samedi, mai 30, 2015

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L’innovation ou la mort




Jeudi soir, pot convivial avec de nouveaux amis dans un diner glauque de Bastille. (Je ne précise pas lequel, les habitués connaissent.) Nous parlons, comme il est d’usage, de la fin de la civilisation.
« - J’ai lu un très bon bouquin récemment, qui analysait les mécanismes qu’on retrouve systématiquement à l’œuvre quand une civilisation s’effondre. C’est un Américain, Jared… je ne sais plus. Le livre s’appelle Effondrement[1].
NA : contrairement aux apparences, ce discours n’est pas tenu par moi-même, mais par un jeune homme, fin connaisseur des théories apocalyptiques.
-          Et quels sont donc ces mécanismes ? m’enquiers-je.
-          Eh bien, on constate qu’à chaque fois, s’additionnent un épuisement des ressources lié à de mauvaises techniques d’exploitation, éventuellement un changement climatique, et un refus de l’innovation qui amène le système à s’autodétruire, nous expose-t-il doctement.
-          Mais c’est génial ! nous exclamons-nous en chœur.
-          C’est très exactement ce que nous sommes en train de vivre, ajoutè-je. Au moins, on sait à quoi s’en tenir.
Eh oui, le refus de l’innovation : nous sommes bien mal barrés, mes chatons.



Je ne doute pas, chers lecteurs, que vous ne soyez vous-mêmes de fervents partisans de l’innovation, sinon vous ne seriez pas en train d’errer sur ce blog suite à l’entrée malheureuse de quelques mots-clef sur Bing. Mais votre grand-mère… votre voisin… votre professeur de français…
« Chéri, je n’arrive pas à prendre de photo avec ton truc, là… Comment est-ce qu’on fait la mise au point ?
-          Mamie, ce n’est pas nécessaire, l’appareil la fait tout seul.
-          Non non, ça ne me plaît pas, toutes ces diableries, va me chercher mon Kodak. »
VOUS VOYEZ OÙ ÇA NOUS MÈNE TOUT ÇA.

Parcourant la même semaine un roman turc, Le Traité de mécanique[2], j’ai confirmation de ce diagnostic. Yâfes Çelebi, le personnage principal, tente de faire breveter son invention, un canon qui tire à l’envers, par le préposé du département de Mécanique, İhsan Efendi le Long. L’invention est géniale, mais le parcours vers l’officialisation est long et barré d’embûches. (Mes remarques sont indiquées en italique, comme ça il n’y a pas besoin d’insérer des notes de bas de page que de toute façon personne ne va lire, parce que cette chronique sera, comme d’habitude, beaucoup trop longue, et que blogspot ne propose pas de fonctionnalité Mettre des notes de bas de page ailleurs qu’en bas de page.)


Pourquoi inventer certains trucs quand on peut s'en abstenir?

« Yâfes Çelebi chercha prudemment à s’informer auprès de ces enfants, une vingtaine de garçons et de filles, qui lui racontèrent avec grande fierté que leur père était le directeur du département de mécanique depuis la nuit des temps, que son salaire mensuel était exactement de neuf piastres, et qu’il était également l’homme le plus grand de la porte de la Félicité[3]. À ce moment, on entendit un air qui venait de l’étage. Quelqu’un exécutait un prélude au kanoun. Peu après, on attaqua un morceau sultaniyegah et la maison s’emplit d’un air exécuté par un luth, une grosse caisse, un kemençe, un tambour de basque, une darbouka et un ney [Il s’agit d’instruments de musique, je pense que c’était clair pour tout le monde.] À l’évidence, İhsan Efendi le Long avait renoncé aux affaires de l’Etat et du monde, il était parti pour une durée indéterminée dans l’univers des plaisirs. »


Un super petit documentaire sur les rencontres entre la musique médiévale occidentale et la musique de cour ottomane. 

Eh bien voilà : Empire ottoman, 1810, déjà une administration pléthorique empêche de vaillants entrepreneurs de lancer leur business. Le mal ne date pas d’hier.
Le pauvre Yâfes Çelebi est pourtant farci de bonnes idées : sans avoir jamais fait Polytechnique (autre repaire d’administrateurs à cravate), il pond coup sur coup trois projets d’armes révolutionnaires, un quadruple canon à boulets acrobatiques, un char en bois et un sous-marin mû par des explosions de potassium. Bien utile pour mettre une raclée aux Anglais.
Le long parcours de Yâfes pour convaincre le préposé du bien-fondé de ses projets se soldera évidemment par un échec patent.
Je vous demande de réfléchir deux minutes. Un pays où les inventeurs sont condamnés à crever de faim ou à partir aux US ? Qui, dans leur désespoir, passent un concours administratif ou finissent, comme Yâfes, décapité pendant la révolte des janissaires et jeté au fond d’un puits, ça ne vous rappelle rien ?
Si.
Et pour terminer le parallèle, comment a fini l’Empire ottoman ?
Dans les choux, oui, c’est ça.
Alors je préfère ne pas développer, hein.


L'insurrection, voilà ce qu'on risque. 

Le roman se poursuit sur une captivante plongée dans le quotidien de l’Ecole d’industrie d’Istanbul destinée aux gamins des rues. A priori, que du louable. Et pourtant… En 1880, déjà (le personnage n’est pas Yâfes, mais Üzeyir, deux générations plus tard), les ravages de l’idéologie égalitariste-niveleuse se faisaient sentir. Üzeyir, en effet, a de bonnes dispositions pour l’étude des sciences expérimentales :

« Du jour où il s’avéra que son intelligence et ses capacités d’apprentissage étaient très largement supérieures à celles de ses condisciples, il n’eut plus droit qu’à une part infime des soufflets, claques, coups de pied et de bâton qui étaient le lot quotidien des enfants. Mais du coup il fut l’objet des brimades de ses camarades envieux : comme ceux-ci n’avaient toujours pas pu dépasser la table de six alors que lui connaissait déjà celle de huit, ils mirent en rouleau la table de multiplication, l’huilèrent et la lui introduisirent dans le rectum. »
Brimades, humiliations, dégoût : tout élève/professeur condamné à travailler dans un lycée de boulets se reconnaîtra dans cette situation. EN 1880. RÉVEILLONS-NOUS. Les tables de multiplication méritent mieux.



Le cauchemar se poursuit. Elève éveillé, Üzeyir recrée à lui seul tout l’héritage mathématique de nos aïeux. Mal lui en prend : ses camarades déchaînés lui font la vie dure. « Alors qu’il ne savait encore rien de Pythagore, il prouva que le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés, ce qui fit grand bruit. Il subit alors tant et tant de tourments de la part de ses condisciples qu’il se vit contraint le lendemain d’aller voir le directeur et de lui raconter un bobard : il avait découvert le théorème dans un bouquin. Il devait être comme ses camarades, ni plus ni moins. Ainsi apprit-il à se taire quoiqu’il arrive. »
Il me semble que la démonstration est totale. Enseignement au rabais = inventeurs traumatisés = un pays qui s’effondre lamentablement avant d’être occupé par des puissances dégueus et impies.
Nous ne voulons pas de ça. Tirons des leçons de l’Histoire : un peu de sélection à l’école, un vrai soutien aux créateurs de l’innovation, et nous éviterons de finir comme le pauvre Üzeyir et tout son pays, emporté par les tourments de l’échec vers le néant absolu.
Merci d’avoir lu cette chronique de droite.







[1] Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparation ou de leur survie, essai de Jared Diamond paru chez Gallimard (2006). Je ne l’ai pas lu mais mon interlocuteur avait l’air satisfait.
[2] Ihsan Oktay Anar, Le traité de mécanique, 1993, paru en France chez Actes Sud. Bon bouquin. Plein de détails sur les beuveries dans les tavernes de Galata.
[3] La Porte de la Félicité, en ottoman Dersâadet, est un des noms de Constantinople, alias Istanbul, à l’époque ottoman.

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