lundi, mars 07, 2016

Filled Under: , , , , ,

« Ma vie est comme un prunier »



Qui n’a jamais perdu son temps à entrer des recherches ineptes dans Google ? La première d’entre elles étant, évidemment, de googler son propre nom dans le vague espoir de découvrir qu’on est devenu une star à son insu ou que des inconnus se répandent en louanges sur notre compte dans des forums.
Comme ça débouche rarement sur quoi que ce soit, on entre aussi des associations de mots fantaisistes, du type « coloc pas chère Paris » ou « réparer bug PC vite ». Ou bien, dans un accès de mélancolie à 3h du matin, on confie au moteur de recherche ses petits doutes existentiels :
« tristesse pourquoi ? »
« boulot cool recherche »
« combien de semaines congés payés nouvelle-zélande »
« encombrants mairie de paris »
C’est ainsi qu’on peut se lancer, dans Google Images, dans l’aventure fascinante des mots-clefs « zen au travail ». Comme vous l’imaginez, le résultat est complètement con. Il n’y a même pas besoin d’aller regarder : l’image qui sort en premier est celle-ci.



Comme si, très naturellement, l’idée de la zénitude au travail devait convoquer immédiatement celle d’une working girl hystérique tentant maladroitement de camoufler son envie de mourir en prenant des pauses shivaïtes.  D’ailleurs, aucune banque de photos ne se hasarde à représenter un DAF mâle dans une telle position. Ils ne font peut-être pas de yoga sur leur lieu de travail. Ou alors ils ne sont pas confrontés au stress. Enfin, en tout cas, la problématique du zen au boulot a l’air d’être essentiellement féminine.
Si l’on résume, le problème du cadre moyen en France est donc bien de devoir se démultiplier en permanence, pour répondre à Jeanine, à ses mails, à la déléguée syndicale qui gueule parce qu’on supprime la subvention du RIE, au client qui veut faire un call dans 35 minutes etc. Et tout ceci crée de la souffrance, parce que, comme tout être humain qui se respecte, le cadre veut affronter chaque tâche séparément et avec sérénité.



Nous retrouvons ce beau principe dans le dessin d’illustration suivant, qui reprend l’idée selon laquelle la recherche du zen concerne une certaine catégorie d’individus, à savoir les femmes, et en leur sein, uniquement les femmes trentenaires sur-diplômées free-lances/cadres autonomes à 80%, qui élèvent leur enfant dans un loft parquet bois naturel de 130 m². (Et qui travaillent par terre, ce qui fait que leurs problèmes de stress vont rapidement être remplacés par des problèmes de dos.)
Comme on le voit, cette dame parvient à jongler entre ses diverses obligations sociales (être une femme/être une mère/être successful/être soi-même) grâce à ses capacités de concentration et à ses coussins.
Enfin, le zen au travail, toujours selon Google Images, ce n’est pas de promouvoir sa petite gueule en évitant d’être stressé, c’est aussi partager des moments sympas et conviviaux avec ses collègues, par exemple en faisant de la méditation assis sur des tables, parce que le département Evénements a piqué les coussins de relaxation pour le client hong-kongais qui venait acheter des Airbus.



Tout ceci donne bien envie d’aller travailler, mais, hélas, n’a pas grand-chose à voir avec le zen. D’ailleurs, il est à craindre que le zen n’a pas grand-chose à voir avec le zen, c’est-à-dire que les moines bouddhistes qui pratiquent la chose à longueur de journée ne se reconnaîtraient pas dans l’image d’illustration de la dame qui jongle son ordi, ses Louboutin et ses cailloux décoratifs.
Sur Arte, le grand prêtre Miyazaki remet les pendules à l’heure. Gaillard à 104 ans, notre ami dirige le monastère de Eiheiji, au Japon et sa conception de la vie zen ne consiste pas précisément à « prendre du temps pour lui » ou à « lâcher prise ». C’est même plutôt le contraire. 



Levé à 3 h 30, Miyazaki trottine jusqu’à la salle de méditation où il réveille à coup de carillon tous les petits jeunes venus en stage au monastère. Il se plonge instantanément en méditation, pendant que les apprentis, encore mal réveillés, sont bourrés de coups de bambous par des cerbères. L’après-midi, le grand-prêtre Miyazaki, loin de filer à sa séance de sauna-cérémonie du thé, recopie pour la 8 000e fois le sutra du cœur, que son assistant s’empressera de serrer dans un coffret spécial entre des feuilles de riz.



Le journaliste a fait appel à un écrivain japonais pour interroger Miyazaki sur sa vision de la vie. « Qu’est-ce donc que le zen ? » lui demande-t-il. « C’est bien ranger ses chaussons. »
Il faut comprendre aussi que passé un certain âge, ce genre de considérations peut prendre une importance insoupçonnée. Mais pas seulement : « Nul ne peut avoir l’esprit ordonné si son environnement n’est pas ordonné. »


Noter les chaussons bien rangés.

Suivent trois minutes d’images de jeunes prêtres récurant les vitres ou polissant des casseroles. Miyazaki en voix off : « Le moindre geste peut être pénétré par le zen, devenir du zen. Ce que vous mangez devient zen. »
Petite précision utile : les cuisines du monastère d’Eiheiji ne servent pas précisément les festins de Sardanapale, donc le zen va surtout pénétrer une petite salade d’algues sans sel. Pas grave : tout est dans le regard.
Revenons sur cette histoire de chaussons, tout de même. « Le zen, c’est d’être droit. Tête droite, cœur droit. C’est en étant droit que l’homme s’éduque et échappe aux désirs. »
Mais alors, la fille aux Louboutin s’est complètement trompée de cible ! Les chaussures, l’ordi, la cuisine équipée, tout cela l’éloigne du sens de la vie, qui n’est pas elle, ou son plaisir, mais donc, on l’a compris, l’effacement de soi.
Très logiquement, les cadres qui méditent sur le bureau de la salle Neptune sont aussi un peu à côté de la plaque, puisque le travail, de toute évidence, les éloignent de ce même objectif.


Internet + relations de travail = drame


Pour terminer, Miyazaki se confie sur la place qu’occupe la nature dans sa vie. Les randos, les balades à cheval, la plongée sous-marine ? Que nenni. « La nature est parfaite parce qu’elle ne fait rien pour être rétribuée. Elle pousse, elle germe, elle se reproduit, et elle part quand elle doit partir. Elle ne cherche pas à être belle pour quelqu’un d’autre. Nous devons être comme elle. » (Aïe, les Louboutin) D’ailleurs, le jour de ses 104 ans, le grand prêtre Miyazaki a récité un poème de style chinois où il comparait sa vie à un prunier.

Et puis il l’a calligraphié 458 fois.


0 commentaire:

Enregistrer un commentaire