vendredi, mai 15, 2015

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Panique au monastère



Cinq heures trente : le jour commence à dorer les contreforts chaotiques du mont Latmos. Les petits ânes, cachés par les oliviers, saluent leurs congénères par d’effroyables barrissements. Dans les cellules, les moines se retournent mollement sur leur couche en rocher.
« Eudème ! André ! Michel ! Secouez-vous, bande de limaces ! »
C’est ainsi que tous les matins, Syméon, l’higoumène du monastère, réveille ses troupes afin de procéder à la répartition des tâches. Car le monastère de la Théotokos Kecharitoméné (Théotokos Pleine-de-Grâce) n’est pas un village vacances trusté par les comités d’entreprise : on y travaille, du soir au matin, tout en priant la Vierge et en lisant des psaumes.
Syméon n’est plus de toute première fraîcheur. Les autres moines ont renoncé depuis longtemps à connaître son âge, car il n’est pas très loquace ; il a même désactivé son compte Viadeo depuis que l’évêque d’Ephèse l’a confirmé dans sa charge, il y a 33 ans. Un bonhomme inamovible, en somme.



Avec Syméon, le monastère de la Théotokos Kecharitoméné n’est pas un lieu très facile à vivre. Certes, le panorama est sublime. Les pentes du Latmos sont un énorme labyrinthe de blocs de grès et d’oliviers en bataille, où il fait bon faire de la grimpe ; au pied du mont, un lac immense, qui autrefois, selon les dires de la mère Irène, une vieille bique des environs, communiquait avec la mer Egée (et même que c’était autre chose niveau prospérité à l’époque), étend une vaste nappe brillante piquetée, çà et là, par la touffe blanche d’un pélican frisé. Bien des moines se sont enrôlés à la Théotokos en pensant pouvoir s’esquiver quatre ou six heures par jour dans les sentiers de randonnée.
Eh bien, ils ont été rudement désillusionnés.
Syméon n’a aucun goût pour les exercices physiques et il considère même que la grimpette est une activité de chamois ou de citadin. Si un de ses moines est surpris à escalader un rocher à deux heures du matin, il est attaché à une bûche et contraint à regarder trois saisons d’affilée d’une émission de déco. Ainsi la manie de la varappe a bien vite disparu parmi les postulants.



À vrai dire, Syméon a un lourd passé, qu’il dissimule à ses moines, et qui explique, aux yeux des contemporains que nous sommes, son vif mépris à l’égard des pratiques corporelles.
Syméon, quand il avait dix-sept ans, a voulu devenir stylite.


Non, stylite.


Saint Luc le Nouveau Stylite: la copie ne vaut jamais l'original!

Les types qui passent leur vie sur une colonne (ou la Tour Montparnasse, ça dépend de ce qu’on a à disposition).
En effet, l’oncle de Syméon, un autre Syméon, avait remporté un certain succès dans cette discipline. Lassé des flatteries sans nombre qu’il devait endurer à longueur de mortification, il s’était réfugié sur un vieux fût et quarante ans plus tard, frappé par l’apoplexie sur sa colonne, était mort en position d’orant.
La classe.
Syméon, le nôtre, n’avait pas autant de succès auprès des pèlerins, mais l’envie lui était venue d’imiter son illustre aïeul. Il avait débusqué, dans une banlieue de Magnésie, un pilier en cours de restauration ; malgré les hurlements du maître d’œuvre, il était monté dessus et y avait passé quinze jours.
Quinze jours sur une colonne, c’est long.




D’autant que les points obscurs du récit du grand-oncle lui avaient rapidement éclaté à la face : comment peut-on séjourner sur une colonne dépourvue de commodités ? Comment s’assurer que la chaîne du froid n’a pas été brisée quand on reçoit une jatte de lait de chèvre ? Comment se gratter l’entrejambe quand on est exposé vingt-quatre heures sur vingt-quatre à la vue hébétée des 2 600 habitants d’une bourgade ? Syméon se sentait peu stylite et très ridicule.
Une matinée, au terme de six heures d’invocations à la Vierge, Syméon s’était senti un peu nauséeux. Il était fatigué, en fait : pas facile de dormir en boule. Il n’eut pas le temps de se rendre compte qu’il s’endormait qu’il était déjà par terre, le nez dans une crotte de chèvre. Bilan de l’opération : le bras en miettes et plus de lunettes. Il s’était réfugié dans une maison religieuse aux pratiques plus conventionnelles.
Dans le monastère de la Théotokos, on mène donc une vie régulière : lever à cinq heures, épluchage des raves, prière, époussetage de l’église, copie de manuscrits, prière du milieu du jour, sarclage des choux de Bruxelles, complies et au lit.
Un régime qui ne convient pas à tout le monde.




Paul le Jeune est, comme son nom l’indique, jeune. Avant d’être moine, il était haltérophile. Puis l’appel de Dieu l’a chassé des stades et l’a mené au Latmos où, comme tout le monde, il pensait escalader les sommets en récitant des litanies. Comme il est marrant et qu’il fait bien les crêpes, tout le monde l’apprécie, et il est plébiscité à chaque apéro du vendredi.
Ce matin, justement, est un samedi, et Paul n’a pas très envie de se lever. Il a passé un certain temps à vérifier les comptes de l’Amicale des Moines de la Théotokos Kécharitoméné et à balayer le local où ils tiennent leur réunion hebdomadaire. Il est fatigué, il a mal à la tête, il voudrait se lever plus tard. C’est compter sans Syméon qui ne transige pas avec le respect du typikon.
-          Tu vas te lever, feignasse ? rugit l’higoumène à travers la porte.
En guise de réponse Paul projette son polochon en direction de la porte. Syméon s’introduit :
-          Je peux savoir pour qui te prends ? Tu t’offres du sommeil en plus, tu bazardes ta literie dans tous les sens, tout ça à mon nez et à ma barbe ? Très professionnel, vraiment !
Paul cligne mollement de l’œil gauche.
-          Rendez-vous dans dix minutes dans le catholikon ! Et habillé, grosse larve !




On ne plaisante pas avec Syméon.

Dix minutes plus tard, Paul est en habit dans une stalle du chœur. Il est un peu échevelé, mais son regard est farouche. À ses côtés, Constantin, un habitué de l’Amicale.
-          Vous êtes venus à deux, les chochottes ? Vous avez peur de vous séparer ?
Paul, sans répondre, déroule un parchemin.
-          C’est quoi ?
-          Lisez.
Syméon déchiffre :
« Nous, moines de la Théotokos Kécharitoméné, entrés librement en religion pour honorer la très-glorieuse très-pure et très-sainte mère de Dieu, nous sommes constitués en Syndicat Majoritaire Monastique de l’Ouest le 13 mai à 14h15. Notre objectif est d’assurer le respect des droits fondamentaux du moine et du novice, stipulés dans le typikon de fondation en date du 2 janvier 687, et d’œuvrer à la réformation de ce typikon en fonction des nouvelles conditions d’exercice de la profession… »
-          Vous vous foutez de ma gueule ?!
Paul reste coi. Constantin s’énerve :
-          Non mais c’est vrai quoi ! Toujours il faut travailler, toujours il faut se lever tôt, et pour quoi en fait ? Jamais on nous remercie ! Aucune augmentation, pas de tableau d’honneur, rien ! C’est démotivant à la fin !




Syméon, éberlué :
-          Augmentation de quoi ?
Paul, magnifique de prestance, intervient finalement :
-          Higoumène, vous le savez, nous sommes tous des moines très consciencieux.
Syméon lève un sourcil broussailleux.
-          Nous prions, nous sarclons, nous grattons, nous méditons. Sans jamais nous plaindre.
Pause circonspecte.
-          Mais le métier n’est plus le même. Il est révolu le temps où les moines s’adonnaient avec passion à toutes ces activités avec le seul espoir d’obtenir un petit coin de Paradis après leur trépas. Maintenant, avec toutes ces nouvelles technologies, l’accroissement du rythme de la vie, on veut plus, plus rapidement. En gros, on veut du résultat de notre vivant.
Syméon semble frappé par la foudre.
-          En plus, vous devez l’avouer, il n’y a pas masse de moyen de promotion dans ce monastère : nous sommes 24, les postes intéressants sont monopolisés depuis dix-sept ans par la même clique, et rien ne bougera tant que vous ne serez pas décédé. Enfin, ce n’est pas que je veuille vous précipiter, mais bon… il faut dire les choses comme elles sont.
Syméon s’émeut finalement :
-          Mais où est-ce que tu veux en venir, freluquet ?
-          Je veux en venir au fait que vous devez changer de mode de management.




À ce mot honni, Syméon s’effondre bruyamment sur une stalle. Irénée, un moine officier, fait mine de se précipiter pour l’aider, mais Syméon le rembarre d’un geste. Il range les plis de sa bure et se compose un visage :
-          Tu peux m’expliquer, toi, Paul le Jeune, sorti de nulle part et en route vers nulle part, en quoi je changer de mode de management ?
-          Bien sûr, c’est le sens de la réunion que nous avons aujourd’hui. Je vais vous le dire franchement : les copains ont besoin de techniques plus incitatives, d’un management plus… personnalisé, en quelque sorte. On se sent un peu anonymes.
Il se carre le dos contre les portes royales pour se mettre à l’aise et développe sa pensée :
-          On est au 8e siècle tout de même. On ne peut plus faire les choses à l’ancienne, au mérite, au pas à pas. Oui, le mérite, c’est important, bien sûr, je ne dis pas le contraire. Mais on se sent tous un peu isolés. On ne sait pas très bien ce qu’on attend de nous, au fond, et si ça vaut bien la peine de se donner tout ce mal. Parce que le Paradis, tout ça, c’est bien, mais… qui l’a vu ? On ne peut pas demander à 24 types comme nous de se défoncer comme on le fait pour un truc qui n’est pas validé à 100% par les experts ! Alors on a réfléchi ensemble, au fil des semaines… et on a proposé ce texte. C’est juste une base de travail, hein, il ne faut pas le prendre pour ce qu’il n’est pas.
Il reprend le parchemin des mains de Syméon et sélectionne quelques chapitres :
« Point 1 : un leadership plus charismatique. Les moines souhaiteraient avoir des contacts plus répétés avec leur higoumène, se sentir soutenus et appréciés, et obtenir un feed-back régulier sur leurs missions. L’higoumène actuel, Syméon, ne vient presque jamais à la pause de 10h et il n’est jamais présent à l’ouverture des grilles du catholikon à 6h15. Cela donne à la communauté un sentiment de délaissement.




Point 4 : une réactualisation régulière de l’objectif des missions. On ne prie pas en 745 comme en 687. Il serait donc important de se retrouver, tous les ans à l’Assomption, pour faire un point sur les méthodes et le bilan des prières de l’année écoulée : combien de miracles attestés ? combien de malades guéris ? Les moines ont l’impression de prier dans un flou opaque. La Théotokos est-elle-même au courant de toutes les litanies qu’on débite pour elle ? Il serait utile de s’en assurer.
Point 11 : la prise en compte des besoins physiques et moraux des moines. Jeûner, veiller, bêcher, c’est bien, mais à la longue ça lasse. On oublie un peu trop, à la Théotokos Kécharitoméné, qu’un moine est aussi un homme qui a besoin de boire du Perrier et de jouer au 2048. Les moines, réunis en assemblée syndicale, demandent donc qu’on intègre à la journée des plages de loisir, et du vrai loisir, pas des balades en silence dans les oliveraies sous la conduite de cette teigne d’Irénée, a tenu à préciser un novice. »




-          Et vous pensez à quels loisirs, exactement ? sussure Syméon.
-          Course d’orientation, sauna, jeux de plateau… on vous a tout mis là-dedans, répond benoîtement Paul le Jeune. À ce propos, je tiens à signaler que plusieurs moines se sont offusqués de cette règle ridicule qui interdit la présence d’animaux femelles dans l’enceinte du monastère. Souvenez-vous de ce pauvre Lucas qui s’est fait renvoyer après qu’on a découvert une pythonne dans sa cellule… C’est un peu excessif tout de même !
Syméon, posément :
-          Je crains que vous ne compreniez pas très bien la portée de cette règle.
Paul :
-          Voilà, c’est toujours à ça qu’on en revient ! L’invalidation de la parole de l’adversaire ! Quoi que je dise, j’ai tort, parce que je ne suis pas vous ! Et vous pensez vraiment qu’on va faire avancer le dialogue comme ça ?
Syméon :
-          De toute façon, mon chéri, la règle est très claire : tu n’es pas moi donc tu n’as rien à dire. Et ce n’est pas avec tes mortifications de mauviette que tu vas progresser dans la hiérarchie.
À ces mots, Paul arbore un sourire radieux.
-          Qu’est-ce que tu fais pavoiser, comme ça ? Tu as reçu un MMS de ta bonne amie ?
-          Higoumène, higoumène… vous savez qu’un higoumène, ça va vite à déposer ?
-          Hein ?
Paul sort de sa masse un manuscrit de 90 pages.




Syméon se redresse comme un diable à ressort :
-          Où as-tu trouvé ce typikon ?
-          Qu’importe, il est à moi maintenant. À l’article 43, il est précisé que trois circonstances permettent l’éviction de l’higoumène.
Ø  Il reçoit des femmes : non, de toute évidence vous n’en recevez pas, et votre familiarité avec Irénée ne va pas dans ce sens.
Ø  Il introduit des enfants dans le monastère : non plus.
Ø  Il est hérétique.
Paul marque un silence. Syméon :
-          Et donc ?
Paul sort de son autre manche un ouvrage in-8° orné d’une photo de Steve Jobs.
-          Vous croyiez qu’on ne finirait pas par s’en douter ? Steve Jobs, cette pourriture capitaliste ! Et ça va de pair avec toute cette manie autour de l’AppleWatch : l’AppleWatch pour vérifier les horaires des offices, l’AppleWatch pour vérifier que tout le monde est au boulot, l’AppleWatch pour annoncer le menu du réfectoire ! Si ce n’est pas un culte au dieu Mammon, ça !
Syméon, glacial :
-          Tu as fouillé dans ma cellule ?
-          Non, c’est Constantin.
-          Tu sais que ça va chercher loin, tout ça ?
-          Pas grave, j’ai une assurance professionnelle.
Syméon réfléchit :
-          Alors qu’est-ce que tu proposes ?
-          Des élections paritaires au CA.




-          Qu’est-ce que ça peut vous foutre d’avoir des élections paritaires vu qu’il n’y a pas de CA ?
-          On en élira un.
-          Vous êtes des ânes.
-          Oui, mais des ânes démocrates.
Syméon, le nez dans sa croix pectorale, médite gravement. Il sait, au fond de lui, que cette irruption du pluralisme dans son monastère signifie à court terme la victoire des factions. Il n’en a cure. Il est si vieux maintenant… Pourquoi ne pas chercher une belle colonne, comme quand il était jeune ?
-          Convoque ton CA si tu veux. Je laisse Irénée gérer les détails.

Il se retire sans un regard. Le catholikon est baigné maintenant par la lumière du jour. 

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