dimanche, mars 08, 2015

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Le bonheur pour tous



Ami lecteur, tu vis probablement dans un appart à la con.
Je ne suggère pas que tu le mérites ; il est vraisemblable, par contre, que tu n’aies pas hérité de grand-chose et que tu végètes, comme tous les Franciliens, dans un épouvantable cagibi de deux-pièces d’où tu entends tes voisins chanter Julien Clerc en marmeladant leurs tartines. Avec un peu de chance, tout en déboursant 1100€ de loyer pour un 6e sans ascenseur, tu travailles quand même à l’autre bout du département et tu passes ta vie dans le métro avec des fous qui te frappent quand tu lis un roman (cf. Lire dans le métro, la provocation de trop).
Alors, sincèrement, tu craques et je te comprends. Pour chasser ton cafard, tu es prêt à toutes les compromissions. Et c’est ainsi qu’un jour, tu achètes un magazine mindstyle pour fantasmer sur le séjour scandinave que tu n’auras jamais.
Disons-le tout de suite : je n’avais pas la moindre idée, il y a trois jours, de ce que pouvait être un magazine mindstyle, et ne tenais pas plus que cela à le savoir ; interrogée à ce propos, j’aurais probablement répondu qu’un éditeur capable de produire un concept aussi fumeux et aussi pitoyablement anglo-saxon méritait la guillotine sans jugement. De toute façon, l’idée de feuilleter – en particulier en public – un magazine où il est question de bouffe et de mobilier m’aurait paru aussi guillerette qu’une longue promenade dominicale sur la plage de Boulogne-sur-Mer en plein cœur du mois de février.



J’étais donc littéralement vierge en matière de mindstyle quand je suis tombée, dans la gare de Melun, sur les couvertures de Simple Things et Happinez, deux monstruosités journalistiques exposées dans la section Bien-être/Développement personnel. Sur la une du premier, une dame carrée dans un fauteuil à côté d’un feu de cheminée parcourait avidement un ouvrage qui, à voir son regard palpitant, devait être le dernier Gavalda. Par nature, j’aime qu’on encourage la lecture ; j’achète, et me retrouve, dans mon train POMU du mardi, à parcourir un pavé de quarante pages consacré à l’ouverture des possibles par l’entremise des choses simples.
A priori, rien de très folichon. Mais la proposition s’avère plus subtile qu’il n’y paraît.
L’éditorialiste part du principe, assez véridique, que nous vivons tous des vies nazes en banlieue parisienne et que nos contacts avec la nature se limitent à une escapade par semaine dans un square déplumé peuplé d’enfants braillards. Elle sait aussi, dans sa grande sagesse, que nous n’aurons jamais mieux et qu’il faut nous contenter de ce que la Providence nous a accordé.
Arrivée ici, je supposerais vaguement que le propos du magazine est de nous initier à la spiritualité new age : à défaut de gagner des mètres carrés et une terrasse sur le Sacré Cœur, on pourrait tout du moins changer notre regard. C’est un projet acceptable : notre regard a souvent tout faux ; il nous fait voir des couloirs de métro, des scooters qui s’éclatent, de la bruine d’hiver sur des clodos, alors qu’on devrait voir les pulsations de la vie. Et ça, c’est dans la tête, mes chéris.



Dans le roman que je viens d’achever, Limonov d’Emmanuel Carrère, le personnage tente d’oublier qu’il est prisonnier au camp d’Engels pour les quinze années à venir en pratiquant la méditation transcendantale. Après six mois l’effet est si miraculeux qu’au milieu d’un récurage d’aquarium il se rend compte qu’il est train de récurer un aquarium. Et cet aquarium lui paraît doté de vertus insoupçonnées jusqu’alors : il est l’aquarium, plus précisément l’idée de l’aquarium, bien autre chose qu’un bête aquarium ordinaire tel qu’il peut y en avoir chez votre traiteur chinois ou votre acupuncteur.
Vous saisissez tout de suite l’impact faramineux que le changement de regard peut avoir sur vos vies. Vous allez peut-être commencer à vous rendre compte que vous fumez une clope, lavez une poêle, mangez du riz. N’attendez plus.
Le problème, c’est que Simple Things ne parle à aucun moment de méditation transcendantale, pas plus qu’il ne parle de lecture ni d’Anna Gavalda, ce qui là est plus grave car c’est carrément une fraude par-rapport à ce qui figure sur la couverture. Je suis donc un peu perplexe : que sommes-nous donc censés faire de ces choses simples ? Qu’est-ce, d’ailleurs, qu’une chose simple ?
Selon le staff de philosophes recruté par le magazine, la vie est composée de deux catégories d’affects. Il y a les choses compliquées : le travail, les relations amoureuses, les grands enjeux philosophiques (la vie, la mort, l’Eurovision). Les choses compliquées, par nature, sont hors de notre portée et ne peuvent nous apporter que souffrances et angoisse. De l’autre côté il y a les choses simples : la famille, le saumon cru, la photo d’art. Ces petits riens peuvent enchanter notre existence et nous faire oublier le naufrage de notre carrière et de nos aspirations personnelles.



Le magazine offre une approche très didactique aux choses simples, pour que nous puissions facilement faire la différence entre deux choses, l’une compliquée, l’autre simple, quand nous venons à leur tomber dessus. Car la différence est, nous allons le voir, parfois ténue.
Les choses simples se subdivisent en cinq catégories
-          la nourriture
-          la nature
-          le design
-          les métiers créatifs
-          les lieux branchouilles.
Dans chaque catégorie, le compliqué peut parfois s’inviter et nous induire en erreur. Ainsi de la nourriture. Grailler tout seul une plâtrée de pâtes au pesto, ça n’est pas simple, c’est juste nul. On risque de finir ballonné sur son canap à regarder Games of Thrones en streaming : totalement pas l’esprit Simple Things. Un amateur de simple ne se laisserait pas tenter : de toute façon il est allergique au gluten. Il préférera donc les huîtres au fenouil (p.32).
De même pour le design. Ikéa, ça n’est pas simple, c’est bon marché. Vous n’aurez pas d’extase mystique devant votre table Strømö. Oubliez. D’autres ont essayé.



Pour nous faciliter la tâche, Simple Things organise notre journée en séquences chronologiques, qui commencent Dès l’aube et se terminent Pendant la nuit, ce qui est assez pratique au fond, d’ailleurs cette approche totalitaire de la vie humaine a déjà été expérimentée avec beaucoup de succès pendant les heures les plus sombres de notre histoire. Seize heures sur vingt-quatre, nous avons donc un petit planning tout prêt.
À 4h, plutôt que baver comme des cons sur vos oreillers, vous allez donc vous lever pour cueillir des herbes aromatiques qui n’ont jamais vu la lumière du jour. Cela vous permettra, vers 7h30, d’accueillir avec des tisanes votre amie Michèle qui passe goûter vos madeleines maisons assaisonnées d’un zeste de bergamote bio (p. 23). Mais on se dépêche ! À 9h20, Sibylle, la fille des voisins, va passer vous aider à confectionner des pancakes à la châtaigne. Entretemps vous aurez bien pensé à updater votre newsfeed Facebook au café The Butcher’s daughter, à New York, dont les jus d’agrumes au gingembre réveillent les créatifs free-lance.
L’après-midi, promenade digestive en Nouvelle-Zélande (p.31) avant de confectionner un bouquet de mariée avec des pivoines. Enfin, sur les coups de 19h, on s’installe en dans le salon pour profiter de l’ambiance zen créée par les lampes en yaourt d’un designer alsacien formé à Oslo.




Au fond, le simple a bien des attraits. La femme simple mange sain, dort peu, consomme utile. Elle a des loisirs pour le faire, apparemment, parce qu’il n’est pas mentionné qu’elle fasse ses courses toute seule ni qu’elle aille au bureau entre le pancake et les pivoines. D’ailleurs, le charme de la femme simple, c’est cette aspiration constante au triptyque des vraies valeurs féminines : cuisine, tricot, déco. On n’a jamais rien fait de mieux. Merci Simple Things !

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