mercredi, avril 15, 2015

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La religion sans culture : parler du sacré dans une classe de lycée




Vous êtes avez peut-être lu mon compte-rendu des débats qui m’ont opposée à une classe de 2nde après les attentats de Charlie Hebdo.


Vous avez été nombreux, en tout cas, à constater qu’en termes d’éducation à la citoyenneté, nos petites têtes blondes étaient mal embarquées. Et comme je suis au service du public pour arranger ça, je travaille d’arrache-pied depuis le 15 janvier pour faire de ce ramassis de cinglés d’efficaces serviteurs de la Nation. Enquête en immersion dans un cours d’accompagnement personnalisé.
Il est utile, pour l’intelligence de ce qui va suivre, d’avoir un bref aperçu de la 2nde que nous appellerons 28F, pour préserver son anonymat. La 2nde 28F réunit une petite troupe excellemment composée, où nous trouvons Mehmet le Kurde, Ayman le Kabyle et Jérôme le type qui passe par là. Le 8 janvier, Jérôme était sur les rangs pour m’expliquer que le « blasphème, c’est normal que ça énerve. » J’entends : mais cela énerve qui, exactement ? Et jusqu’où peut-on aller pour défouler son énervement ?
Parce qu’à ce compte-là, les trois morveux qui faisaient des bruits de cochon dans le train POMU pendant que j’étais coincée à proximité de Corbeil-Essonnes par une chute de caténaire, je leur aurais bien balancé une rafale de kalachnikov.



Jérôme est rapidement en difficulté quand il lui faut mettre des mots sur son ressenti, qui se limite à peu près « Butons tous les impies ». Pédagogue avertie, je concocte donc un atelier où nous aborderons, entre autres, la notion de sacralité.
Sur le papier, l’affaire est parfaitement ficelée, façon séquence modèle sur un site de profs d’ECJS. Je vais isoler Mehmet, Jérôme et les autres dans une salle de 20 m² et nous allons découvrir, au prix d’une introspection sans répit, que le sacré, au fond, ça dépend de qui on est, de sa culture, nanana.
Première étape : jeudi 9 avril, je demande à mes loustics quelle notion ils associent, instinctivement, au terme sacré.
Je m’attends, vaguement, et en prenant en compte l’hystérie djihadiste de Jérôme, à ceci :




Je compte beaucoup sur le potentiel militant associatif pour introduire une dose de citoyenneté dans ce débat.
Le résultat diffère sensiblement de mes attentes :




« Le kebab ?! On a pondéré le kebab à 500% ! Vous vous rendez compte ! »
« Ben ouais ! »
« Mais je vous ai demandé ce qui est sacré pour vous ! Pas si vous aviez faim ! »
« Nous on est une classe de mangeurs ! »

J’en déduis que j’ai mal posé ma question et la reformule :
« J’aurais préféré que vous trouviez la définition tout seuls, mais bon, vu que ça ne marche pas trop… Le sacré, c’est votre valeur fondamentale, la dimension de votre vie à laquelle vous ne supportez pas qu’on touche. On reprend ? »




« Vous êtes en train de me dire que le kebab est sacré ? »
« Ben ouais on touche pas au kebab ! »
Pendant que je me cache la tête dans les mains en sanglotant, Mehmet ramène sa fraise :
« Attendez, qui est-ce qui a mis wifi ? »
« Hein ? »
« Y a des gens qui ont mis wifi ! »
« En même temps, Mehmet, vous avez accordé le plus haut quotient de sacralité au bucket de pilons de poulet du KFC… »
« Mais c’est qui ces fous ! Dire que le wifi c’est sacré ! C’est impie ! »
La tentation est grande de se jeter sans plus attendre par la fenêtre en me lestant avec le Gaffiot déplumé qui trône sur mon bureau. Mais l’instinct pédagogique, toujours, domine.
« Léa, vous pouvez expliquer à Mehmet pourquoi vous avez répondu « Connexion wifi » à la question Quelle est ma valeur fondamentale dans l’existence ? »
« Parce que si je n’ai pas le wifi, je m’ennuie ! »
« ………………………….. »



Mehmet : « Wech c’est une folle celle-là ! »
Pour souligner la dérision subtile contenue dans son propos il s’affale lourdement contre le mur en carrant ses semelles contre le bord de sa table.
« Le wifi, elles croient que le wifi c’est Dieu ! »
Vu qu’il me reste trente-cinq minutes à tirer, je me propose de continuer le projet tel que je l’ai prévu, même si la case engagement associatif manque à l’appel. Un élément me redonne tout de même un peu d’espoir : un élève a noté Eau. Peut-être pense-t-il aux populations africaines qui ont des difficultés d’accès à l’eau potable ? En voilà un qu’on pourrait tirer du côté limpide de la force !
« André, l’eau ? »
« Quoi ? »
« L’eau. Vous avez cité l’eau. Pourquoi. Expliquez. »
« Ben… parce que parfois j’ai soif. »


Eugène Fromentin, Le Pays de la Soif 

L’exercice se poursuit sur un petit projet réjouissant : chacun va expliquer aux autres pourquoi il a sélectionné sa valeur fondamentale (dans une liste qui tourne essentiellement autour des plaisirs de la table : on n’est pas en France pour rien) et les trois exposés les plus touchants seront enregistrés sur une petite vidéo. Pour que tous se rappellent qu’en France, on ne plaisante pas avec la cohésion civique.
« Madame, on peut faire notre présentation avec Ayman ? »
« Hein ? [J’ai fourré mon nez dans le Gaffiot.] Non. »
« Si si, pour nous le sacré c’est pareil ! »
« Je m’en fiche ! »
Ayman se met instantanément à hurler : « ALGÉRIE EN FORCE ! »
Mehmet : « Wech, t’as raison frère, pour nous ce qui compte c’est l’islam ! »
J’explose : « Ecoutez, vous deux, vous avez cité respectivement l’Algérie et KFC, je ne vois pas le rapport que ça a avec l’islam, il faudrait voir à mettre un peu d’ordre dans vos cervelles encombrées ! »
Mehmet : « Je pourrais faire quelque chose sur ma langue : le kurde ! »
« Mais oui, c’est une excellente idée. » (Diversité linguistique, pluralité dans l’unité : que du bon.)
La voisine de Mehmet, admirative : « Tu parles le kurde ? »
Lui : « Euh, non, pas trop. »
J’interviens : « Mais au fait, Mehmet, quelle est votre langue maternelle ? »
Son regard se voile.
« Mehmet ? Vous m’entendez ? »
« C’est quoi ma langue maternelle ? »
« Oui. »
« Non mais, c’est quoi, une langue maternelle ? »
« Changez de sujet. »



Mehmet se décide finalement et me pond une bafouille d’environ six lignes. Pendant ce temps, le joli cœur de la classe, Antoine, s’apprête à lire sa petite production sur « Les femmes, ces anges venus du ciel. » Avant de se produire devant le tableau, il me demande une entrevue en privé.
« Vous savez, j’ai fait un texte un peu provocant… mais c’est pour rire ! J’espère que ça ne vous dérange pas… »
« Meuh non, allez, faites-moi rire. »
Il se lance : « Les femmes sont sacrées, parce que les hommes en ont besoin pour la reproduction. En plus, on a parfois besoin de passer une bonne soirée loin de ses amis. »
La squatteuse du lycée se met instantanément à l’agonir d’injures.
« Mais enfin Marie-Anne, vous avez bien compris que c’était du second degré ! » [Apparemment, personne n’a remarqué que c’était totalement hors-sujet, mais c’est bien le cadet de mes soucis à ce moment de la séance.]
Mehmet, de toute façon, veut intervenir :
« J’ai écrit un texte sur mon téléphone portable. »



Je rugis tel un ornithorynque devant un clip de Sexion d’assaut.
« Vous vous moquez du monde ! Vous avez critiqué vos camarades parce qu’elles divinisaient le wifi, et maintenant vous faites un sketch sur votre téléphone portable ! »
« Ben ouais, mon téléphone c’est important ! »
« Et l’islam ? Ça vient après, l’islam ? »
Mehmet sombre dans une consternation sans nom.
« Ben… »
« Vous appelez Allah avec les numéros d’urgence, peut-être ? Allez, la semaine prochaine on parle de l’accord du COD. Sortez d’ici ! »


Cette lecture peut être complétée par l’article que j’ai commis sur notre blog partenaire : Les matins qui chantent. 

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