lundi, mai 25, 2015

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Mais qu’est-il arrivé au bac de français ?



Le bac de français… Trois mots si doux, symboles exquis de l’art de vivre à la française… Le bac de français, c’est ce goût des grands auteurs, cette exigence d’excellence, cette élévation de l’esprit qui fait de la France cette nation géniale qu’elle est encore aujourd’hui, ce flambeau du monde civilisé.
Une année entière, de jeunes génies planchent sur les plus belles pages de notre littérature : La mort du loup, Le nègre de Surinam, L’Albatros, La rencontre de Frédéric et de Mme Arnoux – autant de souvenirs émus que nous possédons ensemble et qui constituent ce ciment culturel préalable au vivre-ensemble. Pour parachever ce bel apprentissage, ils rédigeront au mois de juin quelques pages de considérations littéraires qui leur vaudront l’approbation émue d’un jury d’anciens.
Et oui, c’est ça, le bac de français.
Et c’est rémunéré 300€, ce qui n’enlève rien à la poésie de l’exercice.
Les sujets sont variés, car il faut bien cela pour étancher la soif d’innovation qui taraude le professeur de français, surtout au bout de trente ans passés à ressasser ses vieux polys. Le jeune candidat pourra donc être interrogé sur les procédés argumentatifs employés par Montesquieu dans sa célèbre – et ironique – dénonciation de l’esclavage :
« Ah bon, le mec il trouve vraiment que les Noirs ils sont mauvais ?
-          Non mais non, c’est de l’ironie…
-          Ouais mais là il abuse, non ? C’est pas vrai de dire que quelqu’un il est mauvais parce qu’il est noir !
-          Exactement !
-          C’est comme dire qu’une voiture elle est mauvaise parce qu’elle est noire !
-          Tu as tout compris ! (Extase antiraciste du prof)
-          Trop nul ce texte. Il croit qu’il est marrant à écrire ça ? On voit bien qu’il sait pas ce qu’est que l’humour ! »



Il pourra aussi s’interroger, dans la sacro-sainte dissertation, sur l’importance des didascalies au théâtre ou l’influence des grands héros de romans (Emma Bovary, la Princesse de Clèves, Nicolas Hulot) sur notre perception du monde.
Ou bien il pourra choisir le sujet d’invention. C’est comme une dissertation, mais en joli. S’il a de la chance et que c’est la poésie qui tombe, il pourra même traiter la consigne suivante :
« Dans son journal intime, un détenu exprime l'expérience bouleversante qu'a constituée pour lui la découverte de la poésie. Vous rédigerez quelques pages de ce journal, situées à des dates différentes, qui rendent compte de cette rencontre. »[1]
Je vous demande de vous arrêter deux secondes sur ces quelques lignes. Il m’a fallu six jours pour en digérer les différentes strates de beauté.
Un détenu.
Exprime.
L’expérience bouleversante.
DE LA DECOUVERTE DE LA POESIE.
Vous avez quatre heures.



Je ne sais pas pour vous, mais je crois que quatre heures m’auraient à peine suffi pour me remettre du choc provoqué par la lecture du sujet. Quelqu’un, un enseignant sans doute, une personne respectée et respectable, suffisamment considérée par l’Inspection Académique pour qu’on lui ait confié la confection des sujets du bac, a trouvé pertinent de faire réfléchir les lycéens, non pas sur la condition carcérale, mais sur la solution ultime aux maux des prisonniers, BAUDELAIRE.
J’en pleurerais d’émotion.
Non pas que je n’aime pas la poésie. C’est bien la poésie. Il y en même dans le métro, c’est tout dire.
Mais est-ce que quelqu’un s’est aperçu à quel point cette proposition est grotesque ?
Allons, je suis peut-être dure : le corrigé du sujet saura nous rassurer.
Qui est donc notre malheureux prisonnier ? Un pédophile ou un fraudeur ? Un djihadiste ou un fumeur de joints ? (Pardon de faire des distinguos qui n’existent peut-être pas.)
Non, c’est juste un pauvre type : « Sur les murs du couloir B : Atelier poésie, ouvert à tous. Que peut ici la poésie ? Ils ne savent pas quoi inventer... D'ailleurs, je n'ai pas étudié... je n'irai pas... »
Oui, parce que le prisonnier, ce n’est pas un individu doté d’un passé et éventuellement d’une conscience morale, c’est un invariant abstrait. À voir son don de la lamentation, c’est aussi une chochotte façon Musset à Venise ; il a dû finir au cachot après avoir volé la poupée de sa cousine.
On ne sait pas grand-chose sur le prisonnier, ce sale, par contre, la prison ça a l’air grave triste. Tu m’étonnes : l’air du dehors n’entre pas.



« La radio, ce matin : « Le Printemps des poètes 2005 bat son plein ». Ici, il n'y a pas de printemps. »
Que ce prisonnier sans visage manie si spontanément le calembour ne peut que nous émouvoir : il n’a pas peut-être pas de nom mais il a des idées ! Surtout, sa perception de la prison témoigne d’une originalité sans faille fondée sur une connaissance approfondie de la question. D’ailleurs où se déroule l’intrigue de ce passionnant devoir ? Aux Baumettes ? À Fleury-Mérogis ? Non pas : à la Santé. Une prison, c’est dans Paris, sinon c’est moche.
Heureusement, notre prisonnier humoriste va oser pousser la porte de l’atelier poésie, et il a intérêt d’ailleurs, sinon il ne décrochera pas son 14 à l’EAF. Et qu’y découvre-t-il ? Une certifiée en reconversion ? Louis Garrel ? Pas du tout ! Le Spleen de Paris.
« Aujourd'hui, j'ai découvert « Spleen » : « Quand le ciel bas et lourd... ». J'ai été saisi : j'ai presque cru un moment que c'était moi qui avais écrit ces vers. Comment un être qui n'a pas connu la prison peut-il rendre avec autant d'acuité ce que je ressens tous les jours dans ma morne cellule ? »
Comprends pas : trois lignes plus tôt, Zozo (baptisons-le ainsi sinon je vais tomber à court de périphrases) nous apprenait qu’il n’avait pas fait d’études.
Je me permets une digression à ce sujet.
Notre prisonnier n’a pas de nom, à la limite pas de sexe, mais une chose est claire : il n’a pas validé son CAP carrosserie. Pourquoi ? Parce que dans l’imaginaire du prof, l’échec scolaire mène directement à la délinquance. S’il avait lu Baudelaire plus tôt, Zozo serait probablement épicier ou commentateur de crashs aériens sur BFMTV. Je suppose que la part de détenus non diplômés est nettement supérieure à la part desdits non diplômés dans la population globale ; mais ce qui me fascine est la facilité avec laquelle le corrigé, pondu par un professeur agrégé, aboutit à cette adéquation fatale : prisonnier égale ignare.



Je proposerais, pour la bonne bouche, une refonte du sujet :
Dans son journal intime, Patrick Balkany, incarcéré à la maison d’arrêt de ***, raconte le choc émotionnel engendré par la découverte des Mémoires d’une jeune fille rangée.
ou
Dans une lettre à sa femme, Jacques Chirac, condamné à dix ans de réclusion criminelle, revient sur la lecture bouleversante d’un poème de Marceline Desbordes-Valmore.
Dans tous les cas, notre prisonnier inculte a dû bûcher son Bescherelle, parce qu’il réussit à aligner au kilomètre des platitudes aussi ciselées que « ma morne cellule » ou « J’ai l’impression d’avoir largué les amarres ».
J’en déduis que mes anciens élèves ne finiront jamais en taule, car, outre qu’ils valideront certainement leur bac avec l’aide d’un jury compréhensif, ils n’auraient jamais écrit sans faute une expression aussi complexe que « morne cellule ». Je pense d’ailleurs qu’ils n’auraient jamais songé à insérer le mot « morne » dans leur rédaction. « Pourrie », à la rigueur, mais morne, non. Trop prisonnier, ça, morne.



La lecture va avoir des effets inattendus – inattendus pour nous, lecteur, et non pour le correcteur d’EAF qui sait très bien où le mène la piste ultra balisée du sujet. Zozo va s’évader de son quotidien morose (pas mal prisonnier, ça aussi, morose) et s’envoler sur les ailes arc-en-ciel de la poésie. Tout y passe : Rimbaud (ouh, le vilain qui vendait des fusils !), Verlaine (pas bien d’avoir flingué le pauvre Arthur !), Saint-John Perse (pas un malfrat mais un diplomate, alors bon), et même la RATP.  Chaque jour, Zozo retrouve un peu goût à la vie, car les poètes ont su mettre des mots sur ses blessures de l’âme. Il se livre à des effusions lyriques qui mettraient en fuite une adolescente emo dans un lycée de la Basse-Creuse : « Je voudrais avoir un Victor Hugo une fois à la barre, près de moi. Il saurait trouver les mots pour peindre ma misère morale en prison. Oui, je le vois, je l'entends, de sa voix grave, crier au monde des vivants du dehors : « Où vont tous ces taulards dont pas un seul ne rit ? » Il saurait expliquer que tout n'est pas mauvais en nous, que le rachat est toujours possible. »
À mon sens, avoir consigné dans un carnet, même intime, des inepties de ce niveau mériterait à soi seul une peine de perpétuité dans un bagne sibérien. Mais il faut croire que personne n’a surpris Zozo, ni constaté son état de démence avancée, puisqu’il en vient à planifier la pire infraction de toutes : rédiger lui-même, à son tour, comme tous ces poètes avant lui qui avaient connu la prison, le déshonneur, l’exil, un POÈME.
Non, Zozo, ne fais pas ça. Réfléchis. Une autre solution est peut-être possible. Tu sais, au fond de toi, que la France n’a pas besoin de ça.



Le corrigé s’achève sur cette lourde incertitude. Depuis 2005, combien de poésies Zozo a-t-il commises ? N’est-ce pas lui qui se dissimule, tel un pervers lubrique, derrière le sobriquet de Manon du 33, celle qui illustre nos rames de métro avec son crime verbal sur les canards de la mer du Nord ?
Zozo, sans doute, n’existe pas (ou alors il est temps que je demande un job en prison pour le neutraliser), mais le lycéen qu’on force à composer sur ce sujet existe sans doute malheureusement. Songeons aux heures douloureuses qu’il a dû consacrer à ce pensum. Mais surtout, pensons au concepteur de cette horreur, qui dort probablement sur ses deux oreilles dans sa résidence du Val-d’Oise.
À l’heure où tout le monde, l’Europe, la LDH, nous rappelle que l’état de nos prisons est déplorable, nous n’avons rien de mieux à faire que faire réfléchir nos jeunes sur l’urgence absolue que représente l’apprentissage de la poésie en milieu carcéral ? Apportez-moi plus d’emplâtres pour ces millions de jambes de bois ! J’allais oublier que le prof de français se caractérisait le plus souvent par son manque absolu de contact avec la réalité. Mais qu’il continue à s’en abstenir ! Les sujets fumeux de khâgneux en détresse devraient rester dans leur environnement naturel : les bouquins de Gérard Genette ! Sinon nous verrons bientôt fleurir des propositions de ce type :

Vous êtes dans le couloir de la mort en Arizona. Par la télévision, vous apprenez qu’une foule en délire réclame votre exécution pour le meurtre barbare de la petite Fiona. En réaction, vous rédigez avec votre camarade de cellule un cadavre exquis qui vous redonne le moral.
Chômeur de longue durée en Arabie saoudite, vous trouvez dans les journaux une petite annonce pour un emploi d’exécuteur des hautes œuvres. Enchanté par cette offre inédite, vous vous en ouvrez à votre conjoint, qui vous rappelle que la peine de mort, c’est pas bien. Vous exprimerez votre désarroi dans une ode décasyllabique à rimes plates.
Vous venez de trouver dans votre boîte aux lettres votre déclaration de revenus 2014. Vous avez perdu votre emploi et n’avez pas le moindre sou. Composez une chanson comique que vous enverrez au Trésor public pour l’amadouer.









[1] Ce sujet existe, et comme tous les extraits du corrigé mentionnés ci-dessous, il se trouve dans l’Annabac EAF 2012.

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