mercredi, mars 25, 2015

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Viens chez moi, j’habite chez un chat mort



Jeudi 17 février, tout est calme à l’aître Saint Maclou. Le contraire serait d’ailleurs surprenant : c’est un cimetière. Et même un cimetière abandonné : au vu du renchérissement des loyers, même les morts ont préféré déménager. Il ne reste donc plus, dans la cour planté de platanes, qu’un pigeon et Jean-André.
Comme Jean-André ne se chargera pas de vous présenter l’aître Saint Maclou, il faut bien que je le fasse moi-même. Information primordiale : l’aître se trouve à Rouen ; il est donc assez peu fréquent qu’il y fasse un temps radieux au mois de février, et c’est justement ce qui devrait inquiéter Jean-André ; mais il est bien trop occupé à compulser ses vieilles paperasses pour se préoccuper de météorologie.
Aître, ensuite. Voilà bien un mot qu’on n’a jamais vu. Encore un de ces vocables abscons, du genre palingénésie et héliocentrique, qui sortent d’on ne sait où et y retournent bien vite. Aître. En plus c’est en deux syllabes. Ça sent le soufre.
De fait, aître, terme du vieux français, dérive du latin atrium, qui désigne, vous le savez tous, une cour dans une maison romaine. L’équivalent d’un patio, en somme, ou de la courette où vous entreposez vos plantes vertes. Mais dans cette acception particulière, cela désigne un cimetière accolé à une église, et où, en lieu et place de plantes vertes et de jouets pour chiens, vous pourrez balancer les os de vos vieux parents après une épidémie de typhus.
L’existence de l’aître Saint Maclou découle très naturellement de la Grande Peste de 1348, qui a libéré un grand nombre de logements individuels dans le quartier. Les fosses communes ne suffisant plus, et les épidémies tendant à se succéder, un urbaniste entreprenant entama la construction de ce complexe mortuaire où les trépassés étaient accueillis dans une véritable prolifération décorative.



Sept siècles plus tard, les pestiférés sont rétablis, et les fossoyeurs sont rentrés chez eux ; l’aître, dont les galeries à cubitus étaient occupées il n’y a pas six mois par les étudiants de l’école des Beaux-Arts, est déserté depuis qu’ils ont pris leurs quartiers ailleurs. Jean-André est seul.
Jean-André est archéologue à l’INRAP et on l’a mandaté pour inspecter la galerie Nord de l’aître, en prévision de la construction d’une voie express qui la traverserait dans toute la longueur. Il est un peu perplexe : avant de mettre les pieds dans cet endroit méconnu, il trouvait le projet tout à fait pertinent ; mais depuis une heure qu’il arpente la cour pour ses repérages, il se rend compte que l’aître a, au fond, un charme particulier, et qu’il serait peut-être dommage de le faire partir en fumée sous des hectolitres de bitume bouillant. Il en vient à espérer une découverte, un macchabée, quelque chose de suffisamment important pour freiner les travaux et sauver, malgré le progrès, les galeries endormies de ce paisible ossuaire.
Il fait résonner les pierres du mur presque machinalement, quand soudain, du fond de sa somnolence, un neurone s’éveille. La paroi a rendu un son creux. Serait-ce qu’elle renferme un secret ? Une porte ? De nouvelles données sur la peste noire ? (Il frissonne.) Il ne faut pas hésiter : d’une main alerte il saisit un pied de biche, et descelle une à une les pierres au rythme de son cœur emballé.
Deux heures plus tard, il parvient enfin à extraire le gros moellon. À force de cogner avec le pied de biche, il a râpé les coins et fait quelques entailles sur une belle paire de tibias sculptés ; mais son effort a payé, car d’une simple pichenette il parvient à faire basculer la pierre sur le sol. Le choc sourd soulève un mol tapis de poussière. Il l’évente avec fébrilité. Dans le mur, une cache. Et dans la cache…
UN PUTAIN DE CHAT MORT.
Jean-André ne réalise pas tout de suite que le chat est mort, et la première supposition qui traverse son esprit échauffé est que son travail frénétique lui a fait traverser toute la galerie pour tomber dans l’arrière-boutique du toiletteur de la rue Martainville. Mais au deuxième coup d’œil, il doit bien se rendre compte que le félin est en mauvaise posture. Plus de poils, une peau parcheminée, des moustaches inexistantes, et, détail horrifique, d’horribles yeux caves laissant voir l’intérieur de son crâne. Vraiment pas l’animal que Jean-André pourrait ramener à Christine, sa compagne fan de perruches.
Et vraiment pas l’argument-choc dont il aurait besoin pour faire arrêter les travaux de la nationale 118.
De dépit il laisse tomber sa barre à mine et essuie son front maculé de sueur et de poussière.
« Saleté. T’es moche en plus », crache-t-il en direction du félin mort. Il ne risque rien au demeurant : le pauvre animal est retenu au mur par une lanière de cuir.



« Tu devais bien faire chier ton maître, va, pour qu’il t’enferme dans un endroit pareil. »
Il s’interroge tout de même : un chat dans une paroi ? Qui a bien pu l’encastrer là ? Car il est impossible que le félin s’y soit mis de lui-même : avant que Jean-André ne descelle la pierre, il n’existait aucune issue. Il faut donc bien qu’un dingo ait pris le temps d’emmurer son chat avant de retourner gérer la Grande Peste. Etrange…
Dans ces cas-là, Jean-André a une arme imparable : son smartphone. Il entre dans la barre de recherche Google les trois mots fatidiques : Chat Mur Pourquoi.
Six cents millions de pages de résultats sur les pratiques douteuses des chats qui font leurs griffes sur le papier peint.
Il corrige.
Chat Mur Dedans Pourquoi.
Le résultat est tout de suite plus concluant.
Il tombe ainsi sur le site Minetsendétresse.com, où il apprend qu’au Moyen-Âge, on pratiquait parfois des sacrifices propitiatoires de chats ou de bébés en les emmurant dans une bâtisse nouvelle, pour détourner l’attention du Malin : les chats noirs et les bébés étant, c’est bien connu, des artefacts de la puissance démoniaque, les hommes concluaient un drôle de marché, un animal du Diable contre une éternité de tranquillité. Le sacrifié gémissait cinq ou six jours dans son tiroir et puis affaire réglée.
« Pas bête », songe Jean-André en se rappelant Oscar, son épouvantable neveu.
De toute évidence, la momie poussiéreuse était donc un chat noir ; autant dire qu’il avait mérité son sort, et qu’il ne méritait pas la peine que Jean-André vient de se donner à le libérer.
Alors qu’il clôt ses supputations, Jean-André sent son échine se hérisser : sans qu’il comprenne pourquoi, un pressentiment hideux le tenaille. Il lève les yeux : plus de chat. « Ces cons d’étudiants ! Ils ont tout dérangé ! », crie-t-il immédiatement.
« Non, tu te trompes. C’est moi. »
La voix s’est élevée dans son dos. Il se tourne : c’est le chat.
« Non mais je rêve, qui t’a permis de partir ? Tu étais attaché en plus ! »
« J’ai rongé la corde », lui répond le chat en soulevant sa babine desséchée sur l’unique dent qui lui reste.
« Tu te rends compte de ce que tu as fait ? Je n’ai pas eu le temps de prendre de photo ! Comment est-ce que je vais justifier la disparition d’un objet archéologique ? »
« C’est moi l’objet archéologique ? »
« Ben oui, excuse-moi, tu as un peu une gueule d’objet archéologique. »
Le chat hésite un instant, comme si cette affirmation modifiait sensiblement son rapport au monde. Puis il se reprend :
« Arrête d’ergoter, ce n’est pas de toi qu’il s’agit dans cette affaire. De toute façon, s’il faut dire toute la vérité, tu as fait un travail de sagouin. Tu es archéologue ? Excuse-moi de te dire ça, mais si on t’avait confié le site de Troie tu aurais réussi à le brûler une douzième fois. Qu’est-ce que c’est que ce bazar par terre ? Et qu’est-ce que tu espérais trouver dans ce mur, les résultats de l’Eurovision ? Réveille-toi, mec : tu as juste suivi ton instinct, et ça n’est pas pour ça qu’on te paye. »
Jean-André commence à s’énerver pour de bon : c’est bien la première fois qu’un chat mort se permet de lui faire la morale sur sa façon de faire son boulot. Mais il n’a pas le temps de lui river son clou :
« Ça fait quatre cents ans que j’attends ce moment, tu ne peux pas imaginer ce que ça fait du bien. Quatre cents ans depuis que ce fichu maître d’œuvres m’a emmuré là-dedans. C’est long, quatre cents ans, quand on n’a rien à faire. Tu sais pourquoi il m’a mis là-dedans ? »
Jean-André fait signe que non.
« Parce qu’il avait perdu les plans ! L’andouille ! Il avait peur que le toit s’effondre s’effondre, alors il a voulu faire un sacrifice. Je ne sais pas pourquoi ce bâtiment tient toujours, mais ce n’est certainement pas grâce à moi. Pas avec le ramdam que j’ai fait ! »
Jean-André retrouve la parole : « Tu n’avais de maîtresse ? »
Le chat le regarde consterné : « Je te rappelle que je viens du Moyen-Âge. Au Moyen-Âge les chats n’ont pas de maîtresse. Tu as un doctorat d’archéologie, c’est ça ? Tu as travaillé sur l’œuvre cinématographique de Lorant Deutsch ? »



Jean-André fait disparaître précipitamment son volume de Métronome à l’intérieur de son sac. Ce chat est décidément trop malin. Pas étonnant qu’on ait voulu lui faire la peau.
« Passons aux choses sérieuses. Il faut que je retrouve ce type. Il s’appelle Antoine. Tu vas m’aider. »
Jean-André se marre. « Tu fais le savant mais tu divagues, là. Antoine ? Le maître d’œuvres ? On est en 2015, il y a belle lurette qu’il doit dormir dans son propre ossuaire ! »
Le chat darde un regard furieux du fond de ses orbites : « Si je ne le trouve pas je trouverai ses enfants. Pas compliqué. Et c’est toi qui vas le faire. »
« Moi ? »
« Oui, tu crois que je parle au platane ? Tu es archéologue, les archives, tu connais ; tu vas me retrouver la généalogie de ce type et fissa ! Pendant ce temps je m’installe chez toi. »
« Hein ? »
« Ben oui. J’ai passé quatre cents ans dans un mur, le grand air ça me désarçonne. »
Avant de filer le chat se retourne vers Jean-André : « Et crois bien que si tu essaies de m’entourlouper, les perruches de ta dulcinée n’en ont plus pour longtemps. »
Jean-André reste tout piteux entre ses moellons écornés. Des archives ? Antoine le maître-d’œuvres ? Où trouver des informations ? Il a bien vu qu’il ne fallait pas plaisanter : le chat, tout mort qu’il est, a la canine entreprenante, et il ne voudrait pas que les oiseaux de Christine fassent les frais de son appétit de vengeance. Un peu perdu, il appelle Paulo, son copain des archives.
« Une généalogie ? Sur combien ? QUATRE CENTS ANS ? Tu imagines le temps que ça va me prendre ? En plus, je ne veux pas insister, loulou, mais nous ici on a de quoi faire ; en plus tu as dû savoir ça, il y a des coupes de budget, j’ai dû reprendre la section de Jean-Pierre… Je vais te dire, je ne sais pas combien de temps je vais encore tenir dans ce boulot. En tout cas, pour ton copain, c’est non. Il faudrait un coup de chance énorme, et au bas mot trois ans de recherches. En plus, je ne veux pas t’apprendre ton travail, mais un ouvrier qualifié, au Moyen-Âge, il ne passe pas sa vie sur le même chantier. Il était peut-être Allemand, ton Antoine ! »



« Allemand, n’importe quoi », marmonne Jean-André en raccrochant. Le fait est qu’il n’en sait pas plus.
Et Internet ?
Et Google ?
Il se rue son smartphone et entre trois nouveaux mots-clefs : Maître Antoine (ça compte pour un, Antoine c’est trop risqué) Rouen 1500.
Google sait tout. Maître Antoine est bien Rouennais, et sa férocité avec les animaux lui a valu de finir maître de cérémonies à la fête trisannuelle des mangeurs de chats du Poitou. Entretemps il a procréé, et son descendant direct, Gilbert Lantoine, est pharmacien à Sotteville. Jean-André ne se tient plus de joie.
Chez lui la porte est ouverte. Le chat est roulé en boule, mais la cuisine porte les traces du carnage : il a dévoré tous les fromages morts.



Jean-André se hâte de lui annoncer la bonne nouvelle :
« J’ai retrouvé ton Antoine ! Enfin, pas lui, il est mort, mais son descendant. »
Le chat s’étire de tous ses muscles atrophiés.
« Ah oui ? Tu as fait vite. Je n’étais pas si pressé. »
« Tu ne vas pas le chercher ? Je croyais que tu avais un compte à régler. »
« Antoine ? Bah, tu m’as dit qu’il était mort. Tu sais que ton canapé est très confortable ? »
Jean-André se trouble légèrement.
« Tu veux dire qu’en étant mort, tu apprécies les canapés ? »
« Mais bien sûr ! Décidément, un coup on me discrimine parce que je suis noir, l’autre coup c’est parce que je suis mort ! Il faut arrêter ça ! Au fait, c’était à toi, le gros chien bête ? Ben, il est parti. »
« Mais on fait quoi alors ? »
« Rien. On ne fait rien. Tu ne devrais pas retourner au travail ? »
Jean-André hésite un moment. Christine n’avait pas dit qu’elle sentait parfois des présences dans la maison ?

Bon, ben, va pour la créature démoniaque, alors. 

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