lundi, février 23, 2015

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Nuit d’horreur à Orange



Le soleil vient de s’évanouir derrière la ligne d’horizon. Dans le train, une douce pénombre recouvre progressivement les banquettes et les logos SNCF.
« Chérie, tu dors ? »
Anne-Laure lève un regard surpris sur son mari. Il ne lui a pas adressé la parole depuis six heures, et elle commençait à se faire à l’idée que ce séjour à Orange, comme tous ceux qui l’avaient précédé, allait tourner à la catastrophe.
« Mais non, tu vois bien. Comment pourrais-je lire en dormant ? »
Elle referme son volume des Contes fantastiques de Théophile Gautier et esquisse un demi-sourire à destination de son mari. Puisqu’il est en veine de conversation, autant l’encourager.
« Tu vas bien ? »
Il recommence à fixer la fenêtre. Manifestement, elle n’a pas saisi la perche comme il le fallait.
En effet, il y aurait eu des questions plus pertinentes à poser.
« Tu es content d’arriver à Orange ? »
Ses lèvres esquissent un rictus nerveux.
« Bien bien. Tu veux une clémentine ? »
Il tend la main sans répondre. Cette excursion commençait à sentir la grosse éclate.
Anne-Laure ne songe pas à s’en formaliser. Depuis quinze ans qu’elle est mariée à Ludwig, elle s’est faite à l’idée que leurs centres d’intérêt ne coïncideraient jamais. Une fois l’an, pour faire comme les amis, elle l’emmène faire un petit voyage culturel dans la région ; mais ces escapades se concluent généralement par une explosion rageuse de Ludwig, qui n’aime pas être arraché à son petit home marseillais. Et au fond, Anne-Laure préfèrerait la compagnie de ses amies de l’université à celle de son époux bougon et perpétuellement endormi.


Depuis huit ans elle travaille à la faculté des Lettres d’Aix-en-Provence comme professeur de latin. Pendant sa folle jeunesse de thésarde sans le sou, elle a arpenté l’Italie, la Grèce et la Turquie ; depuis qu’elle est mariée, elle reste coincée dans son 60m2, et se contente de rêver sur les brochures de Nouvelles Frontières. Etrange destin…
« Bon ben si tu es fâché je finis mon livre, d’accord ? »
De toute façon le train arrive en gare. La gare d’Orange, si vous ne la connaissez pas encore, ne présente aucune caractéristique mémorable. La ville d’Orange non plus, si l’on excepte le célébrissime théâtre antique, où chaque année au mois de juillet viennent s’époumoner des divas italiennes. Anne-Laure, qui a le chant lyrique en horreur, n’aurait jamais imaginé traîner son mari dans une manifestation de ce type. C’est pourquoi elle a choisi les vacances de Pâques pour ce petit week-end à deux.
« C’est loin ton machin ? »
« Quoi, l’hôtel ? »
« Ben oui, l’hôtel. Nous n’allons pas coucher dans la boue, par-dessus le marché ! »
« Mais où vois-tu de la boue ? Il n’a pas plu depuis quinze jours ! »
Sans alimenter la polémique, Anne-Laure saisit son bagage et se dirige d’un pas énergique vers l’avenue Frédéric-Mistral. Premier contact avec Orange : rien de très ludique. Une belle tête de bourgade FN.


« C’est à dix minutes de marche. »
Sur le site de réservation qu’elle affectionne, l’hôtel Saint Laurent affichait un air pimpant de petite maison familiale tenue avec amour depuis des générations. Ses fenêtres ornées de rideaux de cretonne donnaient sur le théâtre romain où, par bonheur, ne résonnait aucun hululement lugubre de castafiore en déroute. Très curieusement, le Saint Laurent devant lequel elle s’arrête ne ressemble en rien à ces images enchanteresses.
« C’est un peu miteux. Tu es sûr de l’adresse ? »
« Mais oui. 4 rue du Mazeau. Je ne pense pas qu’il y en ait deux dans cette ville ! »
Au troisième coup de sonnette un vieillard ventripotent se présente à l’accueil. « C’est bien ici, le Saint Laurent ? »
« Evidemment. Vous ne savez pas lire ? Vous avez la chambre 6. »
L’écho de son pas massif disparaît, absorbé par la moquette.
« Je sens qu’on va adorer. »


Dans la chambre, tout respire une France disparue. Celle de l’Occupation, des toilettes au broc ébréché, des longues soirées au canevas. Le matelas à ressorts couine dès que Ludwig y pose une fesse. Anne-Laure sent l’angoisse monter.
« C’est vraiment trop sinistre. Tu ne veux pas une autre chambre ? »
« Tu crois vraiment que les autres sont mieux ? Tu crois qu’il a refait tout l’hôtel selon les critères d’un cinq-étoiles réservé à une clientèle internationale, et qu’à nous, par pure perversité, il aurait réservé cette chambre pourrie ? Je te conseille d’aller demander, tu ne vas pas regretter le voyage. »
Anne-Laure plonge un regard moite dans la moquette.
« On va faire un tour ? »
Orange un vendredi soir ressemble de façon saisissante à un téléfilm de France 3 : sombre, poussiéreux et prévisible. Dans les ruelles illuminées de lumignons orange, des chats gluants de crasse se frottent au pavé noirci. Au loin, des kékés en déshérence font crisser les freins de leur scooter. 
« Je ne m’étonne pas que les gens votent FN ici. Si je devais habiter dans ce trou, je rejoindrais les Phalanges identitaires ! », ironise Ludwig.
« Ne sois pas mauvaise langue. Les gens sont peut-être très sympas. »
Au débouché de la rue du Mazeau, le théâtre romain domine la ville de sa stature imposante. Le mur de scène (« Frons scenae », souffla Anne-Laure), conservé intégralement, semble protéger un palais princier.
« Ça c’est pas mal », concède-t-il.
« J’ai froid, on rentre ? »


Sur son matelas à ressorts, Anne-Laure sent des vagues de nausée l’assaillir. Cette excursion est partie pour être plus catastrophique encore que les précédentes. L’hôtel est sordide, et Ludwwig semble être dans de très mauvaises dispositions. Pourquoi lui en veut-il ? Encore cette histoire de son chien qu’elle avait abandonné pendant leur sortie à Ikéa ? Peu probable, après six mois… Cet homme est décidément incompréhensible. Et le gérant de l’hôtel… Quelle trogne antipathique ! Et pourquoi avoir poussé le radiateur au maximum ? Il fait une chaleur atroce.
Elle finit par se relever. Tant qu’à ne pas pouvoir dormir, il vaut mieux aller faire un tour.
La rue n’est guère plus gaie qu’une heure plus tôt. Les kékés seulement ont disparu, emportés sans doute par une conquête féminine, ou par les vapeurs de la bière. Elle entame un nouveau tour du théâtre.
« C’est vraiment majestueux, ce mur. Et il me semble encore mieux conservé que tout à l’heure. »
De fait, les parements de pierre sont mieux ajustés, et les remblais de moellons qui soutiennent les gradins ne sont plus aussi ruinés.
« C’est amusant, les tours que peut nous jouer le manque de luminosité ! J’aurais juré qu’à la place de ce temple il y avait tout à l’heure un gros trou. Je devais vraiment être crevée… Et Ludwig qui était d’un chiant ! »
À la réflexion, cette histoire de trou est vraiment bizarre. Anne-Laure farfouille dans sa poche pour prendre son smartphone et comparer le panorama aux quelques photos qu’elle a prises, mais elle ne le trouve pas. Oublié à l’hôtel, probablement.
« Et où est passée la barrière ? N’importe quoi, la sécurisation de ce site ! »
En effet, le théâtre, qui était isolé de la rue une heure plus tôt par une haute grille, est totalement accessible, et, si on prend garde, couvert de graffiti à l’encre rouge.
Anne-Laure s’approche pour lire :
« MARINA PIZZERIA »


Singulièrement, sa lecture se trouve facilitée par un rayon de soleil qui vient caresser la pierre. Elle consulte son bracelet-montre : il n’est pourtant que 23h30 ! Voilà qui devient parfaitement extravagant !
Mais non. C’est l’évidence même.
Elle vient de faire un saut dans le temps.
Elle n’arpente pas la sinistre Orange moderne, mais l’Aurasio romaine, celle où l’on donne des pantomimes et des tragédies, où les esclaves vont chaque matin chercher l’eau à la fontaine, où les matrones commencent dès l’aube à travailler à leur écheveau !
Anne-Laure n’en peut plus d’enthousiasme. Ce voyage prend enfin tournure !
En écho à son pressentiment, un char antique se présente à sa rencontre. La mule alerte qui le tire est guidée par un jeune homme, un esclave très probablement, qui apporte de la campagne des produits agricoles à vendre. Anne-Laure se précipite en travers du chemin :
« Esclave, esclave ! » [Les propos d’Anne-Laure sont prononcés originellement en latin, mais pour l’intelligence du texte nous avons préféré les traduire en français. Pour goûter toute la saveur de la VO, pensez Google Traduction !]
« Pardon ? »
« Nous sommes bien à Arausio ? »
« Hein ?! »
« À Arausio. Nous sommes bien à Arausio ? »
« Qu’est-ce qu’elle raconte ? »
« Tu n’es pas très réactif. Tu parles peut-être mieux le grec ! Je suis désolée, je suis plus à l’aise en latin. Sais-tu à quelle heure les spectacles de théâtre commencent ? »
Le jeune homme lève les épaules vers le ciel.
« Dès que le jour commence ? Ah, merci ! Tu ne peux pas savoir ce que ça me fait plaisir d’être là. »


Emilio Vasarri, Mariage romain

Anne-Laure songe que pour se présenter au théâtre, elle devrait imiter de façon plus convaincante l’apparence physique des dames romaines. « Franchement, cet imper est une catastrophe. »
Elle avise un établissement de bains où elle pourra se faire récurer. Sans barguigner elle pousse la porte.
« Eh, eh, c’est pas ouvert ! Vous allez où là ? »
Anne-Laure, grand seigneur : « Ne t’inquiète pas, petite, je sais où je vais. Envoie-moi l’esclave masseuse ! »
D’esclave masseuse il n’y a pas l’ombre, par contre Anne-Laure parvient à dénicher un petit vaurien pour lui ramasser les bouclettes en coiffure digne du règne de Sulpice Sévère. « Vous voulez aussi un peu de laque ? »
« De la laque ? Mais ce n’est pas l’époque, mon garçon ! »
Revêtue d’un ample pallium qui lui tombe jusqu’aux pieds, Anne-Laure se sent beaucoup plus sexy. Elle ressent vivement l’incongruité de sa présence, à elle, femme mariée, seule ainsi dans les rues, mais le plaisir de découvrir la ville romaine dans son état primitif passe au-dessus des bonnes mœurs.
Elle avise une taverne à proximité du théâtre. L’heure est propice au grignotage de quelques olives.
« Tavernier ! »
Un profil grognon apparaît au seuil de la boutique.
« Des olives ! »
Anne-Laure tressaute soudain. L’aubergiste n’est autre que le gérant de l’hôtel Saint Laurent ! Apparemment son échappée dans le train avait déjà commencé la veille au soir. Et sa taverne se trouve à l’endroit même où dorme, dans une autre dimension temporelle, son bien-aimé Ludwig !
« En voilà un qui ne me manque pas ! »
Il y a d’ailleurs de la matière pour oublier ce triste sire. En gobant ses olives Anne-Laure a avisé un jeune homme, qui lui n’a pas un faciès d’esclave. Plutôt un jeune aristocrate, à en juger son port altier. Qui saura, en plein Ier siècle, qu’elle est mariée à un rustre ? Et L’Art d’Ovide n’engage-t-il pas les jeunes filles à entreprendre les hommes ? Certes elle a quarante-quatre ans, mais les épaisseurs de crème hydratante qu’elle appose chaque nuit sur son visage ont su le prémunir contre les outrages du temps ; et pour l’époque elle est toujours très fraîche.


« Jeune homme, vous êtes de la ville ? »
Il jette un regard stupéfait sur son interlocutrice.
« Je me suis perdue. Pourriez-vous m’indiquer l’entrée du théâtre ? »
« Teatri quoi ? »
« Laissez-moi faire ; j’ai justement besoin d’un cicerone. »
Anne-Laure le saisit gaillardement par le bras et l’entraîne dans son sillage.
« Madame, madame, faut vous calmer, je voulais juste faire un tour, je suis désolé si vous l’avez pris pour vous ! »
« Nous allons nous divertir devant les performances des acteurs. »
Elle le guide ainsi jusqu’aux gradins du théâtre. Sur scène, deux comédiens cachés derrière des masques grimaçants interprètent l’Aulularia.
« C’est vraiment très amusant ! Mais je comprends mal leur accent. Peux-tu m’expliquer le sens des répliques ? »
Le jeune homme agite fiévreusement les mains en signe de dénégation.
« Ne sois pas timide. Je suis sûre que tu n’es pas le dernier à rire à ces farces ! »
Il retire sa main de son emprise.
« Ecoutez, Madame, je ne sais pas ce que vous cherchez à accoster comme ça des hommes en pleine nuit, mais je peux vous assurer que je ne suis pas intéressé. Laissez-moi rentrer s’il vous plaît, sinon les flics vont mettre mon scoot à la fourrière ! »
Anne-Laure, qui s’évertue à remonter sa robe sur ses mollets pour lui en faire admirer le galbe, n’entend pas ses protestations désespérées. Elle est de toute façon captivée par les singeries des acteurs qui s’assomment réciproquement à coups répétés de faux pénis.
« Hilarant, cet humour. On ne sait plus faire ça ! »
« Si si, sur Direct 8. »


La voix masculine bien timbrée qui a prononcé ces mots provient d’un gradin situé dans son dos. Anne-Laure se retourne : un homme en toge la contemple d’un regard furieux.
« Ludwig ? »
Quelle poisse ! Traverser le temps pour retrouver cet empaffé.
« Oui, Ludwig. Tu croyais me semer, mais j’ai su te retrouver. Et bravo pour ton cinéma avec ce pauvre type ! »
Elle lance un coup d’œil latéral : sa proie juvénile s’est enfuie.
« Le jeune homme qui était là ? Je ne sais pas qui c’était. »
« N’insiste pas. Au Ier ou au XXIème siècle, tu n’es qu’une mijaurée. Vivement le triomphe du christianisme, qu’on puisse te lapider ! »
« Ludwig, tu exagères ! Je l’aidais juste à ramasser des sesterces qu’il avait fait tomber. »
« Grosse dinde, je vais chercher un lion pour qu’il te bouffe. »
Il fait mine de se lever, ce qu’Anne-Laure prend pour un signe véridique de ses intentions belliqueuses.
« Ah non ! Tu m’en as suffisamment fait voir. »
De la main droite, elle saisit une amphore qui traînait innocemment sur le sol et ajuste la tête de son mari. Sans grand succès : elle n’avait pas anticipé la courbe parabolique de son projectile. Ludwig se retourne et prend l’apparence d’un gros félin ombrageux.
D’un bond puissant il revient sur elle et la recouvre.
« Anne-Laure ? Tout va bien ? »
Le lit s’est effondré sous leur poids conjugués.
« Qu’est-ce que je fais par terre ? »
« Je me suis abattu comme une masse. C’est vraiment de la camelote, cette literie… »
Tout autour d’eux l’hôtel, éveillé par le barouf, émet des cris angoissés.
« Tu veux dire qu’on est en 2015 ? »
« Hein ? Aucune idée. »
Elle inspecte des yeux le sol dévasté. Débris de bois, clous, vis, punaises. Au milieu de ce désastre, un petit éclair lumineux. Elle y porte la main : un sesterce.
« Tu dors ? »
« Oh non. »

PS: Vous l'aurez compris, le thème de cette chronique est tiré de la nouvelle Arria Marcella de Théophile Gautier.





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