vendredi, avril 24, 2015

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Viens à Büyükada voir mes beaux cierges



Aujourd’hui, c’est jeudi, et non ce n’est pas qu’une journée de travail insipide comme 340 autres pour les habitants d’Istanbul. Parce qu’aujourd’hui, c’est le 23 avril, et c’est un jour qui dépote.
Dans notre imaginaire occidental, le 23 avril est conjointement une journée sans intérêt, un lendemain de cuite électorale et la date de la naissance et de la mort de Shakespeare, parce que le type est tellement malin qu’il a réussi à naître et mourir le même jour. (À cinquante ans d’intervalle. Parce que sinon, on n’en parlerait même pas, et surtout pas dans ce blog.)
Le 23 avril en Turquie est un jour particulièrement goûté des promeneurs parce qu’on y célèbre la souveraineté nationale et les enfants. Pour les enfants, bonne affaire : pas de cours d’histoire ; pour la souveraineté nationale, ça ne change sans doute pas grand-chose ; quant à la logique bizarre qui réunit dans une même célébration officielle la souveraineté nationale et ce qui l’incarne le moins, à savoir un fatras d’écoliers boutonneux et braillards occupés à pourrir les parcs, je ne sais quoi en penser.


Des enfants contraints d'incarner la souveraineté nationale

Se trouver à Istanbul le 23 avril implique donc le risque de trouver porte close dans tous les monuments, et même chez Yavuz, mon coiffeur préféré, qui me fait le brushing (Fön) à 3€50 depuis que je l’ai contraint un soir de déprime il y a trois ans à me teindre les cheveux en rouge.
Mais qu’à cela ne tienne ! Sur Büyükada, la plus grande des Îles au Prince, on célèbre la Saint Georges en portant des bougies au monastère grec. Quoi de plus adapté qu’une petite escapade orthodoxe pour fêter mon retour en terre rum ?
Comme je ne vais pas y aller toute seule (= pas fun) je rejoins un groupe de hasard repéré sur Couchsurfing : une Autrichienne (Mélodie), un Irano-Américain (Pouya), un Africain de l’Ouest qui travaille au consulat honoraire d’un pays dont il refuse impérativement de me révéler le nom, et trois Turcs qui cherchent des amis. Rendez-vous à 10h30 à l’embarcadère de Kabataş.
De prime abord mes camarades, qui ont prévu de se prélasser devant la mer en mangeant des pide (sorte de pizza turque avec des champignons et du fromage fumé), sont peu enthousiasmés par mon projet d’escalader une colline sur les genoux en récitant des hymnes à la Vierge.



-          Vous allez voir, ça vaut le détour !
-          Ah oui ? mais moi, je peux pas, je viens de donner mon sang…
-          On peut passer aux toilettes d’abord ?
-          Il faut prendre une calèche ? Trop cher !
Petite remise en contexte avant que de potentiels lecteurs quittent cette chronique en pensant que je raconte des craques. Les Îles aux Princes sont des îles (jusque-là on suit) situées en mer de Marmara à proximité d’Istanbul (ouais ouais) où l’on exilait autrefois les membres un peu encombrants de la famille du sultan. Enfin c’est ce qu’on dit dans les guides, personnellement je n’y ai jamais vu un seul prince, hormis les biscuits fourrés que je transporte avec moi en cas de crampe au mollet.


Cette animation a entièrement été réalisée grâce à Paint

Chaque île – il y en a quatre – a sa petite spécificité ethnico-religieuse, toujours selon le guide : Grecs orthodoxe sur Heybeli, Arméniens sur Kınalı, Juifs sur Burgaz, et un petit mélange sur Büyük, la grosse île. Je suppose que cette affirmation convenait à l’époque où il y avait des Juifs et des Arméniens en Turquie. Maintenant il y a, en semaine, des papys à moustache qui boivent des thés en regarder les ferrys au débarcadère, et le week-end des milliers d’étudiants en goguette qui vont choper sur les plages couvertes de vieux pneus. Petite cerise sur le gâteau : la circulation automobile est interdite, et l’on se déplace en vélo (bisiklet), Solex ou calèche à deux chevaux (fayton)
ET OUI VOUS AVEZ RECONNU L’INCONTOURNABLE PHAÉTON DES ROMANS D’ALEXANDRE DUMAS.


Dames prenant le frais dans leur phaéton, 1794

Revenons donc à nos monastères et au jour de la Saint Georges.
Je m’appuie adroitement sur le désir de nature de l’Autrichienne pour vendre mon projet ethnographique :
-          Tu veux de l’herbe ? Un monastère c’est dans l’herbe !
-         
-          Ben oui, on ne va pas construire un monastère dans une ville, c’est totalement quatorzième siècle.
Le parcours est un peu rude, car le monastère est sis sur une colline, et que nous l’abordons, sans le savoir, par le mauvais versant, le plus abrupt – et après prise d’information il s’avère en réalité que nous escaladons la mauvaise colline, de toute façon.
C’est ici que s’insère l’épisode du bisou aux arbres.
Mon ami d’Afrique de l’Ouest est un personnage fantasque qui se plaît à brouiller les pistes. Personne n’a bien compris son nom, les Turcs dans le doute l’appellent Yusuf, et ses occupations sont peu définies : il gère un consulat et apprend la cuisine.
-          Tu viendras goûter mes meze !
Comme beaucoup d’étrangers de passage il trouve qu’Istanbul manque d’espaces verts, et avisant enfin un arbre il s’empresse de
LUI FAIRE UN BISOU.


J'ai une véritable image de Yusuf faisant un bisou à l'arbre, mais dans son intérêt je ne souhaite pas la diffuser. 


Voilà.
En fait je n’ai rien à ajouter à cette information de base mais elle me semble assez remarquable pour être soulignée.
À force d’escalader la mauvaise colline nous tombons sur des chiens tentant d’attaquer des chevaux, qui foncent vers nous en hennissant. Vu que je termine à peine l’Histoire véritable de Lucien, un livre farci d’histoire de types qui volent sur des salades ailées et portent des yeux en bois, je suis assez tentée de raconter que les chevaux nous ont emportés au galop vers un château dans les nuages.
Ce serait un peu exagéré, mais de fait, cette scène épique nous masquait l’essentiel : une gigantesque bâtisse en bois, façon palais du comte Dracul, qui achève de s’écrouler derrière une pancarte énigmatique.
-          Qu’est-ce donc ? me demande Mélodie.
C’est un orphelinat grec, qui ne contient plus d’orphelins vu qu’il n’y a plus de Grecs.
-          Il n’y a pas de subventions européennes pour le restaurer ?
-          Non. On n’est pas en 2006.



Toutes ces pérégrinations nous amènent tout de même au pied de la colline du monastère de Saint Georges, alias Ayoyorgi (vous prononcez comme vous voulez, personne ne vérifiera). Et là, finis le rêve de nature et les arbres à bécoter : c’est un capharnaüm odieux, comparable seulement à une gare du RER A un jour de panne matérielle. Apparemment quelqu’un m’a menti : pas le moindre Grec à l’horizon.
-          Mais ils sont où ?…
-          Ils ont peut-être des monastères en Grèce… Ce n’est pas la peine de venir si loin juste pour voir un saint ! me fait-on remarquer intelligemment.
La coutume gréco-bordélique du jour consiste à acheter de petites bougies colorées pour les allumer en haut au monastère. Chaque couleur renvoie à une qualité ou un attribut de la divinité dont on désire l’intercession : la sérénité (huzur), la chance (şans), la Providence (bereket), le bonheur (mutluluk) ; mais on peut aussi se procurer des bougies pour, en vrac, trouver un travail (), une voiture (araba), l’amour (aşk) ou le résultat des législatives du mois de juin (surprise !). Comme je suis en fonds je prends un peu de tout, en supposant que la Providence saura appuyer le Pôle Emploi.
Le petit raidillon qui mène au monastère est particulièrement casse-figure aujourd’hui, non pas qu’il soit plus gadouilleux ou moins balisé que d’ordinaire, mais parce que des loufoques ont tapissé les flaques d’eau avec des fils de coton. Eh oui : la deuxième coutume du jour consiste à attacher un fil de couleur à une branchette au bas de la côte et à remonter le kilomètre et demi qui mène à Ayoyorgi en dévidant sa bobine. En espérant qu’une demeurée dans mon genre ne viendra pas s’empêtrer dedans et casser la précieuse offrande.
-          Oups, pardon, c’était à vous ?
Après 1 850 visiteurs le fil rigolo s’est transformé en gros écheveau dégueu qui nappe les buissons comme une toile d’araignée géante. Ce qui ne perturbe nullement le groupe d’exaltés qui fait une distribution gratuite de livres sur les bords du chemin.



Büyükada, 23 avril 2015, copyright Marguerite Petrovna

-          C’est qui ? Des copains de Vallaud-Belkacem qui essaient de relancer le goût de la lecture en donnant Harry Potter aux mouflets ?
Point du tout : ce sont des évangélistes qui tentent de me refiler une Bible en turc.
-          Hediye ! (Cadeau !)
Vingt pas plus loin six jeunes femmes reconnaissables à leur foulard bleu, façon troupe de scouts robotisés, attendent en rang d’oignons à côté d’un tableau à feuilles.
-          Qu’est-ce qu’ils font ? Ils jouent au Pictionary ?
En effet une Asiatique appliquée dessine des petits moutons et un arc-en-ciel. En gras, la légende dissipe le mystère :
İSA’NIN HİKAYESİ (l’histoire de Jésus).
-          Quelqu’un peut leur dire que Jésus n’était pas là pendant le Déluge ? Enfin, s’il était là, personne ne l’a vu…
-          Vous voulez une Bible ?
-          NON.
Sur ma gauche, insouciants des assauts évangéliques, un jeune couple se prend en photo à l’aide d’un selfie-stick. La femme, voilée à la citadine, sourit complaisamment tous les trente pas ; j’en déduis qu’elle est en voyage de noces.
Arrivée au monastère je cherche à fourrer mes bougies dans un bac à sable, ce qui est normalement la pratique quand on aborde une église orthodoxe ; mais ici la concurrence est féroce : le staff du pape vend ses propres bougies, d’une qualité bien supérieure à celle que je me suis procurées en bas, et il est hors de question de fourrer ma camelote dans leur église. La vérité éclate au grand jour : les bougies de la Providence sont bien une supercherie.
Les promeneurs turcs, qui sont l’immense majorité dans cette église où pas un Grec ne s’est aventuré, se rattrapent grâce à d’autres pratiques. Je comprends mieux soudain pourquoi une demi-douzaine de vieilles ont tenté de me faire avaler des cubes de sucre sur le trajet. Ce que j’avais interprété comme une sage précaution de la mairie destinée à éviter les crises d’hypoglycémie n’était qu’une invitation à bousiller les murs du monastère en y dessinant au sucre les contours de mon rêve le plus fou.



-          Mais comment je peux dessiner un boulot ?
Le chômage des trentenaires doit être au plus bas en Turquie parce que tout le monde dessine une maison (ou un alien qui tire la langue). À côté, un groupe d’exaltés plante ses bougies sur de grosses pierres et y fait brûler du sucre. Une odeur étrange, faite de kebab et de caramel fondu, noie peu à peu l’assistance.  L’heure n’est plus à embrasser les arbres : je plante subrepticement mes chandelles dans une motte solitaire.



Büyükada, 23 avril 2015

-          À moi l’auto-entreprenariat !
Je manque buter dans le couple au selfie-stick, qui s’immortalise devant un condominium en sucre haut de 48 étages.
-          On peut y aller ? on va rater le bateau !
-          Belediyeye çok iş verdiler (Ils ont laissé beaucoup de travail à la municipalité), commente un type à côté de moi.
-          C’est toujours comme ça.



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