mercredi, avril 29, 2015

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Visiter les ruines de Latmos, et mourir



Aujourd’hui, 29 avril, le planning est tout simple : profiter du service gratuit proposé par la pension Selenes, à savoir rejoindre les monastères des îles en barcasse à moteur, puis crapahuter sur les flancs du Latmos à la recherche :
 > de la nécropole carienne abandonnée depuis 3000 ans (je précise, pour ceux qui prendraient ce blog en route et n’auraient pas fait l’effort de consulter l’historique, que le Latmos a été occupé par une population autochtone, les Cariens, hellénisés par la suite, ce qui paraissait bien urgent vu le nom miteux qu’ils se traînaient)
 > l’église byzantine et son Christ peint.
« Pantocrator », précise le propriétaire de l’hôtel (dont nous ne connaissons toujours pas le nom).
Pantocrator n’est pas un nom d’aspirateur, ni un additif hyperprotéiné à consommer en bouillon quand on fait de la muscu. C’est un type d’iconographie du Christ en gloire, bref, il suffit d’entrer le mot dans Google et vous en verrez des exemples tout à fait remarquables.



Le Guide vert donne un aperçu tout à fait alléchant de la balade : « Aujourd’hui, les pierres des monastères se mêlent à celles de l’antique Latmos, dans un décor absolument féérique. L’un des plus beaux endroits à découvrir est le site de la nécropole***. On progresse au milieu d’un gigantesque dédale de rochers informes, où règne un lourd silence. Tout à coup, pourtant, un hululement strident déchire le ciel et, jaillissant de nulle part, une bergère nomade apparaît, appelant ses chèvres égarées. […] Non loin de là, une autre surprise vous attend : un rocher pas comme les autres. [Je ne sais pas pour vous, mais cette phrase me fait un effet curieux.] Creusé en forme de voûte, il abrite une fresque byzantine (8e-9e siècles) représentant un Christ en majesté, d’où son nom : la grotte du Christ Pantocrator. L’œuvre est très abîmée, mais sa découverte reste un choc. »


Attention à ne pas exposer à l'art antique des sujets non préparés.

Attention, ces phrases sont sous copyright.
Voilà un texte qui pose clairement les enjeux : nécropole, féérique, chaos, et surtout, bam, exposé comme ça sans détour, en gras, fresque byzantine. Pas le temps d’y réfléchir : j’y cours.
Bien sûr il y a de fortes chances de s’égarer dans la montagne, ce n’est pas tout à fait pour rien qu’un type aussi fondamental que Paul le Jeune est venu pratiquer ici ses exercices de méditation sur pylône. L’ermite, généralement, se cache, et avec lui son Christ, même Pantocrator.
À ce premier handicap il faut ajouter la fatigue physique accumulée pendant cette journée très intense. Le matin nous avons admiré des pélicans frisés au ras du lac et escaladé un monastère fortifié, pendant que je faisais mine de prendre des photos, pour dissimuler à Pépère (c’est le nom que nous donnons au type de l’hôtel) que j’avais oublié ma batterie dans le chargeur et ma carte SD dans l’ordi. Dans la foulée, j’ai rejoint à la nage un autre monastère fortifié, toujours sans appareil photo, mais intégralement habillée, si on considère, toutefois, qu’un microshort en jean et un T-shirt hideux issu du concept Tords un chiffon qui fait fureur en ce moment à Istanbul puissent réellement constituer un accoutrement.
Pourquoi, me demanderez-vous, se rendre intégralement habillée dans un monastère qui, pas de chance, est sur une île, même à 58 mètres du rivage ?
Parce que dans tous les cas, quand on n’a pas de maillot de bain, et qu’on est dans un village turc qui se consacre activement à la production de pastèques et l’enfilage de perles sur des foulards en coton, on ne se promène pas à poil, même pour un voir un monastère, ou un Pantocrator, ou quoi que ce soit d’autre.
Parce qu’on a peu l’occasion de se jeter des fontaines tout habillée quand on est à Paris, sauf si on est étudiant en médecine, bien sûr, et aux Arts et Métiers, et c’est une sensation, finalement, qu’on connaît mal.


Ah mince, je suis tout habillé et je tombe dans un trou.

L’entrée dans l’eau glacée avec mon microshort qui se gondole me rappelle curieusement, dans les premières secondes, la scène de The Hours où Virginia Woolf se flanque à la rivière en lestant les poches de sa robe de chambre avec de gros cailloux ; mais, contrairement à elle, je flotte vaguement et parviens à me transporter, en crachant de la mousse par les narines, jusqu’au 36e monastère fortifié de la journée. L’îlot est envahi de lapins de garenne et de chardons, qui occultent l’entrée du catholikon, passablement ruiné, mais qui révèle tout de même la capacité surprenante des moines à charrier d’énormes blocs volés sur des sites antiques quand les circonstances l’imposent. Malins, ces moines.
L’après-midi de balade au Latmos, censé faire immédiatement suite à cette excursion en eau glacée, semble donc un peu compromise. Mais Pépère nous rassure d’un geste : « La promenade dure une heure et demie, elle est très facile. »
Très facile, sur le mont Latmos, cela signifie que si quelqu’un trouve vos restes desséchés au fond d’une combe dans 28 ans, il fera peut-être l’effort de les rapporter. Il faut savoir que les chemins ne sont pas balisés, et que quand ils le sont, c’est sur un mode farceur, dans des couleurs variables et sur des supports incohérents, et que le balisage, parfois, s’évanouit, comme s’il était allé s’acheter des Biskrem chez l’épicier du coin. Il faut donc suivre son instinct, la côte, et la carte approximative que Pépère nous a tracée sur le comptoir.



Notre promenade se heurte à un premier obstacle linguistique : son schéma comporte trois ponts, mais nous n’en voyons aucun. Arrivées face à un marais, nous sommes donc bien décontenancées ; j’avise un berger qui somnole bucoliquement sur une butte en pianotant sur son smartphone.
« Euh, les tombes (kaya mezarları), c’est, euh, par là ? »
Il me fait une réponse en turc que je fais semblant de comprendre, mais qui suggère, toutefois, que c’est plus loin et qu’il y a un vadi.
Qu’est-ce donc qu’un vadi ?
Bon, peu importe.
Nous entamons donc notre ascension, qui de tout à fait plaisante devient peu à peu plus ardue. Les rédacteurs du Guide vert et Pépère, leur acolyte, ont une idée très large de ce qu’est une balade facile ; j’aimerais bien voir un paraplégique escaladant des rochers comme nous sommes en train de le faire. Le fait est que les tombes s’amoncellent au bord du chemin, dans un désordre qui présage mal de la Latmos carienne : qui donc a tracé le PLU de cette cité ? Les couvercles des tombeaux sont systématiquement en vrac. Bizarre.



Si les tombes sont au rendez-vous, le Pantocrator, lui, ne l’est pas, et je commence un peu à m’alerter ; la carte de Pépère mentionne des tombes, en effet, mais elles ne sont jamais au bon endroit (ce type ne sait pas dessiner), et de toute façon, je le sais grâce au Guide vert, il y en a 2500, donc ce n’est pas très significatif (à peu près de la même manière qu’un MacDo dans une entrée de ville n’implique pas clairement qu’on entre à Limoges ou à Clermont-Ferrand).
Un détail nous rassure : ce qui, sur la carte, est représenté comme une cerise sur un gâteau, et qui est un caillou sur un autre caillou plus massif, apparaît bien dans notre champ de vision. Nous en déduisons que nous pouvons nous ruer entre les grosses masses granitiques qui jonchent les versants de la montagne. Erreur ! Chaque sentier tombe dans un gouffre, chaque roche lisse mène à une autre roche lisse. Au début c’est très amusant. J’ai une expérience de six jours et demie en varappe, acquise au club d’escalade de l’Association sportive du lycée de Dammarie-lès-***, que j’ai vite interrompue quand mon élève de 13 ans m’a surprise coincée telle une araignée obèse sur une paroi un peu difficile. Voilà que cette science abstruse me rend enfin des services ! Allons-y donc pour chevaucher de grosses pierrailles, et, atteindre, peut-être la grotte de l’ermite.



Le problème, c’est que nous avons beau escalader des monceaux, en grès, en granit, en marbre, de pierres rosâtres qui se succèdent à l’infini, nous n’en voyons pas plus de monastère qu’il y a deux heures. Quelque chose semble même indiquer qu’il y a arnaque : les cailloux sur des cailloux ont en effet tendance à se multiplier.
Il faut maintenant que je révèle quelque chose. J’ai beau avoir vécu dix ans à Belleville, j’ai un peu peur de la montagne, et la perspective de passer la nuit coincée sur un massif rocheux pendant que les hyènes se disputent ma couenne et que les macchabées de la nécropole carienne sortent de leurs tombeaux m’est d’un attrait tout aussi puissant qu’un concert de One Direction diffusé sur D8. Deux heures de trente de galère à trébucher dans des buissons épineux, à me vautrer dans des sentiers et remonter des côtes que j’ai descendues sur les fesses suffisent à dégonfler mon envie du Pantocrator.
Mais la déception est très vive.
« Qu’est-ce que je vais écrire sur mon blog si on n’a pas vu le Pantocrator ? »
Il y a de ces moments dans la vie où on perd tout sens de la mesure. Il faut l’admettre : tout le monde se contrefout que j’ai vu une vieille fresque, et encore plus que j’en parle dans une chronique ; mais voilà, c’est comme ça, je ne peux pas m’en empêcher, comme un militant socialiste continue à y croire, peut-être qu’un jour ça finira par payer.
Hélas, la perspective de finir coincée sur une roche à la nuit tombée est plus glaçante que celle de rentrer sans chronique ; je décide donc de faire un caprice et m’assois par terre en hurlant. Pas la peine : nous sommes à 15 mètres du sentier. Salvation.


Picasso, 1937

La triste réalité, c’est que nous marchons depuis trois heures dans la mauvaise direction. Le bon point de départ se trouvait dans le vadi.
La balade authentique est bien plus charmante, même dans l’obscurité croissante ; l’antique Latmos n’est pourtant qu’un immense amas de moellons épars, répandus sur le sol comme un plat de macaronis propulsés par un gosse énervé. Que s’est-il passé ? Pépère prétend que la région n’est pas sismique. Les Cariens, furieux de porter un nom de pathologie buccale, auraient-ils saccagé leur propre cité avant de s’installer au bord du lac dans ce qui allait devenir Héraclée du Latmos ? Ou faut-il croire que toutes les villes ont tendance, quand leurs habitants sont partis, à se jeter au sol comme des demeurées, pour vérifier si c’est aussi confortable qu’on le dit ? (avec tous ces hipsters qui font des pique-niques au bord du canal Saint Martin, je les comprends)
Mystère.
En tout cas, les Cariens ont laissé force tombes à plusieurs contenants, ce qui démontre au moins qu’ils avaient le sens de la famille. Notre objectif Pantocrator est plus vif que jamais : Pépère a soutenu, et sa carte le prouve, que le sentier était jonché de demeures byzantines et que nous trouverions, au terme de notre excursion, qui dure effectivement 20 minutes maintenant que nous sommes sur le bon chemin, une église du VIIIème siècle.


Charmant deux pièces à rénover
(crédit photo: moi)

Je n’ose pas trop le dire, mais je suis vaguement angoissée à l’idée de me promener dans une ville morte depuis 3000 ans, même si des moines folâtres y ont trouvé refuge au Moyen-Âge, qui est une période, il faut l’avouer, beaucoup plus rassurante. Les coassements hystériques des grenouilles qui s’accouplent dans les ruisseaux (et peut-être dans le vadi) ne contribuent pas à m’apaiser. Qui sait si le spectre d’un Carien, ou d’un ermite, ne va pas surgir pour me demander des comptes ?
Surprise : au bout du chemin, une église ruinée fait une timide apparition. Ruinée, mais pas inutile : les vaches y paissent en lâchant des bouses. Pépère a été formel : en contrebas de l’église, une grotte dissimule le Pantocrator. La team Pantocrator est mise en place. Une à gauche, l’autre à droite, à la recherche de la grotte.
La nuit est presque tombée qu’il faut bien l’admettre : pas plus de Pantocrator que dans un temple calviniste. J’ai débusqué, au prix d’efforts surhumains, un pan de mur orné d’une croix à la peinture rouge, mais comme la croix rouge est inscrite sur un fond rouge, qui pourrait très bien être une vague moisissure, et que ma photo est très floue, personne ne me croit. Il n’est plus très raisonnable de chercher, je vois déjà les Cariens s’activer dans leurs tombes. Le signal du départ est lancé.
« On revient demain ? »
« Ah bon ? Tu le veux tant que ça, ton Pantocrator ? »
« Non, mais, je ne sais pas… cet endroit dégage des ondes. Les Cariens… c’étaient des gens pas mal au fond. Même s’ils ont un nom bizarre. »





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