dimanche, août 02, 2015

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L’art de perdre son temps



Affres de la civilisation moderne. Le citadin, pris entre les flux contraires de ses activités journalières, n’a plus un moment à lui. Pis encore : l’esprit du temps, loin de l’encourager à se délasser, le pousse à faire toujours plus.
Enfin, j’affirme ça un peu dans le vague : ayant l’habitude, depuis 28 ans maintenant, de prendre chaque été sept semaines de vacances bien tassées, et de remettre à la rentrée les contraintes un peu nazes du type chercher un logement, ranger les valises, faire la vaisselle et compulser mon agenda, je me fonde sur les témoignages de trois personnes et sur la lecture d’un nombre conséquent de statuts Facebook. Tous convergent dans cette direction : pas de temps à perdre, le siècle nous attend.



Aucun doute : quand on habite à Paris, ou dans une commune assimilée type Créteil ou Mitry-Mory, on apprend à compter les minutes. Pas tellement à cause du travail. Non. Parlons un instant des vrais problèmes.

LA LIGNE B DU RER

Satan en personne a dû présider à l’ouverture de cette voie unique vers l’Enfer. Il paraît qu’il existe aux Etats-Unis un Congrès des Optimistes. Je veux bien que ces gens aient une foi inébranlable en la capacité de l’être humain à s’affranchir des limites imposées par son intelligence. Mais qu’ils essayent une semaine de prendre le RER B. Hâte de voir leur tête. Vous n’en aviez pas marre de vous gausser du monde à prétendre que tout allait bien ?



LA VIEILLE DU MONOP’

Un jour de semaine, c’est 17 heures utiles. 17 heures sur lesquelles il faut en caser 9 de travail (en gros, je schématise, ne vous vexez pas), 2,5 de trajet et le petit quart d’heure pour faire réchauffer le plat cuisiné. Très clairement, un détour par la case Monoprix s’impose dans ce planning, pour faire surgir la tambouille du dîner. Pourquoi donc, quand on sait qu’un Monoprix parisien ferme en général à 22h, voire minuit pour le magasin du boulevard Saint Michel, pourquoi les retraitées octogénaires des arrondissements du centre choisissent-elles toujours la tranche horaire 19h-20h pour venir acheter leurs trois boîtes de cassoulet ? POURQUOI ? Il n’y avait pas moyen de se déplacer plus tôt ? Parce que, disons-le tout net : les divertissements dans une queue de Monop’ sont limités. Pendant la Terreur, à en croire Anatole France, c’était plus gai : on fomentait des révoltes, on récoltait des ragots, on s’entr’accusait, bref, c’était vivant. Même pendant l’Occupation, je suis sûre qu’on se racontait des trucs. Maintenant, vous avez beau essayer : rien. Essayez de lancer un sujet sur François Hollande, vous verrez le beau succès. Cecil le lion, à la limite. Et encore. Il faut dire qu’on n’a pas tout compris à cette histoire.



LE COLIS SUSPECT

Le 7 janvier, les attentats manqués, je suis d’accord, ça sent le roussi. Mais de là à sonner le tocsin à chaque fois qu’une touriste espagnole oublie sa trousse de toilettes sur un quai du métro, ça va trop loin. D’abord parce que l’attentat au colis piégé, c’est complètement 90’. Aucun terroriste digne de ce nom n’oserait utiliser un truc aussi ringard. Personnellement, si j’avais l’intention d’anéantir la civilisation française (projet qui m’effleure parfois, notamment quand je tombe sur le show de Nagui depuis un bar de Germigny-des-Prés), je ne sacrifierais pas mon sac, j’infiltrerais la chaîne YouTube d’EnjoyPhenix. Frappons là où ça fait mal, dans nos vrais talents.
Je me suis permis ce petit excursus pour en venir à l’objet principal de ce discours, à savoir l’usage du temps. J’avoue ne pas très bien me reconnaître dans le portrait de la femme moderne telle que nous l’infligent les magazines de mode, les pubs du métro et les portraits de quadras du cinéma français ; mais c’est peut­-être que je ne suis ni cadre supérieur, ni mère de triplés, ni accro au yoga, et qu’il me reste donc pas mal de temps, la journée de travail achevée, pour lire des bouquins stupides ou traînasser dans des bistrots. N’empêche : je culpabilise. Mon existence est-elle bien utile ? Peut-être devrais-je trouver de gens à aller récupérer à leur cours d’aquabiking ? Je me tâte.


Saleté de chat

Ou peut-être devrais-je tout simplement considérer que perdre son temps est la meilleure façon de l’utiliser.
Par perdre son temps, je n’entends pas regarder D8. Non.
Je veux dire perdre son temps façon moine, le donner à Dieu, ou à qui en veut.
D’où le poids extrême de cette découverte que j’ai faite la semaine dernière dans la zone boutique du château de Guédelon : le COLORIAGE DE MANDALAS.
Allez chercher un truc plus inutile.
Petit point tout de même sur le mandala, tout le monde ne lit pas la presse bobo.



Le mandala est une figure sphérique contenant des motifs répétitifs et colorés. Le moine tibétain, sur ses heures perdues, le construit en sable, puis l’efface. Voilà, gratuitement. Le mandala, donc, est une certes de métaphore de la vanité de toutes choses. Bien.
Colorier un mandala consiste à prendre un mandala en papier et à le colorier. Pour quoi faire ? Rien.
C’en est sublime.

Le mandala ne présente aucune utilité particulière. Colorier le mandala permet par contre d’échapper à toutes sortes de besognes pénibles : discuter dans le bus, lire Le Figaro, ranger les trucs qui traînent par terre. Personne n’osera vous déranger si vous coloriez un mandala, on aurait peur de déchaîner le moine hargneux qui est en vous. Et pendant que vous usez vos mines rose et bleue sur la feuille imprimée, vous pouvez songer à en toute sérénité à la vacuité de votre existence. Sans culpabiliser.


L'horreur à la portée de tous

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