mercredi, avril 08, 2015

Filled Under: ,

Soirée pyj’ avec Saint Augustin



Octobre 1351, François Pétrarque est tranquillement en train de prendre le frais sur sa véranda, quand il entend un tapage affreux en provenance de l’antichambre. Il n’a pas le temps de ramener son plaid écossais sur ses jambes noueuses que, couverte de copeaux arrachés à la porte explosée, une blonde surgit dans son appartement.
Il la prend d’abord pour une employée du syndic. Mais il s’avère que non, la blonde n’est pas venue vérifier l’installation du détecteur de fumée : elle n’est nulle autre que l’allégorie de la Vérité. François en reste tout chamallow : les allégories, il en met plein ses poèmes, mais il n’en a jamais eu sous la main. Malheureusement, l’allégorie ne lui laisse pas le temps de manifester son émotion : elle ne fait qu’ouvrir la voie à un vieillard acariâtre, qui se met incontinent à réclamer les bulletins de paie et l’agenda électronique de Pétrarque pour les six années passées.
Voici, en gros, le pitch de Secretum meum, un ouvrage peu connu de Pétrarque où il épanche son cœur blessé après une suite de revers amoureux avec, pas de bol, toujours la même fille. Dans la version originale, le poète se montre sous un jour plus attrayant : au moment de l’apparition du saint, il est en fait occupé à, qui le devinera ? à..
LUTTER CONTRE SON ACÉDIE.
Acédie kézako ?
Il y en a qui n’ont pas lu L’Anatomie de la Mélancolie de Burton ici. L’acédie, c’est le moine qui cesse de se consacrer à ses exercices spirituels parce que subitement, ils lui paraissent dépourvus de sens. C’est une grosse paresse doublée de nihilime. C’EST TRÈS MAL.


Acédiques occupés à fainéanter en petite tenue

Pétrarque est donc atteint d’acédie, et ça n’est pas franchement à son honneur. Il ne faut pas se tromper de bouquin et croire que Pétrarque est une sorte de Kurt Cobain médiéval qui déprime sur son archiluth. Non non : Pétrarque a renié Dieu et il flemmasse à écrire des poèmes lyriques au lieu de se concentrer sur l’essentiel – penser à la mort.
Ah mince : quand on relit les premières pages, on s’aperçoit qu’il en pensait, en fait, à la mort. Je cite : « Comme cela m’arrive souvent, je méditais dernièrement sur la façon dont j’étais entré dans la vie et celle dont je la quitterais. »[1]
En 2015, le petit François serait envoyé manu militari confier ses problèmes au psychologue scolaire. En 1351, c’est normal : penser à la mort, c’est une petite propédeutique agréable qui met en condition pour la seule vraie problématique humaine. Je signale que le vrai moine orthodoxe, lui, dort carrément dans son cercueil. C’est comme ça qu’on fait vraiment le boulot.
Malgré tout, on s’y perd : François pense à la mort pour guérir son acédie, et au lieu de retrouver le sourire comme n’importe quel individu qui se visualise au cimetière, il pense à la femme qu’il aime.
Le scandale est tel que Saint Augustin en personne fait le déplacement.
Saint Augustin, c’est autre chose que l’employé qui vient à domicile vérifier comment se portent les personnes âgées. C’est un Père de l’Eglise, déjà, ce dont aucun employé de mairie, autant que je sache, ne peut se targuer, même à Vézelay et à Paray-le-Monial. Il a, de plus, une longue barbe. Enfin, il est tout aussi respecté au XIVe qu’au IVe siècle[2], ce qui devrait nous donner à réfléchir, à nous, fils d’une époque où l’éphémère domine et où tout le monde est en train d’oublier qu’en 2010 Lady Gaga régnait sur la pop.
Saint Augustin est descendu de son nuage pour, en gros, passer un savon à Pétrarque. Et il y passe le temps qu’il faut : « Alors, sous le regard de la Vérité qui, faute d’autres arbitres, jugeait de tout en silence, nous commençâmes un long entretien qui se prolongea durant trois jours. »[3] Trois jours pendant lesquels le poète va bien devoir admettre qu’il est une grosse feignasse.



LE CLASH AUGUSTIN-PÉTRARQUE

Saint Augustin ajuste les plis de sa toge et fait le point avec son patient :
-          Alors, Franco, je me suis laissé dire que tu avais arrêté la prière du cœur ?
-          La prière du coeur ? Mais, euh… c’est un truc orthodoxe ?
-          Et alors ? Tu es schismatique ?
-          Non non ! Surtout pas !
-          De toute façon je te rappelle que je suis mort en 430, donc les nigauderies de Photios et de Cérulaire tu te les mets où je pense.
-          Oui oui, mais tout de même… la prière du cœur[4]… C’est long.
-          Parce que tu as mieux à faire ? La vie, c’est une affaire de volonté. Tu veux oublier ta poule ? Prière du cœur. Il n’y a que ça.



Pétrarque, qui est tout de même de bonne composition, quand on y songe, parce que n’importe quel lycéen de Flora Tristan aurait déjà mis sa main en travers de la barbe d’Augustin, tout Père de l’Eglise qu’il est, soulève une objection. Certes, il est acédique, et ça va lui valoir une revalorisation conséquente de son séjour au Purgatoire. Mais enfin, il faut l’admettre : parfois, on est malheureux sans l’avoir voulu.
Qu’il est moderne, ce Pétrarque.
Eh oui, l’absurdité de la condition humaine, le désarroi face à l’infinité des astres, les films de Terrence Mallick : il avait déjà tout compris.
Pas aux yeux de Saint Augustin, cependant, qui le tacle sévèrement : « J’aurais bien des choses à te reprocher par la suite. En ce moment, je suis indigné que tu puisses croire que l’on peut devenir malheureux malgré soi. »[5]
Réponds à ça, Pétrarque.
Pétrarque a beau s’humecter le cristallin, il ne fait pas illusion : Augustin sait repérer un pécheur quand il en voit un. La descente aux enfers se poursuit donc pour le pauvre poète :
-          J’ai bien vu que tu versais des larmes, mais tu n’as pas fait preuve de volonté.[6]
-          Mais si, j’ai essayé le yoga, j’ai lu tout Matthieu Ricard…



-          Tais-toi, pauvre idiot, c’est bon pour des Parisiens. En plus ce n’est pas dans les livres que tu trouveras la solution à tes problèmes !
-          Hein ? Et les six tomes de tes Confessions, tu les as écrits pour caler ton lit ?
-          Les Conf… ? Oh, c’est de l’histoire ancienne. En plus personne ne réédite : c’est quand même un signe ! D’ailleurs, je vais te dire un truc : les écrivains, c’est la pire engeance que la Terre ait jamais portée.
-          Ben merci.
-          De rien. Et puisque tu m’y fais penser, au fait : ton Canzoniere, c’est bon pour la poubelle. Du jargon, du verbiage, dans six cents ans on l’étudiera à la fac. Ça t’a servi à grand-chose, ton charabia ? Tu l’as serrée, la donzelle ? « À quoi bon travailler en pure perte, malheureux, et exercer votre esprit sur des subtilités frivoles ? Pourquoi vieillir parmi les mots en oubliant le fond des choses ? »[7]
-          Bah, euh… ça n’empêche pas. On peut allier le fond et la forme, la raison et le sentiment.
-          Buzzer. Réplique de khâgneux.



Après avoir enfoncé Pétrarque sur ce qui lui tient le plus à cœur, c’est-à-dire les 6800 vers de son Ode à l’Afrique, Augustin revient au point névralgique de l’entretien : penser à la mort, ça fait chanter la vie. Pétrarque prétend avoir consacré cinq minutes tous les matins à récurer son linceul, mais le patriarche balaie l’argument : la mort, ce n’est pas un hobby.
-          Si au contraire tu te raidis, tu trembles, tu pâlis, si tu crois éprouver déjà les affres de la mort ; si tu penses qu’aussitôt l’âme délivrée du corps elle devra comparaître pour le jugement éternel et qu’elle devra rendre un compte détaillé des actes et des paroles de toute sa vie passée ; que tu ne pourras compter ni sur le talent ni sur les richesses ni sur l’éloquence ni sur la gloire ni sur la beauté du corps ni sur la gloire du monde etc[8]
-          Je n’ai jamais dit que je comptais sur la gloire du monde !
-          Tu te tais.
-          La « beauté de mon corps », tu y vas fort, pépé, il y a longtemps que je n’ai pas fait d’UV !
-          Pour ça, ça va, tu ne te conserves pas trop mal,[9] mais pour combien de temps ? La chair est si périssable ! Il suffit d’un peu de fatigue, d’une maladie, de la piqûre d’un vermisseau, d’un courant d’air pour s’en rendre compte.[10]
-          Un vermisseau ? Quel vermisseau ?



La soirée est bien mal engagée pour Pétrarque, qui a lâché du terrain sur à peu près tout, et entame une crise de panique en farfouillant dans ses coussins à la recherche de lombrics tueurs. Mais un ultime sursaut de génie lui permet de redresser le col : l’acédique a de la répartie.
-          Ok ok, je vais arrêter d’écrire des vers, d’envoyer des lettres parfumées, de manger de la semoule, bref, tout ce qui donnait encore un peu de sens à mon existence morose. J’aimerais quand même boucler mon traité sur l’Amour dans le Pré. Je peux ça ? C’est autorisé ?
-          À la limite.
-          Je sais bien qu’il vaudrait mieux tout de suite m’occuper de mon âme, et abandonner les chemins de traverse pour suivre la route droite du soleil. Mais je ne peux borner mon désir.[11]
-          Quoi ?
-          Mon désir. Je ne peux le borner.
-          Merci, je ne suis pas sourd. Qu’est-ce que tu veux dire par « Je ne peux le borner » ? Tu veux que je regarde les promos sur le grillage ?
-          Non, inutile. Tu me diras ce que tu veux, les memento mori, l’inanité de la vie, mais mon désir sera le plus fort.
-          Tu es idiot ou quoi ?
-          Non. Et je suis mon désir.
-          Mais qu’est-ce que je fais ici à catéchiser cette radasse ? C’est toi qui m’as désigné pour venir ici ?
Il saisit la Vérité par les cheveux.
-          Tu sais quelles sont mes qualifications ? Tu crois que ça m’amuse de perdre mon temps avec un apprenti philosophe qui croit réinventer la poudre en sortant des platitudes comme « Je suis mon désir » ? La prochaine fois, envoie-moi comme consultant chez Ruquier, je perdrai moi mon temps !
Pétrarque n’écoute plus rien, il ricane complaisamment en se repassant sa sortie.



Chers lecteurs, cette belle histoire est pleine d’enseignements. Je ne vous engage pas à penser à la mort : vous le faites déjà sans que j’aie besoin de vous y faire penser, grâce aux bouchons sur la Francilienne. Non : songez qu’il y a toujours une punchline qui sauve quand on est harcelé par la copine donneuse de leçons :
-          Mireille ! Il paraît que tu revoies Pedro !
-          Hein ? Tu l’as su comment ?
-          Tu sais que cet homme te fait du mal !
-          Oh, si peu…
-          Il ne te traite pas bien ! Rappelle-toi la fois où vous avez mangé des frites à Noël !
-          C’était une fois !
-          Tu ne te respectes pas. (Air apitoyé) Regarde-toi : tu es jeune, tu es belle, tu es drôle, enfin, parfois, tu peux trouver quelqu’un de mieux !
-          Oui, mais t’inquiète, c’est comme ça, c’est juste pour deux-trois jours !
-          Mireille… La volonté. La volonté seule peut te tirer de cette impasse.
-          Oui, bien sûr, mais je gère très bien mes aff…
-          (Main sur l’épaule) Tu veux qu’on en parle ?
-          Non.
-          C’est toi qui l’as recontacté ?
-          Non, c’est l’algorithme de Facebook…
-          Je parie que tu lui as écrit pour votre anniversaire de rencontre !
-          Ecoute, Brigitte : on en parlera autant que tu veux, mais je ne peux borner mon désir.

Voilà. Bam.



Marche aussi avec le steak-frites et le thé au tapioca.
Attention : cette phrase est sous copyright.









[1] Mon Secret, p.29
[2] Lorsque je pus en soutenir la vue sans trembler, j’éprouvai à la contempler un charme extraordinaire, et en regardant si quelqu’un l’accompagnait ou si elle avait pénétré seule dans le fond de ma solitude, je vis à ses côtés un vieillard vénérable et majestueux. Je n’eus pas besoin de lui demander son nom : son aspect religieux, sont front plissé, ses yeux sévères, sa démarche mesurée, ses vêtements africains et son éloquence toute romaine, annonçaient assez qu’il s’agissait du très glorieux père Augustin. (Mon Secret, p.31)
[3] Mon Secret, p.32
[4] La Prière du cœur consiste à répéter 12 000 fois par cœur une supplique au Christ. Pour plus d’informations, consulter le Récit d’un pèlerin russe. Le mode d’emploi est fourni avec.
[5] Mon Secret, p.39
[6] Mon Secret, P.45. On remarque tout de même que les passages tirés directement de l’œuvre sont plus poétiques que les autres.
[7] Mon Secret, p.55 (la dernière question, uniquement. Je précise, des fois que).
[8] Mon Secret, p.59
[9] Malin, ce Pétrarque.
[10] Mon Secret, p.76
[11] Mon Secret, p.184

2 commentaire:

  1. L'auteure a t elle quelque chose contre Paray-Le-Monial?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Au contraire, c'est une marque d'admiration: à Paray-le-Monial règne le paranormal.

      Supprimer