mardi, septembre 20, 2016

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En visite chez les sikhs






Comme nous le savons tous, hormis ceux qui ont passé les cinq dernières années terrés dans un tunnel d’autoroute dans l’Ardèche, la question des religions et, plus largement, du rapport entre les religions et l’état de civilisation a pris en France un tour légèrement épineux. Sans vouloir incriminer qui que ce soit, il semblerait que ces regains de polémiques ne soient pas dus, pour une fois, aux fantaisies de nos amis les curés, mais bien à une religion jeune et pleine de dynamisme, récemment implantée sur le territoire national, et pleine de controverses toutes neuves, j’ai nommé : l’islam.
Note de service : les étudiants en sciences religieuses remarqueront dans ce post de blog toutes sortes d’approximations. C’EST FAIT EXPRES. C’est un post de blog, pas une thèse de troisième cycle. SI VOUS AVEZ ENVIE DE PINAILLER, PASSEZ VOTRE CHEMIN.
L’islam, tout neuf et fringuant qu’il est, nous a déjà permis ces trente-cinq dernières années de retrouver ce sens bien français de la pointe et de l’estocade :
-          « Ma foi, mon ami, n’est-ce point un hidjab que tu portes sur la tête ?
-          Du tout, Monsieur, c’est une casquette de baseball.
-          N’importe, mon cher : la République se vit à crâne découvert. »
Et le fait est que l’actualité, récente et moins récente, nous a donné matière à alimenter de nombreux déjeuners familiaux. Les errements de l’islam de France (burkini, créationnisme, mosquées en kit) ont savamment rallumé dans notre pays la flamme de l’évangélisation laïque, que nous croyions éteinte : plus de nuées à dissiper dans le ciel ! plus de femmes émotives évanouies au passage des processions ! Il faut en convenir : sans calotte, la France s’ennuyait un peu. C’est bien une astuce dont nous devons être reconnaissants aux salafs : grâce à eux, nous savons désormais avec certitude ce qu’est l’élégance française.



Pendant que l’islam s’exerce à paraître antipathique, les religions qui ne font pas parler d’elles travaillent, discrètement, leur rôle d’acolytes. Il est notable qu’en France, le ressentiment à l’égard des religions n’est pas si déterminé qu’il veut le faire croire, sans quoi, probablement le vote de droite aurait disparu avec les idoles qui l’ont suscité. La religion qui attire durablement la haine populaire, c’est à vrai dire celle qui se veut hégémonique, qui dicte au commun ce qu’il doit croire et qui il doit vénérer. Celle qui se contente de psalmodier au fond d’un garage paraît, au fond, très pittoresque.
Ce petit axiome que je viens de pondre me paraît efficace, puisqu’on constate :
     - que l’hégémonie musulmane (= tentative d’imposer une visibilité religieuse dans la rue) est l’objet de toutes les fureurs,
-       -   que la méditation bouddhiste (= tentative d’imposer une visibilité religieuse dans les salles de sport) séduit jusqu’aux chefs scouts.
C’est bien le signe de quelque chose.
Nous noterons au passage (et ce n’est pas moins qui le dit, mais Raphaël Liogier, chercheur aixois habitué des plateaux télé) qu’une polarité fascinante s’est établie au passage entre l’islam et le bouddhisme. Pourquoi ces deux-là, ma foi ?
·         Islam : religion (en passe de devenir) majoritaire, hégémonique, mais malgré tout allogène, peuplée de rites barbares, opprime les femmes, style vestimentaire naze ; quand elle fait des convertis, c’est qu’ils sont fous ou djihadistes ;
·         Bouddhisme : religion de convertis, mais sympas (cadres supérieur blanc-he-s), ou bien d’Asiatiques mignons tout plein qui mettent des fleurs fraîches sur un gros Bouddha dans leur fast-food, pas vraiment une religion en fait, plutôt une philosophie/art de vivre, et ça fait un bien fou aux enfants, depuis qu’ils font de la méditation en temps périscolaire ils ne gueulent plus le soir comme des possédés.



Hélas, ce diptyque ne fonctionne pas très bien, mais je laisse Raphaël Liogier vous expliquer pourquoi, car ce n’est pas le cœur de mon propos.


Je voulais en effet vous entretenir, non pas du bouddhisme, qui a déjà fait l’objet d’autres dissertations sur ce blog, mais bien d’une autre religion minoritaire, point du tout en passe de devenir hégémonique : le sikhisme.


Voir Ma vie est comme un prunier, le post sur le bouddhisme

Oh là, mais qu’est-ce donc ! eh oui, le sikhisme, non content d’exister, pour commencer, existe même en France, et je dirais plus : à nos portes, puisque que le principal, et probablement seul, temple sikh de France se trouve à Bobigny, au 14 rue de la Ferme pour les curieux.
Jusqu’à samedi 17, j’avais peu d’a prioris sur le sikhisme, hormis ceux que m’avait légués le visionnage intensif du Patient anglais : sikh = bel homme élégant à la longue crinière.
Comme tout un chacun, je savais aussi que le port du poignard chez les sikhs anglais faisait l’objet de toutes sortes de controverses, car il n’est pas tout à fait possible de laisser entrer un ado sikh dans une salle de classe avec un sabre de quatre mètres, on ne sait que trop ce qu’il en ferait. De même, il ne paraît pas très pertinent de laisser un sikh, si coquet soit-il, embarquer dans un vol pour New York avec son poignard à la ceinture. Les compagnies aériennes s’exposeraient à un risque majeur : celui d’assister à une révolte des dames, qui ont vu leurs crèmes hors de prix flanquées violemment à la poubelle par un gardien malveillant à l’entrée de la zone d’embarquement. Alors si on me balance mon shampooing Klorane sous prétexte que je pourrais faire sauter mon siège en secouant le flacon, je ne vois pas pourquoi le premier sikh venu aurait le droit, sous prétexte qu’il est sikh, de se balader avec des objets tranchants dans son turban. Osons dire les choses.



La visite du temple sikh de Bobigny, dans le cadre des journées du Patrimoine, m’a permis, non pas de dissiper ces malheureux stéréotypes portant sur l’homme sikh, mais au contraire de les confirmer de façon définitive. L’homme sikh est coquet et bien portant, et il porte des mini-poignards partout, y compris dans son caleçon, pour tromper les foules. Imaginons qu’on lui confisque son poignard d’apparat en montant dans le vol Easyjet : aucun problème ! Il a toujours le second dans ses chausses.
Sur quoi donc repose la spiritualité sikhe ? Tel était le sujet de l’exposé auquel nous ont soumis les sikhs d’accueil du temple de Bobigny. J’en ai saisi l’essentiel, mais pas le détail de la biographie des gourous, car au bout de deux heures trente j’étais trop occupée à combattre la faim en ramassant des miettes de pain à même le sol pour bien saisir les valeurs ajoutées respectives de Guru Nanak et Guru Hojbind. Mais le fait est que le sikhisme, né au Pendjab au XVe siècle, s’est conçu dès le départ comme une religion d’égalité, de respect de l’individu, promouvant le respect de la femme, des institutions politiques, de la laïci…. EH LES MECS, VOUS NE SERIEZ PAS EN TROP DE NOUS FAIRE UN TOPO REPUBLICANO-COMPATIBLE JUSTE POUR LES JOURNEES DU PATRIMOINE ? On vous voit venir !



N’importe : Hubert (appelons-le ainsi), notre sikh de service, tente de faire défiler son PowerPoint pour nous expliquer les splendeurs du Mool Mantr, le principe premier des sikhs, qui ressemble furieusement au Dieu de la Bible. Pas si surprenant : les sikhs n’ont pas tout inventé (je rappelle que le sikhisme est né au XVe. Je l’ai écrit plus tôt, mais comme entretemps je me suis mise à hurler, il est possible que l’information se soit perdue.)
Pour comprendre d’où sort le Mool Mantr, je débusque, sous mon lit, l’Atlas des religions que j’ai acheté en soldes chez Gibert il y a six mois. Impossible de trouver la page « Sikhisme » : d’après l’index, je dois me reporter à « Syncrétismes ». Voilà qui est bien réducteur. À la page « Syncrétismes », et d’après le graphique afférent, le sikhisme, c’est d’abord de l’hindouisme, avec une dose d’islam.
Donc, si je résume :
·     -   hindouisme : plein de dieux verts et bleus, mais dominés par un principe premier, le Brahman,
·             -     islam : monothéisme bien appuyé.
Si cette explication a le mérite de la clarté, il me semble tout de même qu’elle ôte au sikhisme son caractère propre.


Ce schéma est très clair.

Mais Hubert ne nie pas du tout la continuité entre hindouisme et sikhisme : bien au contraire, le sikhisme (qui selon lui n’a rien à voir avec l’islam, mais je crois qu’en 2016 il vaut mieux, dans tous les cas, n’avoir rien à voir avec l’islam) a réformé l’hindouisme. Je tends l’oreille : l’hindouisme du XVe siècle s’était certainement éloigné de ses fondements, ses leaders étaient corrompus, il fallait retourner à la source pure etc etc.
Du tout : « L’hindouisme était fondé sur l’inégalité. Vous connaissez le système des castes : les intouchables n’avaient pas même le droit de circuler dans les villes à certaines heures de la journée, car leur ombre portée aurait pu souiller le sol. Le sikhisme s’est opposé à cet état de fait et a restauré l’égalité entre toutes les classes sociales. Attention, je ne dis pas qu’il les a nivelées ! Il a fait s’asseoir riches et pauvres côte à côte, car tous sont égaux devant le Mool Mantr. »
Bon, de toute évidence, Hubert pense que nous roulons pour les Renseignements généraux.
J’ai oublié de préciser que Hubert est un vrai sikh pendjabi, le seul d’ailleurs de l’assistance, puisque les autres originaires, comme on dit, sont cantonnés à l’extérieur. Hubert, qui tente de rendre intelligible une pensée qui l’est assez peu, a du fil à retordre, non pas avec l’assistance, mais avec les sikhs convertis venus en force le challenger sur tous les points de doctrine : nommons-les Michel, Yves-Marie et Kévin. Kévin, comme son nom l’indique, a 22 ans. Jusqu’à l’année dernière, sa vie était un chaos atroce : bac ES, licence de sciences de gestion, drogues dures. Il a probablement fait le marlou à Saint-Leu-la-Forêt jusqu’à rencontrer le Mool Mantr. Depuis, sa vie coule sereine sous le turban.



Hubert, vrai sikh doré sur tranche, a quelques difficultés avec la langue française et n’a pas tout à fait le charisme de Michel, vieux routard tatoué jusqu’à l’os. Chaque de ces déclarations opaques (« Le Mool Mantr est sans haine car sans peur ») est instantanément interrompue par Michel, qui l’éjecte sans ménagement, ou par Kévin, qui sautille sur son siège pour prendre la parole. Hubert en devient quasiment dingue. Se faire voler sa religion par ces trois loustics est déjà assez compliqué, mais se faire couper la parole toutes les trois secondes, ça frôle l’incident diplomatique.
Il faut dire que les Bobignais présents vont parfois chercher la petite bête. Marion, étudiante de 23 ans effondrée sur son siège, s’emporte violemment : « Et vous n’avez pas l’impression que porter un turban, un poignard et un caleçon, tout ça c’est rien que pour l’apparence ? Vous ne feriez pas mieux de vous concentrer sur les bonnes actions ? »



Hubert blêmit face à sa contradictrice, mais Michel, familier de la joute, comprend l’enjeu : turban = foulard islamique, poignard = détournement d’un avion sur les Twin Towers. Sachons déjouer l’attaque avec souplesse.
« Mademoiselle, vous avez touché un point primordial : les cinq K (= cinq accessoires que tout sikh engagé sur le chemin de la chevalerie spirituelle se doit d’avoir en permanence sur soi) n’ont pas de valeur en eux-mêmes. Porter un peigne sur l’occiput n’a jamais rendu quelqu’un meilleur. Mais ils représentent une discipline que l’individu s’impose à lui-même, et qui est le reflet de la discipline spirituelle qu’il s’impose à toute heure de sa vie. Comment prétendre prendre soin de sa foi et des autres quand on n’est même pas capable de prendre soin d’un caleçon ? »
Ces propos me paraissent frappés au coin du bon sens, mais Marion ne partage de toute évidence pas cet avis. Elle renifle rageusement. Michel ne lâche pas l’affaire :
« Mademoiselle, quand vous sortez de chez vous le matin, vous prenez toujours soin d’être bien coiffée et bien maquillée ? »
Michel ne l’a manifestement pas regardée, pris par son exposé comme il l’est, car Marion est hirsute, habillée en survêt et essuie ses baskets sur le siège de devant. De plus, Marion est accompagnée par sa mère, qui lui jette instantanément un regard d’admonestation : pas de maquillage au programme.
Marion ricane : « Ah non, moi jamais. Je m’habille normalement, je veux dire, correct. Mais je ne fais pas spécialement gaffe. »



L’astuce rhétorique de Michel est un peu tombée à l’eau. Il embraye donc sur une meilleure technique : éliminer purement et simplement Marion du débat.
« Eh bien nous, les sikhs, nous sommes très attentifs à être correctement vêtus. Cela fait partie de notre éthique : prendre soin de nos cheveux, de notre corps, porter le turban et le poignard, qui sont des marques extérieures de notre soumission à Dieu (Michel traduit, parce qu’au bout d’un moment ça fatigue), cela nous encourage dans notre voie spirituelle. »
J’acquiesce complètement et garde l’argument sous le coude pour le prochain débat que j’aurai sur le thème du maquillage comme marque de soumission de la femme.
En attendant, ces arguties ne me nourrissent pas et je sens que je vais trépasser d’inanition sans avoir assisté à l’apparition du Mool Mantr. Je m’éclipse donc avec mes compagnes. Un magnifique sikh originaire, équipé d’un turban vert, se précipite à notre suite. Il est tout dépité : je l’assure de notre intérêt et lui demande où est le repas végétarien promis initialement pour 13h30.
Il faut savoir que le partage de la nourriture, exclusivement végétarienne, est un élément à part entière du culte sikh. C’est bien beau de dire qu’on abolit les différences sociales, mais si chacun mange de son côté avant le culte, les uns au Flunch et les autres à la cantine de Bercy, ça ne nous avance pas à grand-chose. Les sikhs résolvent le problème en mangeant collectivement dans une cantine qui se trouve sous la salle de prière : le langar. Et comme il ne faut pas manger son prochain, c’est-à-dire le bœuf ou l’okapi dans lequel on risque de se réincarner à cause de ses méfaits, on mange des patates à l’oignon, ce qui est le mets le plus proche de l’enchantement pour un estomac en furie comme le mien.


Ne mangez pas ça!

Assis en ligne sur un tapis, nous dégustons donc le plat unique, coude à coude avec les sikhs. L’occasion de rencontrer Mireille, 26 ans, venue avec son mari et ses deux enfants. Mireille porte le turban : ah bon, les femmes aussi ? Tout à fait, puisque Mireille est engagée elle aussi sur le chemin étroit de la chevalerie spirituelle. Il me semble que si les femmes musulmanes défendaient le port du hidjab en expliquant que c’était une marque d’appartenance à la chevalerie spirituelle plutôt qu’un signe de modestie, elles s’épargneraient bien des considérations oiseuses. Mais cela imposerait aux hommes musulmans de porter aussi le hidjab, et je crois que l’impact négatif de cette pratique en termes de style vestimentaire global serait bien supérieur à ses bénéfices médiatiques.



Rassasiée, convaincue par les dissertations de Michel sur la nourriture végétarienne (qui suffit bien à notre équilibre alimentaire), moins par celles d’Yves-Marie sur les cheveux « qu’il ne faut pas couper, car le cerveau est connecté directement à la pointe des cheveux, ce qui améliore considérablement ses performances sensorielles », j’entame un mouvement de repli. Dans la salle de conférences, Marion est toujours roulée en boule sur sa chaise, pas convaincue mais fascinée : qui sait si elle n’adoptera pas bientôt le poignard sur son survêt ?





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