mercredi, mars 04, 2015

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La marchandisation de la culture, une idée sympa



Il n’y a pas très longtemps, profitant des congés que m’octroie généreusement le ministère, j’étais en excursion à Avignon, ville qu’on connait pour son festival, mais qui dévoile tout aussi bien ses charmes au cœur du mois de février, quand seuls les Asiatiques et les lycéens promènent leurs mines affairées dans les rues.
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Avignon, c’est la destination incontournable dans le Vaucluse. Il y a des remparts de Viollet-le-Duc, un musée lapidaire, et un système de location de vélo à l’heure qui marche encore moins bien qu’à Paris.



Je reprends.
Difficile de ne pas faire un détour par le Palais des Papes, surtout quand l’esplanade n’est pas encombrée par une troupe de théâtre amateur interprétant la vie de Sainte Thérèse d’Avila en tableaux vivants. Il domine la ville de sa stature médiévale, et ses murailles abruptes, qui n’abritent plus désormais qu’un grand vide, dominent le passant comme l’effrayant château du Roi et l’Oiseau. Le passant ne peut qu’être frappé par l’admirable agencement des pierres de parement. J’ai l’air de plaisanter comme ça, mais c’est tout à fait sérieux. Placer des pierres de parement, ce n’est pas l’affaire de n’importe qui. Vous vous dites sans doute qu’il suffit de prendre de bons moellons et de les disposer les uns au-dessus des autres en vérifiant que ça ne tangue pas trop – EH BIEN NON. Le parement se sélectionne avec amour, se taille, se ponce, se lime, bref, on peut y passer trois jours, et je peux vous assurer que dans les murailles du Palais des Papes il y a un sacré tas de pierres de parement. Ce qui ne peut qu’exciter l’admiration et l’enthousiasme du visiteur de passage.



Après trois jours d’explorations et de déambulations autour desdits parements, je me propose d’entrer dans le Palais. Dans ce genre d’activité, j’ai toujours une aide efficace, qui prend la forme d’un petit carton bleu avec une photo qui remonte à l’époque où j’avais les cheveux orange : le Pass’Education. Cet objet banal est la garantie pour l’enseignant, pendant ces innombrables semaines où il glandouille dans des sites culturels, de griller les queues au Louvre, et d’entrer gratuitement dans toutes sortes de monuments au nez et à la barbe des familles de petits salariés méritants qui déboursent 45€ pour faire visiter des pinacothèques de province à leurs rejetons. Que du bonheur, en somme.
Le Palais des Papes, en ce 22 février, est bourré d’Italiens, mais ça ne devrait pas nous surprendre, parce que dès qu’on aborde un site culturel quelconque en France il se trouve toujours un Italien pour prétendre que son ameublement a été dérobé à la ville de Parme par Napoléon, ou un type du même ordre. N’importe : avec mon Pass’Education, je vais leur faire passer l’envie de dégoiser sur Clément V, ce Pape admirable et rigoureusement français.
Eh bien, pas cette fois !



Le Palais des Papes, avec son petit air Patrimoine national, appartient en réalité à la ville d’Avignon, qui va donc me faire débourser 12€ pour admirer la Cour d’honneur, que j’aurais pu voir gratis si j’avais su obtenir des billets de faveur pour voir Olivier Py massacrer Claudel.

12 EUROS
Le prix d’un cocktail au bar de l’hôtel du Louvre.

Pour ce prix-là, je vais humer le sol, compter les pavés vernis, photographier tous les pigeons et, si faire se peut, me dissimuler dans les fameuses caves à trésor du Pape Innocent pour m’y faire enfermer et profiter douze heures de plus d’une expérience qui, à défaut de m’enrichir moi, enrichira l’office de tourisme.
Je suis donc plantée depuis un bon quart d’heure devant la chapelle Saint Martial, peinte au XIVème siècle par Matteo Giovanetti. Au-delà de l’impératif de rentabilisation du billet d’entrée, la halte méditative devant les fresques est assez stimulante ; elle m’évoque cet épisode du Patient anglais (oui le mélo que personne n’admet avoir vu) où Juliette Binoche, entiché d’un troufion sikh à turban, se fait hisser à l’aide d’une poulie au plafond d’une église toscane, et éclaire les fresques médiévales avec des lumignons au phosphore. Cette scène n’est pas ce que le cinéma occidental a produit de plus stupéfiant les cent dix dernières années, mais elle représente à mes yeux le climax du cool : se balader en tyrolienne dans la nef d’une église romane. Un jour, peut-être.  



Manque de chance : les 779 visiteurs de la tranche horaire 14h-16h ont eu la même idée et peuplent la chapelle d’un grouillement qui n’est pas tout à fait compatible avec le fantasme binochien. Surtout, un détail interpelle mon attention : tous les promeneurs, TOUS, se contentent de passer la tête par l’embrasure de la voûte à ogive, jette un coup d’œil dépité, du type « Ah mince je pensais que c’étaient les toilettes », et repartent faire leur vie dans les halls vides du Palais.
La chapelle Saint Martial, c’est un peu LE truc à voir dans le Palais, justement.
Evidemment, je ne vais pas leur courir après pour leur signaler en beuglant que dans les douze euros du billet il y avait huit pour la réfection des fresques, et qu’ils auraient tout intérêt à bader devant les miracles du saint limousin ; mais tout de même je m’interroge. Pourquoi dépenser une somme aussi colossale pour aller s’ennuyer deux heures dans un grand amas de pierres quand le ciné du coin passe La famille Bélier avec Marina Foïs ?
Je comprends très bien la démarche des Avignonnais. Quand on peut tirer des sous d’un palais qui occupe de la place dans le centre-ville et n’est clairement conçu pour abriter des logements sociaux, on le fait. Je comprends aussi qu’on sous-traite la gestion dudit site culturel à une société privée, qui fera des jolis totems et des questionnaires de satisfaction auprès des rombières (« Votre département, Madame ? »). De toute façon, aujourd’hui, tout se vend, on fait même son beurre en octroyant des minutes de présence auprès de chats obèses, donc je ne vois pas pourquoi les grandes demeures du passé devraient y échapper.
Mais je comprends nettement moins pourquoi ces objets-là se vendent. Le Palais des Papes, c’est grand, c’est vide, c’est mal chauffé, et contrairement à ce que le titre annonce il n’y a pas le moindre Pape à l’intérieur. Pourquoi le père de famille débourse-t-il la moitié d’un SMIC pour y traîner ceux qu’il aime ?



Le tourisme de masse a ceci de fascinant qu’on ne comprend pas très bien ce qu’il cherche. Est-ce le plaisir, la curiosité, l’envie de s’élever, de comprendre, qui poussent les foules dans les grands musées d’Europe ? Ces troupeaux désespérés qui arpentent les galeries du Louvre me rendent toujours un peu mélancoliques : ils ont l’air de s’ennuyer follement. Pourquoi, mon Dieu, achètent-ils ce produit coûteux et dispensable ?
Je suppose qu’on achète parce que de l’autre côté quelqu’un vend, et ce qui se vend est potentiellement achetable. Ou bien le beau, le vieux, le culturel en somme, exerce sur les adultes un attrait qu’il n’a pas sur les jeunes : l’espoir fou d’arriver à un niveau de conscience supérieur en déambulant dans les grands lieux du génie humain, et en prenant des selfies devant des architraves. En fait je ne sais pas.
Ce que je constate, c’est qu’il est un peu difficile de s’exalter devant une chapelle, même couverte d’épisodes de la vie de Saint Jean l’Evangéliste, quand la moitié d’Avignon s’entasse dans six mètres carrés. En fait, j’apprécie cet avantage corollaire du tourisme de masse qu’il ne touche que certains lieux bien précis, sélectionnés par la baguette magique du marketing culturel ; partout ailleurs on est tranquilles.
Et ça ne coûte pas douze euros.
Autrefois, avant les catalogues Nouvelles Frontières, quand on avait beaucoup de loisirs et une automobile, on pouvait se promener dans tous les palais qu’on voulait sans y rencontrer personne. Ça devrait être le pied maximal – sauf quand on se perdait ou qu’on faisait de la figuration dans un roman de Gabriele d’Annunzio.



J’ai en effet un souvenir assez traumatique d’une double visite du Palazzo Té à Mantoue, l’une fictive et l’autre réelle. La visite réelle avait tout pour être parfaite, à ceci près que le Palazzo Té compte huit cents pièces dont sept cent cinquante sans chauffage et que le mois d’avril, époque où j’y ai traîné mes guêtres, est consacré aux sorties scolaires pour les quelques dizaines de milliers d’élèves des écoles, lycées et universités publiques de la région Lombardie. L’occasion, donc, de partager le legs architectural et artistique des Gonzague avec 1250 adolescents tous occupés à hurler et à se prendre en photo.
Mais la première visite dépasse de loin la seconde en brutalité émotionnelle. Le Palazzo Té a fait l’objet d’une description in extenso par Gabriele d’Annunzio dans l’inoubliable roman Forse che sì forse che no[1]. L’auteur, qui, contrairement à une légende fermement implantée en France, n’a pas passé sa vie à reprendre Fiume aux Croates, a aussi écrit des livres. Il y expose les tourments de dandys neurasthéniques abonnés à l’opium et aux sexualités divergentes, et leur douloureuse rencontre avec la race nouvelle des fanatiques de moteurs ; au gros, la transition vers la modernité. Plus personne ne lit d’Annunzio, à moins de se retrouver cloîtré dans un grenier avec la collection de revues littéraires de son arrière-grand-mère, mais, dans des circonstances que j’ai un peu de mal à élucider aujourd’hui, j’ai décidé, au printemps 2006, de parachever mon apprentissage de la langue italienne par la lecture de ce pavé.
Pour la faire courte, Forse che sì forse che no (Peut-être que oui peut-être que non) narre les aventures d’une bourgeoise plantureuse qui s’entiche d’un aviateur viril qui la fait rêver avec ses biplans ; et, au bout de huit cents pages, l’affaire tourne très mal parce qu’il s’avère qu’Isabella, l’héroïne, couche aussi avec son frère, ce qui énerve Paolo parce que lui est moderne et qu’il aime les moteurs.



Au premier tiers du roman, toute la petite famille est en excursion dans une machine à moteur très très moderne et se propose de faire un crochet par le Palazzo Té. Pas de chance, il est 18h, et le gardien a envie d’aller regarder Vivement dimanche. Mais Isabella argumente avec brio (je laisse la VO pour la couleur locale) :
Lasciateci entrare! Siamo di passaggio. Ripartiamo prima di notte. Non torneremo forse mai più. Vi prego, vi prego! Nessuno vede, nulla può accadere. Lasciate che entriamo, per un'occhiata almeno! Mi chiamo Isabella.
« Laissez-nous entrer ! Nous sommes de passage. Nous repartons avant la nuit. Nous ne reviendrons peut-être jamais. Je vous en prie, je vous en prie ! Personne ne nous verra, il ne peut rien arriver. Laissez-nous entrer, rien qu’un coup d’œil ! Je m’appelle Isabelle. »
Le gardien, qui n’a pas compris qu’il était dans un roman foireux, laisse entrer ces loufoques, et c’est parti pour deux heures d’équipée : Isabella et Paolo se tripotent devant les triptyques, Aldo esseulé pleure dans les bassins en rocaille et, entre deux épanchements verbeux, ils tombent en admiration devant la célèbre devise des Gonzague inscrite en lettres d’or sur le plafond en labyrinthe : Forse che sì forse che no, qui me rappelle insidieusement que, peut-être, j’aurais mieux fait de ne pas ouvrir ce bouquin.
Au cours de leur promenade enamourée, nos copinous Paolo et Isabella ont l’air de trouver le Palais assez sinistre, comme quoi certaines choses ne changent pas. Ils errent de courette en corridor, de chapelle en salle de gardes, toutes désertés depuis que la peste a décimé les Gonzague.
Ella balzò lontano, fuggì per le stanze contigue, sotto cieli d'oro e d'oltremare, sotto cieli dolci come le turchine malate e le dorature sdorate, sotto pallide ricchezze diffuse e sospese, sotto un silenzio scolpito e inevitabile. […]
La desolazione si trasfigurava. Si mutavano ora in lembi di melodia patetici come i gridi del desiderio e dello spasimo le vaghe onde di musica ondeggianti in orno alle rose bianche dell'orto pensile. La ruina, liberate dai vestigi della vanità e della miseria intruse, respirava nell'antica grandezza per tutte le bocche delle sue ferite, respirava e soffriva e moriva. Tutti i segni erano eloquenti, tutti i fantasmi cantavano. Le Vittorie mostravano l'anima di ferro sotto gli stucchi disgregati, e non più la corona fronzuta tendevano ma il cerchio di rugginoso ferro. Le Aquile sublimi abbrancavano i festoni di frutti putrefatti e caduchi.
« Elle s’éloigna d’un bond, s’enfuit à travers l’enfilade des salles, sous des ciels d’or et d’outremer, sous des ciels doux comme des turquoises malades et des dorures dédorées, sous de pâles richesses flottantes et suspendues, dans un silence figé et inévitable.
[Qu’est-ce que diantre qu’un silence inévitable ; c’est curieux tout de même, qu’est-ce qu’elle fiche dans un silence inévitable ?]
La désolation se transfigurait. [ ?] Les vagues de musique qui ondoyaient parmi les roses blanches du jardin suspendu devenaient les échos pathétiques d’une mélodie pareille aux cris du désir et du spasme[2]. [Au oui tout de même.] La ruine, libérée des souvenirs de l’intrusion de la vanité et de la misère, respirait son antique grandeur par toutes ses plaies, respirait, souffrait et mourait. Tous les signes étaient éloquents, tous les fantômes chantaient. Les Victoires montraient leur âme de fer sous les stucs croulants, et elles ne tendaient plus leur couronne de laurier feuillu mais un cercle de fer rouillé. Les Aigles sublimes soutenaient des festons de fruits pourris et caducs. »



Cette lecture, qui me donne, par contraste, vaguement envie d’acheter le dernier Houellebecq, a le mérite de nous exposer les joies du tourisme 1900. Aldo, Isabella et Paolo, ne sont pas bousculés dans leur découverte de ce lieu conservé, disons, dans son jus. S’ils avaient un smartphone ils pourraient prendre des selfies, mais ils n’en ont pas et ils préfèrent fumer des joints et écouter du Philip Glass en méditant à la décadence des civilisations, ce qui est quand même plus classe.
Alors, consommation de masse ou dandysme gonflant, choisissez votre camp !






[1] Gabriele d’Annunzio, Forse che sì forse che no (1909), non traduit en français.
[2] La traduction est de moi, mais l’esprit y est.

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