dimanche, octobre 04, 2015

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Dissensus familial



Il est 16 heures, il fait chaud, la place est bourdonnante de monde : comme d’ordinaire en saison, Amboise est une destination courue. La terrasse du glacier Machin ne désemplit pas. Attablés nonchalamment, nous tentons de poster sur Instagram d’émouvantes photos de chats. Malheureusement, la 3G est pourrie.
« Tirons-nous de cette ville, s’il n’y a pas moyen de publier mes photos je ne vois pas l’intérêt de rester ici ! »
C’est le moment que choisit la famille Martin pour s’installer à la table voisine de la nôtre.
Je dis Martin comme j’aurais dit autre chose, ils peuvent bien s’appeler Ernest ou Eglantine, mais là n’est pas notre propos. Les Martin, d’ailleurs, ne prennent pas le temps de me décliner leur identité.
Et Instagram, de toute façon, ne marche toujours pas. La faute, probablement, aux murs épais du château de François Ier, qui forment un rempart infranchissable pour les pauvres ondes électromagnétiques.
Monsieur Martin veut faire plaisir à sa petite troupe, et annonce une tournée de gâteaux. « Allons-y, prenez ce que vous voulez ! C’est samedi. »

Une petite scène a priori anodine.



Pourtant, Géraldine, son aînée, ne l’entend pas de cette oreille.
Elle ne va pas s’en laisser conter.
Avachie sur sa chaise de bar, le visage renfrognée, elle toise les badauds de la place du château l’air vaguement dégoûtée. Le week-end avec les parents ? Une corvée. Alors quand il fait beau, c’est pire. Il faut se taper des vieilles pierres, et la conversation de la vieille baderne. À sa place, n’importe qui aurait envie de se pendre.
Géraldine s’emmerde, et elle compte bien le faire savoir. Sa mère tente pourtant de l’égayer :
« Qu’est-ce que tu prends, ma puce ? Je te conseille la coupe Marguerite de Navarre, il y a du chocolat comme tu aimes, et tu pourras me donner ta chantilly. Moi je vais prendre un baba au rhum, je te ferai goûter ! »
Les blagues du beauf sur ses collègues sont déjà à gerber, mais les tentatives de Maman pour créer de la connivence mère-fille sont vraiment ce qu’il y a de plus pathétique dans ces week-ends familiaux passés à arpenter les coins perdus de l’Indre-et-Loire. Géraldine sent qu’elle va craquer.
« Alors, ma biche, tu trouves quelque chose qui te plaît ? Tu veux qu’on partage ? »
Géraldine laisse échapper un reniflement moqueur. Maman, hélas, n’est pas équipée du logiciel de traduction adéquat.
« Je n’ai pas compris. Tu veux quoi ? Regarde, ma puce ! »
« Grourrronch. »
« Ah ah, regarde ta fille qui communique ! »
Le beauf a tenté de reprendre la situation en main. Géraldine lui darde un regard vengeur.
« Prends ce que tu veux, hein. »
« JE PEUX EN CASER UNE ? »



Géraldine s’est levée brutalement, au risque de faire valdinguer la table avec le câble de ses écouteurs. Juliette, sa petite sœur, la dévisage yeux écarquillées. Qu’est-ce qui peut donc traverser la tête de cette grande bringue ?
« Mais enfin, chérie, dis-nous ! »
« Je ne peux jamais dire ce que je veux ! Vous essayez toujours de m’imposer ce que vous voulez ! »
Géraldine va s’asseoir à côté de son père. Juliette, dans l’émotion, oublie de commander. Papa Martin raconte une anecdote.
« … eh là, c’est vrai que je l’ai compris. Gérer tous ces gamins, c’est vraiment pas une sinécure… Déjà, quand c’est les nôtres… Bon, on les aime parce que c’est les nôtres, mais bon… Alors lui, tu penses, même pas attaché… »
Le baba au rhum de Maman arrive, couvert d’un dôme de chantilly façon cumulonimbus en dérive. Géraldine instantanément fourre son index dans la crème.
« Enfin, ma puce, tu aurais pu me demander ! »
« RRouaaagrouach ! »
Juliette, un peu désemparée, glisse des regards vers notre table. Il faut dire que depuis dix minutes, j’essaie de me faire un chignon 1900 avec un stylo à bille. Quelques secondes, nous nous fixons. Unies, l’une et l’autre, par que ce soulagement commun de n’avoir pas treize ans.



Papa Martin a fini sa gaufre au sirop d’érable.
« Allez, les enfants, on retourne à la voiture ! »
« Grouak ! »
Géraldine file en tête. Déjà qu’elle va se payer les profs relous de main, ce n’est pas la peine d’écouter la logorrhée du paternel en plus.
Pendant dix-huit secondes, nous profitons du calme royal qui s’est établi place du château (calme qui sera bientôt rompu, on s’en doute, par l’arrivée d’une rombière américaine en short).
« Ces jeunes », persiflè-je. « Vraiment dégénérés. Ce n’est pas eux qui vont prendre la relève ! »

Et je retourne à mon Instagram.  

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