mardi, avril 24, 2018

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Où sont les beaux ?




Est-ce d’avoir passé trop de temps à contempler mon chat, qui est un modèle de beauté plastique, voilà que je me pose cette question et que je vous la pose à vous aussi :

où sont les beaux ?

Un début de réponse : dans mes souvenirs, et plus précisément à la date du 18 août 2017, sur une plage des Pouilles.
Pourquoi étaient-ils tous là, et quel rite secret célébraient-ils, c’est un mystère, mais le fait est que dans cette crique, située à 20 kilomètres ou tant soit peu de Nardò, la concentration de beaux dans un faible espace était tout à fait inhabituelle. 



À les voir s’esbaudir dans l’eau, se jeter des petits ballons en mousse et s’oindre le torse d’huile de coco, je me suis demandée très sincèrement si l’homme beau n’était pas d’abord un homme nu.
Comme d’autres ont déjà dû se poser cette question au cours des siècles, une recherche Google s’impose. Et quelle n’est pas ma surprise de découvrir ce que tout le monde sait déjà : sur Internet, l’homme beau n’existe pas.



Plus précisément, le mot beauté ne se décline qu’au féminin : beautés rondes, élancées, ovales, cylindriques, d’Europe ou d’ailleurs, des quantités, c’est certain, mais toutes des femmes. 3000 ans de littérature et de bons conseils pour repérer et apprécier à leur juste valeur les belles femelles, et rien, rien sur les hommes.
Et pas un pour crier à la discrimination.
Pourquoi ?

Et pourtant ils étaient beaux, nos volleyeurs des Pouilles. Beaux, me semble-t-il, comme on l’est dans ces régions au climat favorable où, plutôt que de rester coincé derrière un PC à publier des messages de mort contre les gens qui maltraitent des chats, on se dépense en plein air, on se brunit la couenne au milieu des oliviers avant d’aller danser la tarentelle sur les places publiques. Mais s’ils étaient beaux, de quelle beauté l’était-il, puisque personne n’a rien consigné sur Google à leur propos ?
J’enquête, en commençant par un petit bouquin intitulé Une histoire de la beauté. Feuilletons : difficile d’y trouver un homme, sauf Henri III p.49 parce qu’il aimait se poudrer la face. Car oui, c’est confirmé : selon ce premier ouvrage, la beauté n’est rien d’autre que l’ensemble des soins et des astuces concourant à la créer. Et à la créer chez les dames exclusivement, car ce bon Henri en s’inondant de parfum n’a pas manqué de susciter un peu de scandale.
Pour compléter cette première approche, j’ouvre au hasard un bouquin de Vigarello et tombe sur cette phrase éclairante : « Winckelmann, continuant de traquer un ‘beau idéal’, le situe dans la Grèce ancienne ». Vigarello ne précise pas s’il s’agit d’une beauté masculine ou féminine, mais j’ai ma petite idée sur la question, attendu que les dames en Grèce n’avaient pas la vie relâchée qu’elles ont aujourd’hui et qu’elles étaient gentiment clouées à la maison sous une burqa. Je doute donc que quiconque se serait permis de juger qu’elles étaient belles, idéalement ou autrement, vu qu’il se serait instantanément pris un couteau dans la rate.
En Grèce donc, il y a 2500 ans, les hommes étaient beaux : que s’est-il passé depuis pour que sur Google, en 2018, le concept de beauté masculine soit lié exclusivement à des crèmes hydratantes à 70€ ?
J’interroge des proches :
- « À ton avis, pourquoi parle-t-on si peu de beauté masculine ? Est-ce que ce concept existe vraiment ?
- [Rire outré] Bah non ! Un homme n’est pas censé être beau, il est censé être fort ! »


Arrêt sur image : ma vision de la beauté masculine avant cet échange



et après



Quand je repense aux Pouilleux il me semble effectivement qu’ils n’étaient pas rachitiques, mais de là à en faire des jambons dopés aux hormones il y a tout de même un pas. N’y aurait-il pas confusion ? La force ne serait-elle pas, au fond, un sain effort d’entretien du corps visant à arracher l’homme moderne à sa condition de baleine ? Et cette beauté athlétique n’est-elle pas à rechercher aussi chez les dames ? En résumé, ce distingo n’est-il pas parfaitement dépourvu de sens ?
Déjà, des dames fortes, et j’entends par là athlétiques, il y en a eu à toutes les époques, et j’en veux pour preuve cette mosaïque tunisienne :




Vénus a-t-elle l’air d’une maigrichonne clouée chez elle par l’anémie ? Je ne crois pas ! Pas plus que cette dame que j’ai prise en photo au musée des Antiques de Toulouse et dont je me suis malencontreusement engagée à reproduire la tenue cet été.



Mais tout ceci se passait pendant les temps antiques, qui sont hélas bien éloignés de nous, et aujourd’hui il faut croire que les femmes sont languissamment belles pendant les hommes sont forts.
Un simple coup d’oeil périphérique dans une rame de métro suffit à constater qu’il s’agit plus d’un programme que d’une réalité : le Parisien moyen est rarement monumental, et c’est sans doute la raison pour laquelle il détale comme une tortue shootée dès qu’un incident mettant en jeu la sécurité des autres passagers se déroule sous ses yeux.
Alors pourquoi n’est-il pas beau, au moins ?
Bien évidemment, il existe des exceptions à cette règle du ni-ni, ni beau ni baraqué. Et même beaucoup : mon boulanger, le marchand de vélos du Décathlon, mon moniteur d’autoécole, et tant d’autres, qui se reconnaîtront.
Mais Paris malgré tout ne se compare pas à la plage de Nardò.
Nous touchons peut-être là au secret de ce qui différencie l’homme du Nord de l’homme du Sud, ce dernier n’ayant pas l’alibi des brumes hivernales pour dissimuler sa gueule. Au moins l’homme du Nord a-t-il su manier une arme imparable, celle de l’élégance. Rappelons un peu de saines vérités : l’homme moyen en 1770 serait-il sorti de pyjama de sport ?



Il est plus probable qu’il se serait vêtu ainsi et il me semble qu’il en serait sorti gagnant. D’ailleurs il faut croire que cela fonctionnait et que l’homme moyen en était conscient, puisque c’est à peu près l’argument du Jeu de l’amour et du hasard, revu récemment au théâtre de la porte Saint Martin. Arlequin n’est pas terrible ; Arlequin prend la place et les habits de son maître et subitement il emporte le morceau, à savoir la fille, puisque tout se ramène toujours à cela.
Il y avait aussi un peu de style à Vienne en 1900, cadre du roman de Schnitzler que je viens de relire, et ce style-là devait sans doute racheter pas mal de vilains freluquets.



Je ne crois pas qu’il n’y a jamais trop à dire sur la mochisation du vêtement contemporain.

Avril 2018 : le soleil est reparu et caresse de ses rayons le ruban verdâtre de la Seine. Conséquence du réchauffement ambiant, les Parisiens et leurs visiteurs ont ressorti des placards leurs nippes d’été encore fripées. Sont-ils élégants ? Pas vraiment. Sont-ils à l’aise ? On l’espère. Mais sont-ils beaux ? C’est à voir.
C’est peut-être là notre condition à tous, et cette situation se répéterait à Londres ou à Berlin. Que les baigneurs de Nardò aient été beaux, c’est ce qui est exceptionnel – et peut-être faut-il chercher du côté de leur legs génétique.
À quoi ressemblait l’Apulien antique ?



Il me semble que tout est dit.

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