mercredi, mars 11, 2015

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Mickaël, recruteur djihadiste : 1347€ par mois, plus les tickets-restaurant



Dans le cadre de notre série Budget personnel, nous avons décidé d’interroger des professionnels et des étudiants, tous franciliens, pour qu’ils nous parlent de leur budget et de la façon dont ils le gèrent au quotidien. Un dévoilement sans tabou, où chacun nous fait part de ses espoirs, de ses difficultés, de ses petites leçons de vie aussi.

Mickaël a 24 ans. Depuis 2011, il vit à Boullay-les-Troux, une commune de l’Essonne réputée pour son art de vivre. Mais ce n’est pas la raison pour laquelle Mickaël l’a élue : avec 1347€, il peinait à boucler ses fins de mois dans le Val-de-Marne. En effet, recruteur djihadiste depuis un an, il n’est pas rémunéré à la hauteur qu’il espérait.
« Je touche entre 1340 et 1350€ par mois, c’est variable, mais bon, je ne leur en veux pas, c’est vrai que c’est difficile de gérer tout ce monde. Et puis je dois dire que je n’ai pas compris grand-chose au contrat, il était rédigé en caractères coufiques. »
Mickaël travaille pour l’Etat islamique, alias Daech, depuis juin 2014 ; c’est du moins ce qu’il suppose, car son intermédiaire, un revendeur de chaussures de sport basé à Courcouronnes, n’a pas voulu lui donner beaucoup de détails concrets. « Confidentialité, qu’il a dit. Bon, moi, de toute façon, je m’en fous ; vu ce que je fais au quotidien c’est sûr que je ne bosse pas pour Israël ! » (rire discret)



La charge de travail est assez lourde, en effet. Son supérieur, qu’il ne connaît que par son surnom, l’Etripeur de la Grande Couronne, est très exigeant et réclame un rendement important. « Je suis au travail dès 6, 7h du matin. Même si je ne recrute que sur la région parisienne, il faut cueillir les gens au réveil. Sinon, ils sont plus frais, ils se rendent compte qu’on leur raconte des conneries ! Je lance donc les premiers SMS dès 6h30, pour que les ados les trouvent en éteignant leur réveil. Ça les met dans le bain dès le début de la journée, c’est très positif. »
Mickaël travaille beaucoup avec les adolescents, d’abord par choix – il aime beaucoup les métiers sociaux et serait bien devenu animateur – mais aussi par conviction : « C’est vraiment les plus cons. Je ne veux pas dire que les trentenaires soient beaucoup plus futés, mais ils n’ont pas le temps de s’intéresser à ça. Alors que les ados, c’est du tout cuit. »
Tout au long de la journée, il enchaîne SMS et messages sur les réseaux sociaux – 500 à 600 échanges par jour, une charge considérable, qui lui demande de retenir les noms et les habitudes de tous ses contacts.



Il consacre aussi beaucoup d’énergie à la veille Internet, sur Twitter et Facebook. « Dès qu’un gosse tape un mot-clef qui rentre dans ma liste, islam par exemple, ou Syrie, ou justice sociale, j’interviens. Je ne sais jamais sur qui je vais tomber. Ça peut être un type de Sciences Po qui prépare un exposé, ou un lycéen qui se renseigne sur la mise en place de la Sécu. Mais parfois c’est un paumé. Là j’ai un petit topo tout près. Je ne me fatigue pas, je copie-colle, de toute façon s’il fallait reformuler mon blabla à chaque fois je ne m’en sortirais pas. C’est clair d’entrée de jeu : ils adhèrent ou pas. Parfois je crée le doute : ils se demandent si ce ne sont pas leurs parents qui tentent de les piéger. Je les rassure tout de suite en postant une photo d’un corps d’enfant déchiqueté par les troupes d’Assad. Sur les filles ça marche du tonnerre. »
Pour se souvenir de toutes les conversations qu’il a entamées, Mickaël tient des carnets avec les références de chaque contact, le nombre d’échanges, l’avancement de l’embrigadement, le tout avec des noms de code. Telle jeune fille, scolarisée en CAP à Athis-Mons, se verra ainsi affublée du surnom de Schtroumpfette d’Allah. « Parce qu’elle a les cheveux bleus. » La méthode peut paraître archaïque, mais il était trop risqué de conserver des archives numériques. « Les carnets, on peut croire que c’est pour apprendre le chinois. Je fais semblant de les réviser dans le bus. Au nez et à la barbe des mecs de la DGSE ! »
Mickaël accepte parfois des rencontres en tête-à-tête, mais c’est assez rare. « Ma barbe frise, je leur fais peur. » Il préfère les conversations au téléphone, qui créent un semblant d’intimité sans l’obliger à s’habiller. Que du bonheur pour ce jeune homme au fond assez casanier. « Il y en a même une qui voulait m’épouser au bout d’une heure de conversation. Si elle avait su que j’étais à poil en train de caresser mon hamster ! »


Pour exercer cette activité contraignante, Mickaël s’est largement formé tout seul, en traînant sur Internet ; mais il est aussi diplômé : une licence de biologie de la fac de Rennes, pour laquelle il lui manque encore quelques crédits. « Trop prenant, je n’avais pas le temps de finir.  Mais c’est une formation qui m’a beaucoup apporté : le sens du collectif, de la rigueur… Je crois que mes employeurs ne se rendent pas compte que j’ai un diplôme universitaire ! Parfois j’ai l’impression que mes missions sont en-deçà de mes compétences. »
La rémunération de Mickaël dépend de critères assez flous. Elle n’est pas indexée sur le nombre d’heures passées devant l’écran, ni sur la pénibilité de ses tâches, et encore moins sur le niveau de vie dans l’Essonne, tient-il à nous signaler. « On voit bien que les types sont au Moyen-Orient ! Ils n’ont aucune conscience des réalités. » Mickaël pense que les salaires chez Daech dépendent du niveau hiérarchique de l’employé. Mais il a du mal à se savoir où se situer : aucune grille indiciaire ne circule. « Il y a encore beaucoup de choses à améliorer. »
Il touche ainsi en moyenne 1347€, plus des tickets-restaurant, qui lui sont remis par l’Etripeur, pour un montant de 82,50€ ; comme il préfère manger à la maison, il les revend à ses amis et arrondit un peu ses fins de mois. Examinons un peu son budget.



« J’habite un deux-pièces qui, avec les APL, me revient à 460€ par mois. Ça n’est rien du tout comparé à ce que je payais à Alfortville, mais ça reste un budget… Surtout que je ne suis pas chez moi ! J’ai toujours rêvé d’accéder à la propriété, d’ailleurs dans ma famille ils commencent à me mettre la pression pour que j’y pense. Mais il ne faut pas rêver. Même dans ce bled c’est hors de portée. Et mon statut de travailleur indépendant rend les choses très compliquées. »
Il a par contre beaucoup rogné sur les dépenses de nourriture, en évitant les sorties au restaurant et les soirées sushi, dont il était pourtant très friand. Son travail lui laisse d’ailleurs peu de loisirs en soirée et il préfère se rabattre sur des sandwichs. « Il y a des super marques maintenant ! J’ai testé un nouveau modèle surimi-gingembre la semaine dernière. Quand j’en aurai marre de harceler des collégiennes sur Facebook je lancerai une boîte d’export vers l’Irak ! Le surimi hallal, je suis sûr que ça peut marcher. »
De la même manière, il a limité les déplacements, car les pleins lui revenaient trop cher. Il s’est même mis récemment au covoiturage, et s’en montre ravi. « J’ai pu rencontrer des gens sympas et leur parler de Bachar. Ils sont souvent très réceptifs. J’espère en profiter pour négocier une augmentation. Franchement, il n’y en a pas beaucoup qui s’impliquent autant que moi ! »

                                 
Mickaël n’a pas renoncé à s’offrir des loisirs, même s’il sait que le djihad implique un investissement total. Sa théorie, c’est que pour bien servir le califat mondial il faut être sain de corps, à défaut de l’être d’esprit. « D’ailleurs je peux partir n’importe quand faire le coup de feu sur les bacharistes ou sur un groupe djihadiste sécessionniste. On me l’a proposé ! En fait, ils n’ont pas compris que le service militaire n’existe plus en France. Moi je suis né en 90, je suis passé entre les gouttes. Je ne saurais pas tenir un pistolet à eau ! Alors former des recrues… »
Il a donc conservé son abonnement à la piscine d’Evry, où il croise régulièrement des amis, et pratiquement le curling à la patinoire. Ce sport inhabituel lui permet de défouler le stress que lui causent certaines interactions avec des post-pubères. Un fois par mois, il va voir un match à la patinoire de Bercy. « Pour le train je me débrouille. »
Il veille aussi à mettre un peu d’argent de côté pour ses vacances, qu’il prend toujours du 10 au 25 août, comme tout le monde. Ses destinations préférées ? Peu importe, tout ce qu’il veut c’est être avec des types qui pensent comme lui. « On aime bien les stations balnéaires un peu familiales, pas ces trucs bourrés de monde, la Grande-Motte et tout le pataquès, c’est totalement haram. Mais bon, les camps d’entraînement dans la montagne, c’est pas trop notre truc… Je sais, on se dit, un djihadiste, il aime tirer sur cible vivante et décapiter des chèvres. Mais pas du tout ! Moi, mon créneau, c’est Internet. Parfois j’envoie des vidéos atroces, mais la plupart du temps je me contente de répercuter le matériel envoyé par mon chef, je ne les regarde même pas. »



Ses supérieurs en Irak ont tenté plusieurs fois de le convaincre de passer quinze jours avec eux à Mossoul. Il s’est renseigné, ça ne l’a pas tenté. « Je ne vois pas du tout ce qu’il y a à faire là-bas, il n’y a pas la mer, il a l’air de faire super chaud. Il paraît qu’il y a d’anciens trucs, un site antique, je ne sais pas, mais bon c’est pas des Grecs, c’est tout ce que je sais. Et puis franchement, je ne suis pas très branché culture… D’ailleurs les copains ont tout fait flamber, j’imagine qu’ils savaient pourquoi. Vous me direz, je pourrais y aller pour le plaisir d’être avec eux… Mais il y a tous les types de ma classe de 3e qui sont partis en 2014, et franchement, je n’ai pas très envie de les revoir. C’est des boloss. »



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