boyre, ce que luy apporta ung serviteur de leans dedans ung esmerveillable vaisseau, car c'estoit la teste d'un mort, dont les oeilz estoient bouchez d'argent: et ainsy beut deux ou trois foys. »
Quand certains s’équipent chez Conforama, le châtelain, lui, a fait le pari  l’originalité : sa femme boit dans un crâne (deux ou trois fois seulement : c’est un récipient peu pratique qui laisse fuir le vin de tous les côtés).



Comme on pourrait s’y attendre, Bernage reste interdit. Imaginez-vous aussi à sa place : en voyage à l’étranger, vous êtes invité chez des inconnus avec lesquels on vous a mis en contact. Le premier soir, la maîtresse de maison fait sortir son mari de la chambre en le tirant avec une laisse et le force à manger dans la gamelle du chien. Vous seriez sans doute un peu mal à l’aise. Et le prétexte facile de la diversité culturelle ne tient pas ! Tout le monde sait très bien qu’en mangeant à quatre pattes, le mari complaisant se prépare une mauvaise digestion.
Très clairement, le châtelain allemand se fait bien plaisir en infligeant cette vision d’horreur à son invité. Il en rajoute d’ailleurs en expliquant les motifs de cet étrange cérémonial. Sa jeune épouse s’ennuyait un peu au château, dont elle ne pouvait pas sortir à cause de ses frères, qui, apparemment, voulaient la kidnapper, ou quelque chose de ce genre. Son mari était toujours en cavale pour tuer des cerfs et des Espagnols. L’impensable finit par donc par être pensé et elle entama une liaison torride avec l’écuyer de son mari qui, en plus d’avoir 17 ans et d’avoir limité l’abus de pâté de sanglier, présentait l’immense avantage d’être à disposition. Le seigneur des lieux finit par l’apprendre et en conçoit une amertume légitime. Au lieu d’appeler son conseiller conjugal et de poster des photos de sa femme nue sur Twitter, il utilise pour se venger une méthode plus XVIème siècle :
« Parquoy, l'amour que je luy portois fut convertie en fureur et desespoir, en telle sorte que je la guettay de si près, que, ung jour, faingnant aller dehors, me cachay en la chambre où maintenant elle demeure, où, bientost après mon partement, elle se retira et y feit venir ce jeune gentil homme, lequel je veiz entrer avec la privaulté  qui n'appartenoyt que à moi avoir à elle. Mais, quant je veiz qu'il vouloit monter sur le lict auprès d'elle, je saillys dehors et le prins entre ses bras, où je le tuay. »
Pour les lecteurs de Marguerite de Navarre, un meurtre passionnel, c’est un peu de la gnognotte. Comme le fait remarquer un personnage un peu plus loin dans le livre, qui n’a pas vu son ami se faire trucider ? C’est monnaie courante ! Pas de quoi s’affliger pour si peu. Le mari en est bien conscient et met donc en place une sanction graduelle :
« Et, pour ce que le crime de ma femme me sembla si grand que une telle mort n'estoit suffisante pour la punir, je luy ordonnay une peyne que je pense qu'elle a plus desagreable que la mort: c'est de l'enfermer en la dicte chambre où elle se retiroit pour prandre ses plus grandes delices et en la compaignye de celluy qu'elle aymoit trop mieulx que moy; auquel lieu je lui ay mis dans une armoyre tous les oz de son amy, tenduz comme chose pretieuse en ung cabinet. Et, affin qu'elle n'en oblye la memoire, en beuvant et mangeant, luy faictz servir à table, au lieu de couppe, la teste de ce meschant; et là, tout devant moy, afin qu'elle voie vivant celluy qu'elle a faict son mortel ennemy par sa faulte, et mort pour l'amour d'elle celluy duquel elle avoit preferé l'amityé à la myenne. »


Pieter Claez, Vanité

Je résume : en plus de boire son Ricoré tous les matins dans un crâne transformé en gobelet, la donzelle doit occuper ses journées à fixer l’intérieur de son armoire, dans laquelle son mari a disposé bien proprement les os du galant, comme une robe de mariée sous cellophane. Spectacle peu varié et guère plus divertissant, au fond, qu’une émission de Cyril Hanouna un samedi soir sur Direct 8. On s’attendrait à ce qu’au bout de six mois d’un pareil traitement, l’adultère se pende avec le cordon de son rideau (et aille de ce fait rôtir en Enfer : malin le mari !), mais pas du tout, elle rentre dans le jeu avec une jouissance évidente :
« Monsieur, je confesse ma faulte estre si grande, que tous les maulx, que le seigneur de ceans (lequel je ne suis digne de nommer mon mary) me sçauroit faire, ne me sont riens au prix du regret que j'ay de l'avoir offensé. »
On a donc deux loufoques qui rentrent dans un jeu pervers basé sur la confusion de la pulsion érotique et du désir de mort, et qui admettent deux témoins muets (un ambassadeur consterné et un macchabée dans le placard) dans leurs cérémonies masochistes. Autre chose qu’une soirée coquine filmée sur un portable !
La narratrice interne de la nouvelle, une vieille bique acquise à l’évangélisme, commente son propre récit en renvoyant l’anecdote à la perversion supposée de l’aristocratie de son époque :
« Mes dames, si toutes celles à qui pareil cas est advenu beuvoient en telz vaisseaulx, j'aurois grand paour que beaucoup de coupes dorées seroient converties en testes de mortz. »
Au fond, elle est jalouse. Quelle femme ne rêverait pas que son époux lourdaud se transforme en maître de cérémonie SM et la contraigne à mater un fatras sanguinolent pendant qu’il rabote des tibias pour en faire un meuble-bibliothèque ? Ça change du quotidien morose et des soirées télé ! C’est d’ailleurs ce que lui rétorque un autre personnage, qui trouve la punition plaisante et se demande pourquoi la narratrice en fait tout un foin. (Un type, un seul, fait remarquer que le grand perdant de l’affaire est quand même le troisième compère.)
Je me permets donc de suggérer à Endemol un concept d’émission à développer pour pas cher. Plutôt que de nous infliger la 16e saison d’un produit télévisuel sur les dîners de fête, les couples mal assortis ou les vacances d’une bande de ploucs dans une villa sécurisée, pourquoi ne pas partir sur la piste nettement plus bankable du SM de la Renaissance ?



Voici le projet :
Nous suivons quatre couples qui traversent une phase de difficultés conjugales. Clarisse a trompé Eudes avec sa collègue de bureau, ce dont il s’est aperçu grâce à l’appli Find my Phone. Elodie a entretenu pendant huit ans une liaison avec Patrick, le frère jumeau de son mari, sans jamais s’en apercevoir. Mireille est furieuse depuis qu’elle sait que Bruno, son compagnon, flirte avec la boulangère. Estelle, enfin, médite un plan de vengeance depuis qu’elle a récupéré les Snapshat douteux que Mélodie envoie à sa conseillère Pôle Emploi.
A chacun de ces quatre couples, nous proposons un scénario dégueu basé sur l’assassinat sadique de l’intrus. Ensuite à chacun de voir ce qu’il compte faire des restes : une table de jardin, un épouvantail, un porte-manteau pour les enfants, du fertilisant pour les orchidées, que sais-je.
Dialogue entre Mireille et Bruno :
« - Chérie, tu peux me passer le sel ?
-          Tu veux dire la clavicule ?
-          Oui, enfin, le récipient en forme d’os où tu mets le sel, quoi ?
-          C’est la clavicule de ta pouffe, taré ! Tu n’as toujours pas compris ? Et je ne suis pas ta chérie ! C’est MAÎTRESSE !
-          Bien, ch… maîtresse. Quand j’aurai fini, je pourrai aller dans ma chambre ?
-          Non. Tu as oublié que tu devais épousseter les os du pied gauche et les classer par taille et par densité ? Ensuite, si tu es mignon, je te laisserai regarder le JT de France 2. Et tu me feras un compte-rendu ! »
Avec un tel niveau de hideur, je suis sûre qu’on attirera les foules !

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