dimanche, janvier 28, 2018

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Un balcon sur la mer





Il arrive qu'en avançant en âge on gagne en sagesse et qu'on découvre les vrais problèmes de ce monde.
Le premier d'entre eux étant, bien évidemment, le logement.
Jusqu'ici on m'aurait bien fait rire en plaçant ce sujet à la tête d'une liste des pires plaies de l'humanité, mais c'est évidemment que je n'avais jamais eu à me soucier sérieusement du sujet. Âge bienheureux de l'innocence ! La chaudière à gaz ronronne, la chaleur nous enveloppe, que d'heures merveilleuses passées à se pelotonner sous la couette en regardant les flocons de pluie fondue verdâtre tomber sur le bitume ! Joie de vivre.
Mais en vérité tout le monde ne profite pas de l'existence sur ce mode et c'est pourquoi je voudrais vous entretenir du mal-logement et notamment de sa manifestation la plus dramatique :

LES BALCONS ENCOMBRÉS.



En voilà un problème qui ne nous concerne pas puisque, tous autant que nous sommes, nous n'avons pas de balcon ! Et d'ailleurs qu'en ferions-nous, à part nous y faire asperger de pluie fondue et baigner dans les brumes toxiques diffusées par les moteurs Diesel ? Rien, nous n'en ferions rien, et cela tombe bien car à l'issue d'une longue semaine de discussions avec des bailleurs sociaux, j'ai découvert que le problème le plus récurrent des logements de Seine-Saint-Denis n'était pas tant leur exiguïté, leur emplacement, disons, « enclavé », ni les paysages monotones sur lesquels donnent leurs baies vitrées, que l'encombrement des balcons.
Il faut avouer que les balcons des résidences que je côtoie ont des physionomies assez marrantes : vélos, plantes vertes, mobilier petit ou gros, rideaux flottant dans le vent, etc. Ces rideaux sont de toutes les tailles et de tous les styles, mais jusqu'à la semaine dernière, ils m'évoquaient surtout cela :



Cela, ce sont ces curieux voilages qui relient entre eux les monuments byzantins sur les mosaïques. Sur le fond, c'est quand même assez princier et j'aurais plutôt eu tendance à féliciter les locataires qui se divertissent à personnaliser leur façade façon règne de Justinien. Mais de toute évidence je suis la seule à défendre cette opinion, car les balcons encombrés constituent le cheval de bataille numéro 1 des agents municipaux chargés de maintenir les quartiers en état. Pourquoi :
>> Le balcon encombré est un balcon qui peut tomber.
Sa structure serait-elle fragile ? Oui. En conséquence le balcon encombré peut bientôt être un balcon effondré et son occupant ira rejoindre les Byzantins en ce sens qu'il sera mort.
>> Le balcon encombré est un balcon moche.
Et ça, de la laideur dans les quartiers politique de la ville, c'est vraiment ce que nous ne souhaitons pas risquer.
Malgré tout je m'interroge : en quoi sont-ils si moches ? Parce qu'ils sont hétéroclites ? Ce n'est pas faux, mais j'aimais bien les balcons quarante fois plus hétéroclites des blocs de béton roumains, livrés sans finitions aux locataires, qui se sont hâtés de les fermer avec toutes sortes de matériaux : hublots, planches, ciment coloré. Ce n'est pas vraiment pire que certains panoramas urbains d'Île-de-France qui, eux, n'ont pas été personnalisés et ne sont même pas vérolés par les balcons.



Dans tous les cas, l'intensité du problème des balcons encombrés est telle qu'il est décidé de lancer un plan d'action contre les fautifs et de les contraindre à débordéliser leur balcon séance tenante. Des contacts sont pris :





Comme on le voit, le locataire est rétif. Heureusement, des solutions existent, et elles ont été expérimentées avec bonheur ailleurs, certes pas sur la question des balcons, mais sur celle, tout aussi épineuse, du linge moche qui pend aux fenêtres. 



Mais pourquoi tant de laideur ? Un seul remède : la coercition. Il ne reste qu'à mettre sur pied la brigade de choc qui débarquera en pleine nuit au domicile des contrevenants pour déblayer brutalement leur balcon et fracasser toutes ces saletés à coups de masse.
Le sujet des balcons progresse donc, mais je ne suis au fond pas satisfaite. C'est que même déblayés ils continueront probablement à être moches et que veulent les gens ? Ils veulent de la beauté. Comment faire alors ?
Certes, tout le monde ne s'accorde pas sur ce qu'est la beauté, surtout en matière de logement, et j'en ai fait la triste expérience en accrochant chez moi des linges roumains sur des tableaux XIXe au point de croix à côté de masques africains. Cet aménagement n'est pas universellement considéré comme beau. Il arrive même qu'il énerve. J'étais perdue de perplexité quand le film de Merzak Allouache, Enquête au Paradis, m'a donné les clefs de la beauté en matière de logement.



En réalité Enquête au Paradis n'aborde pas la question du logement et je crois que le réalisateur serait tout à fait scandalisé s'il découvrait que je détourne son œuvre pour disserter sur un sujet aussi trivial que les balcons. Ou peut-être qu'il s'en foutrait. À voir.
Enquête au Paradis nous entraîne à la rencontre d'Algériens qui s'interrogent sur le paradis, le vrai, celui qui nous attend (ou pas) après que nous aurons trépassé, suffoqués par les brumes Diesel toxiques. Comme on s'en doute le sujet ne fait pas consensus et il s'avère (attention : ce film est subventionné par l'Institut français) que la doctrine wahhabite fait des ravages, notamment auprès des jeunes qui, comme on a déjà eu l'occasion de s'en apercevoir, sont un peu débiles.
Pendant que les deux journalistes, protagonistes principaux du film, mènent leurs interviews, je laisse mon regard s'égarer. Cet entretien n'aurait-il pas lieu sur un toit-terrasse donnant sur la mer ?
Je n'avais pas beaucoup d'idées préconçues sur Alger, étant donné que personne que je connaisse n'est jamais allé à Alger et qu'un projet de voyage dans cette région susciterait probablement autant d'enthousiasme que mon premier séjour en Iran. Et pourtant, à tout prendre, aperçue depuis ce toit-terrasse, Alger a l'air bien plus vivable que Téhéran.
Mollement alanguie dans mon fauteuil, je songe :

«  Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux ! »



Bel homme

Ok pas de tombes, plutôt des supertankers. Mais derrière l'interviewée, qui fixe le ciel en noir et blanc, pend un agrume. Une sorte d'orange, probablement. Cet agrume est dans un pot et prend le soleil. En somme, cette personne dispose d'un toit-terrasse absolument pas encombré (mais elle l'a peut-être rangé avant l'interview, c'est le genre de choses que je ferais) où elle a installé des agrumes. Le tout donnant, à des kilomètres de distance et sans la moindre tour en béton à perte de vue, sur la mer.
C'est fou, ce potentiel de sérénité des surfaces planes.
Il semblerait que j'aie enfin découvert la poudre, à savoir qu'un beau balcon suspendu dans les hauteurs d'une ville méditerranéenne est un bien estimable. Et surtout, que le beau appelle le beau : pourquoi encombrer un tel balcon, d'où la vue est-elle même encombrée de choses très belles à voir ? Personne n'y songerait, ou juste à la limite une petite plaque marrante sur le mur avec des chats en terre cuite, mais vraiment à la limite.
Forte de ces réflexions nouvelles, je reviens à mes balcons de Seine-Saint-Denis. Seraient-ils moins moches s'ils donnaient sur la mer ? En somme, la Seine-Saint-Denis serait-elle moins moche si elle était à Marseille ? Ou bien suffirait-il d'y expatrier seulement les balcons ?
Ou peut-être d'offrir un oranger à tout le monde.
Nul ne le sait.


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