samedi, août 15, 2015

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Portraits albanais : plongée au cœur d’un pays introuvable



Il est des pays secrets, aimables, non pas hostiles, mais peu ouverts au voyageur étranger qui ne sait pas toujours soulever comme il le faut le voile épais couvrant ses beautés cachées. C’est le cas de l’Albanie, terre solitaire des aigles, coincée entre les Cimes maudites et l’Adriatique.
Le premier problème de l’Albanie est sa localisation. Essayez de situer comme ça, à froid, l’Albanie sur une carte vierge. Il y a dans le coin toute une petite friture de trucs que personne ne sait nommer et qui se bataillent, le Kosovo, la Macédoine, le Monténégro, la Croatie qui fait un peu plus sérieux depuis qu’elle est devenue le front pionner de l’aventure en Europe.
« Où est-ce que tu passes tes vacances ? 
-          En Croatie.
-          Tu n’as pas peur ? Il paraît que c’est un peu chaud là-bas, avec les euh… autres.
-          Non, je gère, j’ai tout réservé sur booking. »
Le Monténégro, par contre, souffre d’un défaut de crédibilité. Voici un pays dont la capitale compte moins d’habitants que le nombre annuel de passagers transportés par sa compagnie nationale. Dur.
L’Albanie a une image plus définie à l’international, grâce à Enver Hoxha, Ismail Kadaré et à la mafia. Mais beaucoup de questions taraudent le voyageur à son arrivée à Tirana. La plus lancinante : comment prononce-t-on la séquence –xh- ?
Grâce au Petit Futé Albanie, nous trouvons rapidement une solution à ce problème, qui n’en est d’ailleurs pas un, puisque les Albanais ne nous laissent jamais nous embarquer dans le projet hasardeux consistant à prononcer un mot. Il reste, au détour de rencontres toujours inoubliables, à comprendre l’essentiel : qu’est-ce qu’être Albanais ?
D’après Kadaré, c’est simple : les Albanais sont un peuple autochtone, qui taclent tous leurs voisins au jeu de l’antériorité. On ne parle même pas des Slaves, qui sont arrivés en bataille au début du Moyen-Âge. On parle des Grecs. Le pitch du Dossier H. est intégralement appuyé sur l’hypothèse que l’albanais est une langue nettement plus ancienne que le grec, et que Homère, par voie de conséquence, aurait pillé l’œuvre orale des rhapsodes albanais pour écrire son truc en deux tomes. Voici qui change nettement notre perspective sur l’histoire mondiale.


Quelqu'un prend encore ce type au sérieux?

Sans prendre parti dans ce débat qui dépasse nos frêles caboches, il faut admettre que les Albanais sont très autochtones et qu’on ne peut les confondre avec personne d’autre. D’après François Maspero, qui a voyagé quinze jours dans la région dans les années 90, et qui connaît donc très bien la question, ils sont indéchiffrables : regard tourné vers l’intérieur, allure sombre et martiale, ils ne s’abaisseront jamais à répondre directement à votre demande. Vingt ans plus tard, ils ont bien changé. Ou alors c’est ce que nous n’avons pas rencontré les bons Albanais. Ou que, comme nous ne le craignions, nous nous sommes trompés de pays. Je ne sais pas.
Le fait est que nos Albanais n’étaient pas du tout indéchiffrables et nous ont même donné d’innombrables clefs pour comprendre ce pays.

Point 1 : l’Albanais est jovial
Loin de son image de montagnard fiévreux, héritée des guerres balkaniques de 1912, l’Albanais ne trimballe par toujours une pétoire avec lui et ne passe pas son temps à trucider ses voisins pour de louches histoires de vol de biquette.
Enfin, pas tout le temps.


Skanderbeg, un type simple

Il est vrai que la vendetta, joyeuse survivance des temps ottomans, n’a pas totalement disparu, et que certaines familles, sous le coup d’embrouilles remontant aux années 30, continuent à vivre cloîtrées dans la crainte que les membres masculins de leur famille ne soient systématiquement abattus.


Mais il ne faut pas juger tous les Albanais à cette aune, et de toute façon, Kadaré l’a bien dit, la vendetta est une idée sournoise des Turcs qui l’ont instillée en Albanie pour miner la cohésion sociale de ce petit peuple fier et casse-pieds. Voilà. Donc pas leur faute.
Bledi, en tout cas, n’est pas visé par la vendetta, ou alors c’est un vrai trompe-la-mort, puisque nous le rencontrons en train de siphonner sa quatrième bière Korça dans un café derrière le bâtiment austère du ministère du Tourisme à Tirana.  Le lieu, une ancienne taverne du 19e siècle abritée par une treille de raisins mûrs, est charmant. Bledi le sait : tous les jours, à heure fixe, il vient se pochetronner avec ses collègues.
« Ici, les fonctionnaires font la journée continue et finissent à 15h. Et moi, à partir de 15h, je suis ici ! Mais ça ne m’empêche pas d’écrire des articles dans la presse nationale sur mon temps de loisir ! »
(Ah.)
Bledi est une mine d’informations sur l’âme des Albanais et sur le cœur de leur identité nationale.
« Quels sont les principaux prénoms albanais ?
-          Ici, on peut s’appeler n’importe comment. Bledi, comme moi. Ou Tatiana. Ou Giorgos [>>>Il y a une minorité grecque.] Ou Reshat. [>>>Il y a des musulmans.] Ou Brasiliana.
-          ?
-          À cause du foot ! N’importe quoi, je vous dis. »
Bledi est très au point sur les dynamiques politiques à l’œuvre à Tirana : la preuve, il est journaliste. C’est simple :
« Personne n’a aucune conviction. Socialistes, communistes, démocrates : tout ce qu’ils veulent, c’est servir leur intérêt. Et nous, les journalistes, on écrit ce qui leur fait plaisir. C’est facile ! »
Enfin, Bledi est un être protéiforme qu’on ne saurait ranger dans une case. Il refuse d’ailleurs la norme hétérocentrée :
« I’m non straight, I’m not gay, I’m Albanian ! »
Message reçu.

Point 2 : l’Albanais sait se fixer des objectifs
Un micro pays, une industrialisation en rade, 60% des emplois dans le secteur primaire : on pourrait se dire que les Albanais ont du mouron à se faire. Que nenni : quand il faut se mettre à l’ouvrage, ils y vont, et le paysage albanais porte les stigmates de ces tentatives d’aménagement.
Au début du 20e siècle, les villes albanaises ressemblent à des hameaux bourguignons, et le seul dentiste du pays exerce à Shköder après une formation express chez les Turcs. Il est temps de faire quelque chose : heureusement, Enver Hoxha (-dja-), leader génial, a compris qu’une croissance solide reposait sur une politique de travaux publics efficace. Au boulot donc : en 40 ans, le pays se retrouve couvert de 700 000 bunkers individuels. Chaque Albanais mâle peut y trouver refuge en cas d’attaque. Les bunkers géants (format F3) sont réservés au commandement.


Monument aux héros communistes à Ersekë

Dans le même esprit, Hoxha fait araser les montagnes albanaises (il y en a trop) et y a aménage toutes sortes de petites terrasses, comme pour préparer l’implantation de la riziculture. À l’heure actuelle, pas de riz, mais cela met délicieusement en valeur les bunkers.



Point 3 : l’Albanais trouve toujours une solution à tout
Vous débarquez hagard et assoiffé après une course épique dans les montagnes de Gjirokastër, et tentez d’entrer dans l’église byzantine du coin : pas moyen, elle est fermée. Pas d’inquiétude, vous ne resterez pas longtemps en rade : quelqu’un vous a vu, et viendra vous aider.
À Kosina, bourgade de 300 âmes, la boss est Zelda, ex-infirmière reconvertie dans l’animation municipale. Elle connaît tout le monde, sa fille vit à trois pas, et surtout, elle sait où est la clef. Mais pour en bénéficier, il va falloir se faire malaxer dans tous les sens : Zelda s’inquiète de savoir si nous avons assez mangé, si nous sommes bien en forme, et ce que nous attendons pour faire des enfants. Une femme de bon sens.


Zelda devant sa maison à Kosinë

Comme Zelda, Kastriot est un malin. Il nous escorte pendant les quatre kilomètres qui séparent le village de Labovë et Kruqit de notre voiture, Kickass, une petite citadine merdique équipée d’un moteur de tondeuse, que nous avons abandonnée dans un virage. Kastriot ne parle ni français, ni italien, ni allemand, ni anglais, ni grec, mais il n’abandonne pas son projet : élaborer, à notre intention, un bilan détaillé concernant l’état de la flore dans la région.
« Lule ? s’exclame-t-il devant un prunier.
-          - Hein ?
-          - Lule ?
Il pointe frénétiquement l’arbre.
-        -  Euh… prune…
Fort de ce succès, il nous fait citer, dans le désordre, la noix, la montre, la chèvre, la voiture, l’âne, le cornouiller et la genièvre avant que nous arrivions en vue de Kickass. Ce qu’il fera de ce vocabulaire, je ne le sais, la syntaxe étant ce qui se sépare la liste de courses de la belle prose, mais il est certainement sur la bonne voie.

Comme on le voit, il y a dans ce petit pays bien des ressources insoupçonnées. Ma voisine, qui compulse le bouquin, me le confirme à l’instant :
« Ah bon, même Attali est albanais ?
-          - Brouabrouabroua.
-          - Qu’est-ce que tu dis ?
-          - Enlève tes boules Quiès, crétine !
-          - Qu’est-ce qu’il a, Attali ?
-          - MEHMET ALI !
-          - Albanais ?
-         -  Oui.
-          - Super.






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