samedi, février 13, 2016

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La tradition, c’est bon pour la peau



Dans la vie, il y a les bons jours. C’est-à-dire ceux où mon fil d’actu Facebook ne contient que des infos intéressantes : Emmanuel Cosse est au gouvernement, une fille inconnue a tourné un clip avec Booba, un chat est devenu super ami avec un lynx [1].
Et puis ceux où rien ne va, parce que je vois successivement passer des titres débiles qui me donnent envie de me jeter sous les roues d’un Vélib’. C’est grosso modo ce qui s’est passé (sans l’étape Vélib’, mais je n’y peux rien, ils sont trop lents) quand j’ai lu successivement une brève de Courrier International sur la Hijarbie (what ?) et un article de société, paru sur Slate, consacré à la dure vie des trentenaires qui doivent claquer leur salaire mensuel en mariages, EVJF etc au bénéfice de leurs amis d’enfance.
A priori, aucun rapport. Mais c’est sans compter sur le mauvais esprit inépuisable que j’aime déverser sur ces pages !
La Hijarbie est une invention d’une étudiante nigériane qui a remarqué que les modèles courants de Barbie ne sont pas voilés. Je veux dire qu’ils ne portent pas le foulard islamique. Effectivement, c’est assez juste, mais Barbie ne porte pas non plus de tenue de pompier et d’ailleurs, gros scoop, Barbie n’a pas de sentiments parce que Barbie n’est pas une vraie personne, donc dans l’hypothèse où elle porterait le foulard islamique, on pourrait assez légitimement supposer qu’elle ne l’a pas décidé librement. Mais bon, peu importe : notre étudiante nigériane a vu sur TF1 que Mattel s’ouvrait à la diversité et faisait des Barbie rondes, basanées et globalement un peu pas pareilles que d’habitude, et elle s’est dit que sa communauté de valeurs n’était pas représentée dans tout ça et qu’il fallait coller un fichu à Barbie. Ce qu’elle a fait et vu qu’en 2016, quand on a une idée innovante on la poste sur Instagram, Hijarbie est devenue une star et surtout, un immense symbole. Parce qu’enfin, il existe une poupée « pudique, à laquelle les petites filles musulmanes peuvent s’identifier. »



Tiens, Dolce et Gabbana s'est aussi mis à la Hijarbie. Les bonnes idées sont dans l'air du temps !

Comme j’ai lu cette info entre une et deux heures du matin, j’ai dû passer ma nervosité sur ce que j’avais sous la main et le mur de gauche porte encore les stigmates de mes marques de griffes. Heureusement, il y a Internet pour se défouler, c’est mieux qu’une porte ou pire, le chat.
Pour tout dire, l’initiative de cette jeune personne me paraît d’une débilité insondable. Je comprends qu’on soit ultra réactionnaire et qu’on juge, en étant une femme soi-même, et qui plus est, une femme qui fait des études, qu’il est bon d’être « pudique », qu’être pudique consiste à s’enrouler la tête dans un mètre de tissu et que toutes les femmes qui sortent de ce système sont juste des connes bonnes à être caillassées. C’est un point de vue qui se défend. Surtout, les gens ont le droit de dire ce qu’ils pensent et d’écrire ce qu’ils disent, c’est un droit fondamental (enfin, au Nigéria, je n’en sais rien, j’ai cru comprendre qu’ils avaient d’autres enjeux en ce moment). Et puis, ça fait du bien d’avoir des gens avec qui se colleter, sans quoi on serait entre nous tout le temps et on s’emmerderait un peu.




Mais tant qu’à être réactionnaire et à sanctuariser le corps féminin, autant le faire avec les moyens LOCAUX ! Notre copine a bien dû saisir à un moment de sa démarche que la poupée Barbie était précisément l’incarnation de la vision occidentale de l’aliénation féminine : au lieu d’être enturbannée, elle est filiforme, blondasse, a des gros seins et un air bête. En plus, elle s’est imposée à la moitié de la planète comme idéal à atteindre et a désespéré des générations de femmes qui, peut-être, avaient un air bête mais n’avaient pas de gros seins. La démarche récente consistant à ouvrir le formatage à la diversité est évidemment une stratégie marketing visant à vendre davantage de poupées neuneus à davantage de petites filles issues de pays qui, il y a cinquante ans, ne constituaient pas des marchés potentiels. Même si la poupée Barbie était unijambiste ou zozotait, je n’en déduirais pas pour autant qu’elle contribue à l’émancipation de qui que ce soit ou qu’elle a le potentiel de mobiliser les foules pour la libération des femmes.




Notre amie nigériane, désireuse de permettre aux petites filles pudiques de s’identifier à un idéal positif, a donc choisi la Barbie. Bien bien. Il n’y avait pas un truc local un peu plus sympa ? Une petite poupée produite par un artisan écolo ? Non ? Il a absolument fallu choisir cet ignoble truc en plastique qui s’écoule à des millions d’exemplaires et qui a la même tête de nouillasse, hijab ou pas, aux quatre coins de la planète ? Ben oui.
C’est tout le paradoxe de la démarche : on veut faire du traditionnel avec l’objet iconique de la modernité consumériste et on vante les bienfaits du mode de vie islamique avec le jouet qui en représente l’exact opposé. Soit cette fille est carrément sadique (« À défaut d’enturbanner la blondasse en vrai, je le fais sur une poupée qui lui ressemble ! »), soit elle n’a rien compris. Je ne sais pas si une quelconque petite fille s’est identifiée à son truc, mais il est surtout clair qu’elle déniché un nouveau segment pour le marketing de Mattel.




Barbie, au service des femmes depuis 60 ans.

Et c’est là que j’en viens aux trentenaires fauchés. Enfin, fauchés, tout est relatif : l’article s’adresse aux jeunes urbains actifs (j’allais écrire « en situation d’emploi », mais je crois qu’il faut se calmer avec la novlangue) qui lisent Slate, autant dire que Jojo de Maubeuge n’est pas très concerné. Il paraît que notre vie est très dure – j’écris délibérément « notre », parce que la journaliste fête ses 30 ans cette année, ce qui est aussi mon cas, et j’en déduis que le cauchemar qu’elle décrit devrait bientôt me concerner aussi – car nos amis se marient, font des gosses etc et que tout ça coûte des SOUS. Oui, c’est juste. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je ne me marie pas et que je ne fais pas de gosse, déjà parce que j’ai horreur de ça, mais aussi parce que je suis assez occupée à payer mes charges sociales et à absorber les hausses d’impôts pour ne pas en rajouter. Toutefois, la perspective de payer le voyage à Zanzibar de jeunes gens énamourés ne m’effraie pas plus que cela, parce que personne n’a jamais eu l’idée de me solliciter avec un projet de ce type et qu’une des vertus que la société libre et démocratique où nous vivons nous permet de pratiquer est précisément l’ESPRIT CRITIQUE.
-         -  Je pars en voyage de noces à Zanzibar, tu contribues ?
-          - Non.
-          - Je veux m’offrir une journée spa-cours de Pilates avec un pro venu des States, tu finances ?
-          - Non.
Voilà, fin de l’histoire : je gère mon tiers provisionnel. Surtout, j’ai assisté aujourd’hui à une formation sur les aumôneries pénitentiaires et les atermoiements existentiels de jeunes personnes qui se demandent comment financer l’EVJF de Jeanne-Micheline me laissent réellement de marbre.




L'EVJF en Angleterre, par Dougie Wallace

Fort heureusement, au terme de cette lecture déprimante, un éclair d’intelligence : l’article renvoie vers l’analyse d’un sociologue qui constate que nous (toujours ce « nous » agaçant) sommes une génération en mal de ritualité et de tradition. Je cite :
« Si dans les années 1970, certains jeunes, cédant à la pression parentale, se rendaient à la mairie en jeans troués – signe de provocation à l'égard de l'institution ou façon de la tourner en dérision–, aujourd'hui, les futurs conjoints font de leur union une grande fête accompagnée de comportements somptuaires. La mariée sera vêtue de blanc, au centre d'un groupe de plus d'une centaine d'invités, amis et parents ; les festivités, soigneusement préparées des mois à l'avance, s'étaleront sur un long week-end. La fête devra être "réussie" et son souvenir éternel sera conservé en photo, vidéo, mis en image sur le net. Et l'on invoquera la tradition, toujours fantasmée, pour espérer ancrer l'engagement dans la durée d'un temps immémorial. »
Eh oui ! J’en étais restée aux années 70 et à l’idée que le mariage était surtout associé à des centaines d’années d’autorisation du viol conjugal. Pas glamour glamour. Mais nous sommes de grands romantiques ! 10 années de Meetic et de coups d’un soir nous ont fait prendre conscience de la vraie, de la seule grande valeur de ce siècle :
LE COUPLE.




Et de préférence le couple légitime et inséré socialement, qui claque 10 000€ en traiteur et en photographe.
À vrai dire, la partie qui retient le plus mon attention est la dernière : la tradition fantasmée. Le mariage en blanc, c’est comme Maman, comme grand-maman et comme la femme de Clovis, probablement. Sauf que non, en fait. Là aussi, c’est du marketing. Et globalement, ces fêtes qui nous coûtent si cher, c’est aussi du marketing. En toute franchise, je doute un peu que nos arrière-grands-parents, qui n’étaient pas tous administrateurs coloniaux et capitaines d’industrie, aient pris de gaieté de cœur la décision de claquer le revenu de trois années au début de leur vie en ménage pour avoir le plaisir de poster des photos sur le Facebook de l’époque. Ces pratiques pseudo-traditionnelles ne reflètent que notre capacité financière accrue (voilà au moins des gens qui ne pleurnichent pas trop sur la crise) et notre besoin de ritualité individualiste. Ce n’est pas la famille que l’on célèbre en se mariant à grands frais, ni même l’ordre social. C’est soi-même.
Mais l’avantage, c’est que c’est un produit qui se vend bien.





[1] Attention, article politique : « un chat, un lynx : ils s’aiment, et ils n’ont pas honte de le montrer ».

1 commentaire:

  1. Je ne savais pas qu'avoir un "air bête" te faisait ressembler à Barbie. Il y a donc plus de Barbie que je ne le pensais parmi nous !

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