mardi, juin 23, 2015

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Mémé à Palmyre



Mollement enfoncée dans son pouf en damas, Mémé enrage. Un spasme furieux, par intervalle, fait rebondir sa carcasse enburqée. Rien, ni les jappements de son fennec domestique, ni la mélopée irritante de sa petite esclave cuisinière, ne saurait la tirer de sa mauvaise humeur. Et pour cause : Mémé vient de perdre le concours annuel de poésie djihadiste. Un coup à se jeter de suite dans le puits asséché le plus proche.
Vous ne remettez pas Mémé ? Allons, un petit effort de mémoire. Voilà bientôt six mois que Marie-Thérèse, charmante retraitée délaissée par les siens, a rejoint l’Etat islamique ; et elle n’a pas chômé ! Plan de recrutement de jeunes talents, restructuration des fonctions support, pourparlers avec les factions rivales : Marie-Thérèse, devenue Marziyeh al-Jozouni, s’est vite rendue indispensable. Au point que son mentor et époux hésite à lui confier de nouvelles responsabilités : elle apprend vite, mais il semble qu’elle va bientôt phagocyter l’intégralité de sa brigade. Et il ne faudrait pas qu’un tir de drone mal placé vienne priver ses valeureux combattants d’une pièce aussi cruciale dans le dispositif…



Aujourd’hui, Mémé se moque bien de savoir en quelle estime la tiennent les moudjahidins. Ce tas d’incultes ! Au sol, les brouillons épars de son vaste poème de compétition lui rappellent son cuisant échec. Comment en est-elle arrivée là ?
La poésie, en effet, n’est pas une petite affaire chez les djihadistes. Nous avons un peu de peine à nous le représenter : la France, terre de culture pourtant, a un peu baissé sur l’échelle du Beau depuis la mort de René Char et l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de République. Un jeune pleure convulsivement en lisant la mort d’Atala ? On appelle les services sociaux. Quant au mètre… Oui, le mètre, les pieds, je veux dire. On ne les compte plus. Qui compte encore ses pieds dans un hexamètre ? Personne. Le vers libre a tout envahi. Plutôt que les belles césures à l’hémistiche, du blabla pseudo-rythmé, et voilà comment on en vient, en pleine session de baccalauréat, à porter au pinacle la prose fadasse de Laurent Gaudé :
« Je vais mourir seul
Dans ce feu qui me ronge,
Sans épée, ni cheval,
Sans ami, ni bataille,
Et je te demande d'avoir pitié de moi ».



Marie-Thérèse, depuis sa lointaine Syrie, n’a pas grand-chose à faire des émois de l’Alexandre de Gaudé.
« Qu’est-ce que j’en ai à faire, moi, qu’il n’ait ni épée, ni ami, ni followers ! Qu’il s’arrange, ce naze ! Et qu’est-ce que c’est que cette pseudo-rime pathétique cheval-bataille ? »
Si elle s’était permise une telle incongruité dans sa composition en vers monorimiques, Marie-Thérèse aurait probablement été incendiée au lance-flammes. On ne plaisante pas avec ces choses chez Daesh, surtout quand la question portée au concours est celle-ci :
Le calife Al-Baghdadi est-il plutôt semblable à un soleil incandescent ou à un pin tricentenaire ?
Quoi qu’il en soit, Mémé n’a pas dû enflammer les foules avec ses métaphores puisqu’elle s’est fait griller sur le poteau par Soumaya, alias Jessica, ex-esthéticienne du Pian-sur-Garonne, récemment convertie et rimailleuse hors pair. Le désaveu est cuisant.
Pour atténuer son ennui, Marie-Thérèse allume la télévision. Le programme sur les chaînes de l’Etat islamique n’est pas follement diversifié : sourates, allocutions du calife, ça tourne un peu toujours autour des mêmes trucs. Heureusement, la télévision satellitaire rend de fameux services. Ce soir, c’est Stéphane Bern sur France 2.
« C’est qui ce type, Mémé ? » demande la petite esclave.
« C’est le service public, Fatima. Tu ne peux pas comprendre. »



« Dans Secrets d’histoire aujourd’hui, nous allons découvrir le fabuleux destin de la reine Hortense. Fille de l’impératrice Joséphine, mère de Napoléon III, elle est promise à une vie de surprises et de déconvenues, pour le meilleur et pour l’Empire… »
« Dis mémé, la semaine dernière c’était Anne de Bretagne, maintenant la reine Hortense, il ne manquerait plus qu’un numéro sur la canonisation des Romanoff ! Les Français n’ont pas un peu l’impression qu’on se fout de leur gueule à dépenser de l’argent public pour des histoires de têtes couronnées ? »
« Tais-toi, Fatima. »
La sombre vérité, c’est Marie-Thérèse/Marziyeh, pourtant acquise aux valeurs impérissables de l’Etat islamique, conserve une certaine tendresse à l’égard de Stéphane Bern, qui lui a fait découvrir Venise et les coulisses de Vaux-le-Vicomte – infiniment plus, en somme, que ce qu’elle doit à son défunt époux. Et, sous sa burqa en poil de chèvre, elle continue à rêver à Marie-Antoinette et aux fastes de Versailles.
« Autre chose que le califat millénaire… »
« Qu’est-ce que tu dis, mémé ? »
« Euh ? rien. »
« Notre soirée spéciale Les gloires de l’Empire s’achève donc sur cette note funèbre. Français, Belges, Prussiens : pensez à vous réunir dans la fraternité la semaine prochaine pour les commémorations de la bataille de Waterloo, un beau moment d’histoire. Quant à nous, nous nous retrouvons dans quinze jours, avec un surprenant voyage dans le temps, à la cour de Zénobie, reine de Palmyre ! »
Mémé en lâche sa télécommande.
Zénobie.
Reine.
DE PALMYRE.



Herbert Schmalz, Queen Zenobia's last look upon Palmyra

Il y en a donc eu une reine dans ce tas de cailloux ?
Elle n’en aurait pourtant pas juré, à voir les quantités de poussière que soulevait le passage des jeeps pendant la prise de la ville.
Une reine ?
C’est que ça ne sonnait pas mal ! Et s’il y avait un calife… « On n’est pas à une résurrection près, ma grosse ! » s’exclama-t-elle en assénant une claque magistrale dans le dos de la petite esclave.

Trois jours plus tard, Marie-Thérèse n’est toujours pas revenue de son accès d’allégresse. En répondant, sous le pseudonyme de PussycatduDésert, à un fil de commentaires sur Twitter, elle continue à songer à son plan. « Mais à quoi est-ce que tu penses, Mémé, exactement ? », la supplie la petite esclave. Et nous nous demandons avec elle : « Mais à quoi penses-tu, Mémé, exactement ? »
Le plan est simple. Daesh souffre d’un déficit d’image. J’ai bien écrit déficit d’image, au singulier, parce que pour ce qui est de la quantité, nous sommes plutôt surexposés, on mangerait bien autre chose que l’actu Daesh le soir à l’heure de Pujadas. Non, le problème de Daesh, ce n’est pas l’exposition médiatique : c’est ce qu’il en ressort. Avouez-le : si on vous interroge sur Daesh, vous ne songez pas culture, finesse, aristocratie. Ça ne vous évoque pas trop la France, en somme. Et cela, Mémé le sait.



« Je vais donner envie d’Etat islamique, moi ! »
Marie-Thérèse n’a pas eu de mal à convaincre Tariq Abdallah de lui confier les clefs de la citadelle : pour peu qu’elle le laisse s’amuser avec ses 7e et 8e épouses, il n’est pas très regardant avec les sous de la brigade. Une seule contrainte : un rapport complet sur l’impact de l’opération en termes de communication. Et sur ce plan-là, Marie-Thérèse assure.
« Tu comprends, Fatima, » pérore-t-elle en arpentant les ruines de la cité romaine, « on nous prend pour des nullos. Pourtant, il y a de la ressource, chez Daesh ! La poésie, ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Regarde l’interdiction de la musique… eh, fais attention, je crois que tu mets les pieds dans un monsieur… Bien : pourquoi interdire la musique ? Pour faire chier son monde ? Que nenni : l’art, le vrai, éclot dans la contrainte. C’est moi qui te le dis : on ne fait pas des musiciens avec les mômeries officielles du 21 juin. C’est en répétant dans une grotte qu’on devient un génie ! En isolant les parois de sa salle de bain avec du papier à bulles ! »



Fatima acquiesce fiévreusement.
« Et Palmyre ? Tu t’es demandée pourquoi on s’était installés à Palmyre ? Tous ces neuneus occidentaux croient que c’est un nœud de communications vital. Certes, ça n’est pas tout à fait faux : mais est-ce que nous sommes du type à raisonner comme ça ? Non. Notre stratégie, c’est la postérité, pas les petits coups de main minables, une butte par-ci, un fort par-là. Palmyre, c’est la culture, c’est l’Histoire. »
Fatima reprend : « Mémé, tu connais quelque chose à l’histoire de Palmyre ? »
« Ne sois pas insolente, ma fille. Bien sûr que je m’y connais : je lisais le Larousse avant que tu sois née ! Mais rassure-toi : tu n’es pas la seule à être née de la dernière pluie ; c’est pourquoi, dans ma génialité, j’ai prévu… »
« Oui ? »
« D’inviter Stéphane Bern à une émission spéciale ! »
Fatima en lâche son bébé cobra. « L’inviter ? Pour quoi faire ? Mais il ne viendra pas ! »
« Pourquoi ? Fatima, tu te rends compte de l’aura médiatique que ce type peut nous donner ? Quand il s’agit de Daesh, on ne parle que décapitations, pilotes dans des cages, statues assyriennes fracassées à coup de gourdin. C’est partial ! On n’a pas hurlé au saccage culturel à Hiroshima, que je sache. Stéphane Bern, c’est la conscience patrimoniale de la France. Si ce type vient ici, en contrepoint à son émission de la semaine prochaine, c’est comme s’il nous donnait sa bénédiction ! Et tout le monde va suivre ! »



« Tout le monde ? »
« Fatima, tu m’énerves. »
Pour augmenter l’attractivité du lieu, Mémé a dépoussiéré le site. Accès handicapés, buvette sans alcool, signalétique repensée dans le musée : tout est nickel. Sans nul doute, à l’époque où les équipes de Stéphie sont venues filmer à Palmyre, le parcours muséographique ne devait pas être si chatoyant.
« Tu viens, Fatima, que je te fasse visiter ? »
Dès l’entrée, le ton est donné : pour les femmes, c’est burqa, mais les couleurs pastels sont autorisées, c’est plus joli sur les photos. Et un copain de Tariq Abdallah a bien voulu prêter ses chameaux pour la semaine de lancement : plus habituées à porter des mitrailleuses que des enfants de huit ans, les pauvres bêtes sont encore un peu désorientées ; mais très bientôt elles convoieront les visiteurs obèses de leur pas chaloupé. « Mais pas de Saoudiens, hein ! On n’en veut pas, » précise Mémé.
Dans le théâtre romain, c’est son et lumières. Il faut faire oublier l’épisode un peu tumultueux de l’exécution publique ; et pour cela Marie-Thérèse a eu une idée géniale. « Il faut replacer les choses dans le temps long, ma petite. Nous ne sommes pas les premiers à trucider en public. Les Romains le faisaient déjà. Le tout, c’est de le faire avec classe, et avec une vidéo pédagogique en fin de parcours. »
Elle a supervisé elle-même le tournage des séquences documentaires. Dans ces projets, il faut être aux commandes partout.
« Il y aura une animation toutes les deux heures. D’abord reconstitution de combats de gladiateur – j’ai prévu les costumes, c’était une occasion de faire bosser toutes les converties, des feignasses…Puis le clou du spectacle : les exécutions. On fait ça à la romaine, avec un peu de théâtre autour, des folâtreries… Pour faire ça bien il aurait fallu des tigres, mais on n’a pas. Ce sera pour l’année prochaine ! »



Fatima est impressionnée. « Et les gens là-bas, qu’est-ce qu’ils font ? »
« Ils mettent des explosifs dans les temples. »
« Pour quoi faire ? »
« C’est pour les animations. Quand les équipes de télé vont venir, on fera sauter un mur ou deux. Ça ce sont des choses qu’on ne peut pas voir tous les jours ! Chez France 2 ils sont un peu fauchés, ils ne peuvent pas s’offrir de vrais spectacles pyrotechniques. Nous on leur fera gratuitement ! »
« Mais, Mémé, tu ne m’as pas dit comment tu comptais faire venir Stéphane Bern. C’est quelqu’un de très pris, il n’a peut-être pas le temps en 2015. »
Marie-Thérèse s’arrête et darde sur Fatima un regard de feu.
« Qu’est-ce que j’ai dit de bête encore ? »
« Mais voyons, Fatima… il est déjà de notre côté ! »
Et Mémé repart à l’assaut de Palmyre, sa burqa gonflée par le vent, flamboyante héroïne de ce conte épique moderne.






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